LES CASTILLO
au grand scandale de Pacheco, jusque dans ses compositions religieuses. Un autre peintre, Francisco de Herrera, se créait vers le même temps une éclatante originalité. L’énergie de son style, la liberté et la fougue de sa manière,- impressionnèrent fortement la jeune École. Gomme Roëlas et Herrera, Juan del Gastillo rompit avec les conventions scolastiques; il ne demanda ses types qu’à la nature, groupa ses
MARIAGE DE LA VIERGE, par Juan del Gastillo (Musée de Séville).
figures avec simplicité, ne peignit que ce qu’il voyait, et s’efforça, mais sans y réussir, de donner à son coloris une vigueur jusqu’alors inconnue aux imitateurs de Vargas. Le premier, il fonda enfin un enseignement régulier, dont le naturalisme, c’est-à-dire le goût du vrai, l’amour du réel et la haine du convenu, est la base. Moya, Cano, Zurbaran, Murilîo, Velâzquez, et toute la jeune génération qui étudiait «lois à Séville, allaient successivement s’emparer de ces principes, d’ailleurs en si complète harmonie amie génie national, et les traduire jusqu’à leur plus haut degré d’expression et de caractère. Si. dans ses
ÉCOLE ESPAGNOLE
œuvres, toujours empreintes des timidités qui avaient marqué ses débuts, Juan del Castillo reste inférieur à la brillante pléiade d’artistes formés à ses leçons, et quoique ces œuvres soient le plus souvent confondues aujourd’hui tantôt parmi les productions des maîtres de la période italienne, tantôt parmi les ouvrages de ses propres élèves en quête d’une manière personnelle, c’est du moins sa gloire, et elle demeure indiscutable, d’avoir pressenti les véritables tendances de l’École et d’être l’inspirateur des plus grands artistes de sa patrie.
Juan del Castillo réunit bientôt autour de lui un groupe important d’élèves : les premiers furent Murillo, à qui, selon quelques auteurs, le rattachait un lien éloigné de parenté, Andrès de Médina, dont on a des gravures à l’eau-forte, et Pedro de Médina Valbuena, peintre estimable, qui concourut plus tard avec Murillo à fonder l’Académie de dessin de Séville. Dans un voyage que Castillo fit à Grenade et où il eut occasion de peindre divers tableaux pour des particuliers, Miguel Cano, père d’Alonso, lui confia son fils. Pedro de Moya, qui était aussi de Grenade, fut présenté en même temps à Castillo, et les deux nouveaux disciples accompagnèrent le maître lors de son retour à Séville.
La maison de Castillo, située, croit-on, derrière l’église paroissiale de San Marcos, sur la plazuela de las monjas de Santa lsabel , était, selon Palomino, le rendez-vous de quiconque désirait se perfectionner dans l’art de peindre : « Su casa era la escuela mas frequentada de cuantos deseaban aprovechar en el arte delà pintura \ » En même temps que Castillo, trois autres maîtres professaient à Séville avec éclat : Roëlas, qui formait Francisco Varela et Zurbaran ; Herrera le Vieux, qui avait pour élève son frère Bartolomé, et enfin Francisco Pacheco. C’est avec ce dernier qu’étudiait Diego Velâzquez, entré d’abord chez Herrera; le talent de ce maître, bien que profondément sympathique au jeune artiste, n’avait pu toutefois lui faire accepter ses rudesses et ses brutalités, et Velâzquez l’avait quitté. Mais l’enseignement du froid Pacheco ne répondait point au tempérament de l’élève dont les premiers essais, manifestement inspirés de la manière de Castillo, attestent qu’il s’inspira plus volontiers des ouvrages du peintre réaliste. Une remarquable émulation s’établit alors entre ces divers ateliers. Séville, la plus florissante cité de l’Espagne, était encore un centre privilégié pour l’art. Les incessantes commandes des communautés religieuses et des personnages d’un rang élevé; les achats que pratiquaient les marchands qui, en retour de riches cargaisons, envoyaient des peintures aux Indes-Occidentales; les expositions publiques, à l’époque de la fête du Corpus , sur les degrés delà cathédrale ou sur le passage de la procession ; les critiques des littérateurs et les sonnets louangeurs des poètes concouraient à rendre cette émulation plus féconde et stimulaient puissamment les artistes.
C’est pour les couvents de Séville, et plus particulièrement pour les églises des Pères Dominicains, que Juan del Castillo peignit ses plus importants ouvrages. Ponz signale, dans l’église de Regina Angelorum , un tableau de la Vierge au Rosaire accompagnée des saints Pierre et* Paul et d’un saint Dominique à genoux, qu’il n’hésite point à attribuer à Murillo, dans sa première manière. Or, ce tableau est de Juan del Castillo. Plus circonspect dans l’examen des belles compositions qui ornaient autrefois le maître-autel de l’église de Monte Sion et que, sur l’assertion de Palomino, l’on attribuait à Alonso Cano, Ponz en découvrit cette fois le véritable auteur et s’assura même que la plupart de ces toiles portaient la signature de Juan del Castillo. Une grande Assomption de la Vierge , surmontée du Couronnement , occupait le milieu de ce retable; sur les côtés étaient figurées l’ Annonciation, la Naissance de la Vierge, la Visitation et /’ Adoration des Rois, et, à la base, les saints docteurs avec saint Bonaventure et saint Thomas d’Aquin. On voit aujourd’hui, au Musée de Séville, cinq tableaux qui nous paraissent avoir fait partie de cet ensemble, dispersé sans doute lors de la suppression des couvents. Ces peintures appartiennent au meilleur faire de l’artiste, et elles donnent bien la mesure de ce talent de transition qui unit la période d’imitation italienne à l’ère de complet affranchissement de l’École.
Vers la fin de sa vie, Juan del Castillo quitta Séville et alla habiter Cadix. C’est là qu’il mourut en 1640, à l’âge de cinquante-six ans.
1 Palomino. Vida de los Pintores eminentes espanoles.