LUIS TRISTAN
Tous les amateurs de peinture qui ont visité le Musée de Madrid ont été émerveillés d’un grand Christ en croix , peint par Velâzquez (n° 51 du Catalogue), dans un style sévère et terrible. Le crucifié se modèle énergiquement, comme un marbre pâle, sur les ténèbres du fond. La tête est douloureusement infléchie sur la poitrine, et du front tombe une longue mèche de cheveux noirs qui raye le visage. C’est superbe! Quelque chose de shakespearien.
Pour reconnaître Velâzquez dans cette œuvre étrange et sublime, il faut être très-initié à la chronologie de son talent. Car il a eu, comme la plupart des maîtres, diverses manières successives. Eh bien! son Christ de Madrid procède de Luis Tristan.
Au château du marquis de Salamanca, Vista Alegre, près Madrid, on admire aussi un petit Crucifix qu’on prendrait pour la première pensée du grand Christ de Velâzquez. Un chef-d’œuvre également, et qui est de Tristan.
Après Pacheco et Herrera, Luis Tristan peut donc compter comme un des maîtres de Velâzquez. Cette influence de l’artiste tolédain sur le grand peintre de Philippe IV est signalée par tous les biographes et critiques : « Pour
ÉCOLE ESPAGNOLE
la correction du dessin, dit Cean Bermudez, pour le charme du coloris, pour la vérité et la clarté de ses compositions, et pour bien d’autres qualités de son style, Luis Tristan mérita que Velâzquez le choisît pour modèle, de préférence à tant d’autres peintres espagnols ou italiens , et cela seul est le plus grand éloge qu’on puisse faire de Tristan. » — « De tous les peintres dont les œuvres passèrent alors sous les yeux de Velâzquez (pendant qu’il étudiait encore à Séville), dit M. William Stirling, ce fut Luis Tristan de Tolède qui produisit sur lui l’impression la plus vive. Disciple favori du Greco, Tristan s’était formé pour lui-même un style où les tons sobres des artistes castillans se mêlaient avec le coloris plus éclatant des Vénitiens... Ses œuvres ont pu apprendre à Velâzquez à ajouter à sa palette quelques teintes brillantes qu’il appliquait sur sa toile, avec une touche encore plus magique et plus habile... Velâzquez reconnut constamment les obligations qu’il avait à Tristan, et il n’en parla jamais qu’avec un enthousiasme chaleureux... » — « Tristan, dit M. Richard Cumberland, eut l’honneur d’être imité par le célèbre Velâzquez, qui se déclara son admirateur, et, abandonnant les préceptes de Pacheco, se réforma d’après le style et la manière de Luis Tristan. » — « S’il fallait choisir parmi les différents peintres sortis de l’École de Tolède, dit M. Louis Viardot, c’est à Luis Tristan que nous donnerions, sans hésiter, la préférence, et nous n’aurions, pour la justifier, qu’à citer l’exemple de Velâzquez, qui changea sa première manière, dure et sèche, pour adopter ce large et grand style qu’il ne quitta plus, dès qu’il eut vu les œuvres du maître tolédain... » — « Si les œuvres de Tristan ne suffisaient pas à sa célébrité, dit M. Adolphe Siret, le titre de maître de Velâzquez rendrait sa gloire assez belle. »
Heureusement, les œuvres de Tristan, bien que très-rares, lui assureraient un rang distingué à son époque et dans son École, quand même son nom ne serait pas indissolublement annexé à l’histoire de Velâzquez.
J’avouerai encore ici que je ne sais parler d’un peintre qu’ après avoir vu et étudié sa peinture dans des exemplaires significatifs. De Tristan, j’ai vu, entre autres, trois tableaux qui marqueraient dans des collections bien choisies : le Saint Jérôme , de l’Académie de Madrid; le Crucifix , de Vista Alegre, et un Moine dans sa grotte, qui faisait partie de la galerie Urzaiz, à Madrid; figure entière, de grandeur naturelle, avec une belle signature, en toutes lettres. Le Saint Jérôme de l’Académie de Madrid, dont nous donnons la gravure, rappelle aussi, on le voit, les compositions analogues du Titien, mais avec plus d'emportement. On sent que Velâzquez a pris de cette peinture la touche libre et la gamme lumineuse du coloris. Car, par Tristan, c’est le génie vénitien qui passa en Velâzquez : tons d’argent et franchise d’exécution.
Greco avait été l’importateur en Espagne des procédés de l’École vénitienne. Tristan fut en quelque sorte le medium entre Greco et Velâzquez. Son portrait de Vieillard tenant dans la main droite un bâton (Musée de Madrid, n° 1865), continue le Greco et fait pressentir Velâzquez. C’est le seul tableau de Tristan qu’il y ait au Musée de Madrid. Mais on admire encore plusieurs de ses peintures à Tolède, et peut-être aussi dans quelques autres villes de la Castille.
Luis Tristan naquit dans un village voisin de Tolède, vérs 1586. Le Greco, qui était venu habiter Tolède dès 1577, y faisait beaucoup de bruit, par son talent et aussi par son caractère. C’est chez lui qu’entra le jeune Tristan pour apprendre le métier de peintre, et tout de suite il devint l’élève affectionné du vaillant maître. On peut lire, dans la biographie du Greco \ par M. Lefort, l’anecdote déjà racontée par Palomino, Cean Bermudez, Cumberland, Louis Viardot : Le Greco avait cédé à son condisciple la commande d’une Cène pour le couvent de la Sisla, hors les murs de Tolède, et ce muchacho de Tristan fit une merveille, dont les moines lui contestaient le prix, sous prétexte de son extrême jeunesse. Le Greco intervint, et finalement les moines, pour garder le tableau, durent payer 500 ducats, au lieu de 200.
A l’âge de trente ans, vers 1616, Tristan exécutait les peintures de Yepes, ses chefs-d’œuvre, suivant Cean Bermudez : la Naissance, Y Adoration des Mages , le Christ à la colonne , la Mise en croix, la
Histoire des Peintres, etc., n° 490 de la publication, n° 12 de l’École espagnole.