SAINT JÉROME
contraire, fait aimer le soleil, l’amour et la vie ; il empâte grassement les chairs, il donne aux corps de la rondeur au moyen d’ombres transparentes, et nous les montre endormis sous une lumière tempérée, ou se jouant dans la coupole de Parme, au sein de l’atmosphère lumineuse qui a remplacé les pierres de 1 édifice.
Ribera fut séduit; il fit plusieurs copies du Corrége, et, de retour à Naples, il étonna tous les professeur*' en exécutant dans cette manière claire le tableau de Sainte Marie la Blanche destiné à l’église des Incurables. Mais les circonstances, la gêne, et par-dessus tout l’inclination naturelle ramenèrent bientôt 1 Espagnole! dans la voie du Caravage. Le père de Ribera, qui était officier en garnison à Naples, venait de mourir, ne laissant à sa famille d’autre ressource qu’une pension trop modique et le talent de Joseph. Naples regorgeait alors (h* peintres accrédités: Santafede, Girolamo Imparato, Battistelo Carracciuolo, renommé pour les fresques, el le
ÉCOLE ITALIENNE
cavalier Massimo Stanzioni, qui brillait dans un style emprunté du Guide et des Carraches. Ils avaient deviné dans Ribera un rival redoutable : ils lui firent donner le conseil de retourner à la simple imitation de la nature, de prendre son rang dans la bruyante manière caravagesque, strepitosa maniera. C’était lui conseiller ses triomphes.
Déjà, du reste, le fier Espagnol était passé de l’obscurité à la lumière, de la détresse à l’opulence, par son mariage avec la fille d’un riche marchand de tableaux établi à Naples, proche le palais du vice-roi. Un certain jour, comme il avait mis à sécher en dehors de son atelier une toile représentant le Martyre de saint Barthélemy 1 — celui-là même qu’il a gravé depuis à l’eau-forte, et dont une savante reproduction accompagne ce texte — il arriva que les passants, saisis par l’imprévu de ce spectacle, s’attroupèrent, et, après quelques moments de stupeur, poussèrent des cris d’admiration et d’épouvante. Ils se montraient l’un à l’autre le couteau que serre entre ses dents l’un des exécuteurs et le derme sanglant du supplicié ; iis étaient touchés de la sérénité du saint, et regardaient cette couronne qu’une main divine tient suspendue dans les airs. Quant aux connaisseurs, ils pouvaient déjà remarquer la plénitude d’un talent qui mêlait maintenant à la fierté caravagesque la belle pâte, la pastosità du Corrége; ils s’émerveillaient tout haut de ce que le peintre, apportant dans son exécution une sorte d’exactitude chirurgicale, fouillant les chairs avec son pinceau comme avec un scalpel, fût parvenu à un tel degré d’effrayante imitation que sa peinture le disputait à la réalité même. Les clameurs de la foule arrivèrent jusqu’au vice-roi de Naples, don Pedro Giron, duc d’Ossuna, qui, voyant l’émeute du balcon de son palais et apprenant la cause de ce tumulte, envoya des sbires avec ordre de lui amener le peintre. Ribera triomphait. Le peuple, seul prince devant lequel il s’inclinât, lui avait décerné ses titres par acclamation. En présence du vice-roi, il fit valoir avec un habile orgueil sa qualité d’Espagnol, et fut si bien accueilli que le duc d’Ossuna voulut acheter le tableau et nomma son compatriote peintre de la cour, avec une pension de soixante doublons par mois1 2.
Il n’en fallait pas tant pour exalter l’intraitable orgueil de l’Espagnolet. Créé par le pape chevalier du Christ, don José de Ribera se voyait dans Naples à la première place, et il entendait s’y maintenir, fût-ce par la violence. Autour de lui se rangèrent nombre de disciples. Deux peintres médiocres, Rélisaire Carracciuolo et Correnzio, organisèrent, pour servir les prétentions de Ribera à un odieux monopole, une conjuration d’artistes, une de ces fazzione que nous retrouverons plus tard au service de l’héroïque révolte de Masaniello, mais qui alors n’avait d’autre but que d’expulser de Naples tout peintre non enrôlé dans la cabale armée de l’Espagnolet. L’appui tacite du vice-roi encourageant l’insolence des conjurés, les deux chefs, Correnzio et Carracciuolo, étaient résolus à soutenir cette dictature d’un nouveau genre en coupe-jarrets effrontés et redoutables. L’occasion se présenta.
Dans la cathédrale de Naples, dédiée à saint Janvier, se trouvait la magnifique chapelle vulgairement appelée le Trésor. Les plus fameux peintres de l’Italie aspiraient à l’honneur de décorer cette chapelle, et le choix des délégués du vice-roi était tombé sur le Guide; mais déjà les partisans de l’Espagnolet avaient juré qu’un si beau travail n’appartiendrait pas à d’autres qu’à eux-mêmes. Ribera, qui ne sut jamais peindre ni à fresque ni en détrempe3, voulut bien abandonner la coupole à Bélisaire Carracciuolo, en se réservant les grands panneaux qui devaient se peindre dans les chapelles et les petits autels adossés aux piliers de la coupole. A peine le Guide est-il arrivé à Naples, accompagné de son élève, Francesco Gessi, qu’ils se voient l’un et l’autre entourés de visages sinistres. Un soir, le Guide apprend que son domestique, assailli à sa porte par un inconnu, vient d’être laissé pour mort sur la place. Depuis ce moment, il croit entrevoir dans une ombre menaçante toute une ligue d’ennemis conjurés à sa perte ; il s’enfuit épouvanté.
La jalousie, mais une jalousie noire, mauresque, possédait l’âme de Ribera, et suffirait certainement à expliquer les amers dégoûts, les déplaisirs mortels dont il abreuva le Dominiquin, quand il le vit venir à Naples
1 l’ara que la viesen, ajoute malignement l’auteur espagnol, pour qu’on la vît.
- Bernardo de Dominici, Vita di Giuseppe de Ribera, tome II, p. 3. Cean Bermudez, ubi supra , tome IV, p. 187.
Non dipense giammai a fresco ne a colla. Dominici, tome II, p. 7.