‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 3)Chapitre 41 sur 93 · FRANCISCO COLLANTES · texte numérisé non relu

FRANCISCO COLLANTES

L’art espagnol, par un phénomène inexplicable chez un peuple où le sentiment et la recherche du vrai constituent le caractère et la note dominante de son École, n’a produit, à travers ses diverses transformations, qu’un très-petit nombre de peintres paysagistes.

Durant tout le seizième siècle, le paysage, traité seulement comme accessoire, ne reflète guère que la tradition, la manière adoptées par l’artiste, sans empreinte personnelle, sans vérité locale : Berruguete s’y montre un florentin , Navarrete un vénitien, et quant à Vargas, à Cespedès et a Juan de Juanès, ils empruntent à l’Ecole romaine ses fabriques et ses horizons.

Ce n’est, qu’à la fui de cette période et alors que le génie national s’efforce de se dégager, que la représentation de la nature agreste acquiert quelque expression. Dans l’École de Tolède, Pedro Orrente, élève du Greco, exécute de nombreux tableaux de chevalet, genre, animaux et paysage, évidemment inspirés de la manière des Bassan, mais on se révèle pourtant une certaine saveur espagnole. A Valence, les Ribalta peignent leurs sujets îeligieux au mili< 11 de sites accidentés, d’une exécution puissante et vraie et qui s’harmonise bien a^c la sév éi ité de leur st>le. En

Andalousie, où les tendances réalistes étaient le plus marquées, l’opulente Séville, par un privilège de ses relations commerciales, mettait sous les yeux de ses artistes les productions, encore peu répandues dans le reste de l’Espagne, des peintres des Pays-Bas. L’étude de ces naturalistes à la touche fraîche et moelleuse, au coloris vivifiant et sain, exerça sur l’École une influence immédiate : elle fut tout à fait décisive après que Pedro de Moya, de retour des Flandres, eut initié ses compatriotes aux procédés de Van Dyck. dont il avait été un moment élève. Alonso Cano, Antonio del Castillo, Iriarte, Murillo et Velâzquez donnent aussitôt à leurs études une direction nouvelle. Les traditions de l’atelier ne les satisfont plus; ils rompent axer les théories et les conventions et ne peignent désormais que le vrai, le réel, la nature elle-même. Dans toutes les branches , dans toutes les variétés de l’art, le naturalisme s’affirme et triomphe : le paysage a conquis enfin un caractère. Murillo, de la même brosse qui crée ses éblouissantes Conceptions , improvise des sites charmants, aux lointains vaporeux, aux lignes caressantes et assouplies. Iriarte, dont Murillo étoffe souvent les toiles, signe des vues champêtres que ne désavouerait aucun maître. Velâzquez, de ses natures mortes et de ses paysages fait simplement des chefs-d’œuvre.

La naissante École de Madrid n’était alors représentée que par de jeunes peintres, héritiers ou disciples immédiats des artistes appelés d’Italie pour concourir à la décoration de l’Escorial. Élevée en Espagne, au milieu d’une nature nouvelle et de modèles différents, cette génération, dont les impressions intimes n’étaient plus en complète harmonie avec les traditions apprises, tendait visiblement à s’écarter de l’idéalisme de ses maîtres pour traduire les aspirations de la patrie adoptive.

Si donc l’exécution était encore italienne, l’invention, l’esprit, le goût étaient plutôt espagnols.

Le talent de Vicente Carducho domine et résume bien cette phase de transition. Quoiqu’il n’ait, peint que des sujets religieux ou historiques dans lesquels le paysage se trouve subordonné à l’effet général de la composition, et traité dans le parti pris de coloration habituelle à l’artiste, sa manière à la fois simple et sobre d’en distribuer les masses, d’en éclairer les lignes et surtout d’en accuser, par un dessin déjà empreint de réalisme, certains détails des premiers plans, marque un progrès dans le sens d’un retour aux études de la nature. C’est de Carducho que procède Collantès, l’un des plus remarquables peintres de l’École madrilène.

Francisco Collantès naquit à Madrid en 1599. Il entra, très-jeune encore, dans l’atelier de Vicente Carducho. Ses premiers ouvrages furent des compositions religieuses. Collantès s’écarta peu d’abord du style et du coloris de son maître. Mais , lorsqu’il commença de peindre spécialement le paysage, il dut certainement s’inspirer à une autre École, car le Buisson ardent , du Musée du Louvre, de même que quelques autres toiles du Musée de Madrid et de l’Académie de San Fernando, accusent une énergie d’expression et des qualités de fermeté et de rendu qu’on ne rencontre pas dans les peintures de Carducho. C’est toute une manière nouvelle, toute une transformation, et, par la vigueur des effets, parla disposition plus ressentie des lignes comme par l’intensité du coloris, les paysages de Collantès seraient plutôt comparables aux meilleures productions des Vénitiens et des Bolonais.

A une entente toujours parfaite , et quelquefois grandiose , de la composition , Collantès mêle des détails naïvement réalistes et qui donnent à ses tableaux un caractère de piquante originalité. Son Moïse, dans le Buisson ardent , n’est qu’un simple pastor espagnol, et l’anachronisme du costume et des accessoires, fort bien peints du reste, ne paraît pas un moment avoir préoccupé l’artiste. Collantès affectionne les sites Apres, montueux, tourmentés, et les roches pittoresques que recouvrent de sombres végétations. Il y place volontiers des tours en ruine ou quelques débris d’aqueduc. Il aime encore les clairs ruisseaux s’échappant en cascatelles de quelque anfractuosité et s’épendant à travers la campagne.

L’œuvre de Collantès n’est pas considérable, et malheureusement quelques-unes de ses compositions religieuses, parmi les plus importantes, ne se retrouvent plus aujourd’hui. Mais son chef-d’œuvre existe au Musée de Madrid, et il suffit à sa gloire : c’est la Vision d'Ézéchiel sur la résurrection de la chair. M. L. Viardot, dans ses Musées d’Espagne , en donne une description magistrale et que nous ne pouvons mieux faire que de reproduire : « Le prophète, seul être vivant, appuyé sur le tronçon d'une colonne brisée, « au milieu des ruines de Ninive, évoque la race humaine, tout entière ensevelie dans la tombe, à la lin

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