‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 3)Chapitre 55 sur 93 · B. ESTEBAN MURILLO · texte numérisé non relu

B. ESTEBAN MURILLO

Avec Murillo nous allons passer en revue la création, parcourir l’univers , non pas seulement tel que Dieu le fit , mais tel que l’imagination des hommes l'a peuplé, par delà les mondes \isibles. L’extrême réalité dans ce qu elle a de plus grossier tout ensemble et de plus pittoresque, les êtres imaginaires en leur expression la plus suave; l’ombre épaisse des ténèbres d’ici-bas et les lueurs éthérées du ciel; la grâce, la beauté svelte et pure des séraphins impondérables, et la misère du mendiant insurgé contre les

immondes habitants de sa guenille ; toutes les faces de la vie, tous

les accidents de la lumière, soit qu elle émane miraculeusement des célestes royaumes, soit que répandue sur la terre elle y fasse briller figures et paysages; tout cela pour Murillo est du domaine de son art... que dis-je? entr ouvrant la voûte azurée, il s’élève jusqu’à la contemplation des lumineuses demeures où le croyant espère une félicité sans égale et sans fin ; il voit tourbillonner autour de la Vierge des essaims d'enfants

radieux dont son génie fait des anges; il nous montre dans l’air comme une pluie de chérubins, qui, plus

légers que les nuages, voltigent, plafonnent, montent, descendent, se croisent, s'entrelacent, s’appellent d'un sourire, se donnent la main et composent de joyeuses guirlandes balancées par le vent, caressées par

ÉCOLE ESPAGNOLE

un doua rayon de soleil. Les deux éléments qui se disputent la vie humaine, l'idéalisme et l'expérience, la fantaisie et le bon sens, Murillo les a merveilleusement combinés. Semblable en cela au chantre de Don Quichotte, il a été tour à tour rêveur comme le héros de la Manche, grotesque et familier comme Sancho. Il n'est pas une manifestation de la vie, pas un état de Pâme, depuis les sublimes élans de P extase, jusqu'à l’ardeur du sensualisme, que Murillo n'ait essayé de peindre, et pour lui, tenter c’était réussir. Il a observé dans le corps humain chacune de ses innombrables attitudes, et celle que prend l'orgueil ou que la diguite commande, et celles que font naître la nonchalance, la paresse, le hasard. Les anges, les hommes, les animaux, les arbres, la verdure, le ciel et la mer, il a parcouru d'un bout à l'autre l'échelle des êtres, échelle immense qu'il vit encore se prolonger à travers les contrées glorieuses du Paradis, comme il était arrivé à Jacob dans sa vision.

Il est rare qu'un artiste incomplet mette beaucoup de temps à se produire. La nature l'ayant destiné a comprendre certains aspects, les a si fortement indiqués à son admiration que souvent, au sortir des premières études, le peintre arrive d'un seul bond au genre de talent par où il devra s’illustrer, et même au degré de perfection qu'il lui sera permis d'atteindre. Au contraire, l'artiste doué d'une compréhension universelle, capable de faire vibrer à la fois toutes les cordes de l'art, et d'être ainsi un orchestre à lui seul, celui-là ne se forme pas aussi promptement. Sa marche n'est pas si délibérée, si directe, si résolue. Que de temps ne faut-il pas pour mûrir cette indhidualité, qui n'a pas encore conscience d'elle-même, précisément parce qu elle est multiple ! Que d'essais, de tâtonnements et de mélanges, que d'excursions dans le domaine des autres et combien de retours sur soi-même, avant de se connaître et de pouvoir dire moi! C'est là l'histoire de Murillo.

Il était ne à Seville le 1er janvier 1678, et non à Pilas eu 1613, ainsi que l avait dit par erreur Palomino1.

En ce temps-là les Espagnols appelaient déjà Séville une merveille, que non a vista Sevilla , non a vista munir ilia , disaient-ils; mais quoi ! cette cité que dans leur emphase ils trouvaient merveilleuse, elle ne contenait pas encore les chefs-d'œuvre de Murillo. Le premier maître du grand coloriste fut .Juan del Castillo. son oncle, qui. lui-même, elevé dans les traditions florentines, avait un coloris sec et dur. suivant Bermudez: mais eu revanche, un dessin châtié, sévère et de nature à former de bons élèves. Murillo apprit sans peine ce qu'on lui enseigna, jusqu'au moment où son maître, étant parti pour aller s'établir à Cadix, il se trouva fort désorienté dans Séville, simple écolier, incertain de sa vie et livré aux hésitations de la première jeunesse. En attendant, il s'exercait à peindre, pour les vendre à la foire de Séville, une pacotille de peintures, una parti du de pin t uras, car on donnait ce nom mercantile à une branche considérable du commerce de l'Espagne avec les Amériques. Enluminer des bannières 1 Tels furent les modestes commencements de Murillo, et si un tel exercice rompait le jeune peintre aux difficultés de l'exécution, et diminuait la rudesse de sa couleur, il ne formait en lui que le praticien.

Heureusement Murillo vit arriver à Séville un condisciple qu'il avait connu dans l'atelier de Juan del Castillo : c'était Pedro de Moya. qui revenait de Londres, où il avait étudié sous 'S an Dyck. Passionné pour la manière du peintre flamand. Moya s'en était approprié la touche savante, ferme et passée tout ensemble, et comme on ne connaissait point encore à Séville le faire de Van Dyck. chacun s étonnait d une peinture 'i nouvelle. Pour Murillo surtout, la vue des ouvrages de Moya fut une révélation. 11 sentit sur-le-champ combien était dangereuse, dure à l'œil et contraire à la nature, l'importance exagérée du contour; il comprit que l'air, en enveloppant les lignes, les estompe, les laisse tourner et fuir. En autre horizon venait de s’ouvrir à ses veux : il voulut voyager, aller en Italie, à Venise, dans les Pays-Bas. partout où son génie aurait la chance de se développer, et si Moya ne lui eût appris la mort récente de A an Dyck, il se fût embarqué pour l'Angleterre. Comment faire néanmoins sans fortune ? Fallait-il entreprendre à l’étourdie d’aussi longs, d'aussi dispendieux voyages? Murillo trouve des ressources; il achète une partie de toiles, la divise en un grand nombre de carrés qu il imprime de sa propre main, et il se met à peindre prestement

1 Cette erreur a été relevée parCean Bermudez. qui s'est procuré à Séville 1 extrait de baptême de Murillo 'Bnrlolome Esîeban . Voyez le Diccionario hist' rico de los mas il astres profesores de las bcllas artes en Esjxina. Madrid, 1800.

Page 1