‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 3)Chapitre 57 sur 93 · UN JEUNE MENDIANT · texte numérisé non relu

UN JEUNE MENDIANT

Velâzquez était alors en grande faveur à la cour de Madrid. Ami du roi d’Espagne, officier de son palais, il reçoit la visite de Murillo, et fait à son compatriote l’accueil le plus gracieux; à la voix d’un des familiers ( privados ) de Philippe IV, Murillo voit s’ouvrir les portes du palais de Madrid, du monastère de l’Escorial. de toutes les résidences, de toutes les galeries, de tous les musées. En présence des Titien, des Rubens, dont resplendissent les royales demeures, le jeune peintre oublie son projet de voyage. Qu’a-t-il besoin d’aller maintenant jusqu’en Italie ? N’a-t-il pas devant lui ce qui peut ravir un coloriste futur, et même des tableaux de ce Van Dyck déjà tant admiré à travers les imitations de Moya?

Le fut donc sans sortir des appartements du Cierzo et de l’Escorial, sous les regards de Velâzquez, avec

1 Comprb una porcion de lienzo ; la dividi'o en machos cuadros; los im primo pur su mano, y pinlb en ellos asuntos de devocion... Ceart Bermudez, ubi supra , tome II, page 49.

ÉCOLE ESPAGNOLE

ses conseils, que Murillo accomplit le voyage qu’il avait projeté de faire dans les contrées de la couleur. Trois ans environ furent employés par lui à copier, en les étudiant, les tableaux des maîtres, surtout ceux des Vénitiens et des grands Flamands; mais afin de ne rien négliger, il étudiait aussi le dessin d’après les statues et le modèle vivant, tandis que Velâzquez, parvenu à la perfection de sa prestigieuse manière, le familiarisait avec l'amour du rendu, le goût delà vérité pure et les illusions de la perspective aérienne.

Joachim Sandrart et quelques écrivains italiens ont assuré que Murillo était allé dans sa jeunesse en Amérique. Ces auteurs ont été mal informés : ils ont dit de Murillo ce qui n’était vrai que de ses toiles enluminées, et de son fils Gaspard-Esteban Murillo. Ils n’ont pas voulu croire non plus qu'un peintre d’une si rare habileté se fût passé de voir la terre de l'art et de franchir les douanes italiennes; ils ont écrit qu'à son retour d’Amérique, Murillo avait voyagé en Italie; mais, comme le remarque avec vivacité l'auteur espagnol ’, serait-il probable qu’un tel voyage fût demeuré inconnu à tant d’amis intimes de Murillo, qui. en effet, n’en ont entendu parler que dans les livres, lorsqu’on sait combien la vie des hommes illustres est observée, connue et suivie jusqu'en la ténuité de-ses moindres détails1 2. Ce qui est certain, c’est que Murillo, de retour à Séville en 1645, peignit pour le petit cloître du couvent de Saint-François, des tableaux qui étonnèrent tout le monde. Ce n’était plus seulement le style de Van Dyck, tel que Moya l'avait importé à Séville, trois ans auparavant; c’était un mélange imprévu de toutes les manières que Murillo avait si profondément étudiées, quand, à Madrid ou à l’Escorial, il avait successivement copié des Rubens, des Titien, des Van Dyck, et Ribera et Velâzquez. Aucune originalité n’était encore saisissable dans cette fusion singulière où la gravité du Titien tempérait le fougueux éclat de Rubens, où l'élégante souplesse d'Antoine Van Dyck mitigeait la sauvage accentuation de l’Espagnolet. Çà et là, malgré ce mélange, le pinceau de l’imitateur trahissait plus visiblement chacun des maîtres qu'il avait tour à tour admirés. Ainsi, des anges apparus au saint en extase rappelaient les fortes oppositions de Ribera; le superbe tableau de Sainte Claire mourante semblait être un ressouvenir de Van Dyck, tant il y avait de ressemblance pour les airs de tête, de fraîcheur dans les carnations et d'adresse dans le dessin des extrémités. Enfin le Saint Jacques avec les pauvres accusaient l'influence directe de Velâzquez. Au moment de rencontrer son génie propre, d’avoir conscience de lui-même, Murillo ne présentait qu’un éclectisme heureux, et cependant, à travers les apparences de l'assimilation, la grandeur du maître commençait à se faire jour.

Qui le croirait? Ce n’est plus au cloître des Franciscains de Séville qu'il faut aller aujourd'hui pourvoir les peintures par où commença la célébrité du peintre andaloux, c’est à Paris même que se trouvent maintenant la plupart de ces tableaux où la force du clair-obscur est si bien expliquée par la fréquentation des œuvres de Ribera. Emportées dans les fourgons de nos généraux, quelques-unes de ces toiles, comme r Extatique à la cuisine , sont venues enrichir le magnifique musée du maréchal Soult; d’autres, telles que la Mort cle sainte Claire , ont fait l'honneur de la galerie Aguado. A cette phase seconde du talent de Murillo, se rapportent une Scène de brigands , où se détache, sur un fond de paysage vigoureux, la figure d'un moine arrêté par un brigand demi-nu, dont le torse est exécuté à la façon de l'Espagnolet, et une Fuite eu Éggpte , qui représente l’enfant Jésus amoureusement enveloppé dans les bras de sa mère, et porté par l’humble monture qui un jour le conduira en triomphe, tandis que, tirant l’âne par la bride, le charpentier se bâte à travers les ombres de la nuit.

Dans un pays semblable à l'Espagne, Murillo devait être facilement aimé de la foule. Il était précisément doué de ce qui plaît aux Espagnols, et à la différence de Velâzquez, qui reproduisait plus volontiers le côté noble du caractère national, il en saisissait, lui Murillo, le côté vulgaire, les mœurs générales et banales, avec tons les contrastes qu’elles présentent chez une nation aussi profondément catholique. Il savait peindre la béate ferv eur du dévot ou l'extase du moine illuminé, aussi bien que les haillons d'un gueux superbe ou le fumier de Job. Pieux lui-même, il va souvent prier de longues heures dans l’église de sa paroisse, sauf à

1 l’alomino Velasco, dans le chapitre II du livre VI, intitulé : El aprovcchado, page 62.

- h m los ntomos mas minimos se observait, dit l’auteur. El Museo pictorico. tome III, page 420.

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