‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 3)Chapitre 58 sur 93 · LA VIERGE A LA CEINTURE · texte numérisé non relu

LA VIERGE A LA CEINTURE

Murillo est à la fois mondain et dé\ot; chrétien, il aime également toutes les créatures humaines, qu elles soient élégantes ou contrefaites, enlaidies par la misère ou rehaussées par le luxe, sales jusqu'à la vermine ou parées comme des reines et brillantes comme des séraphins. Voyez-le sortir du cloître des Franciscains,

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où il vient de peindre des apparitions d’anges qu’on dirait vêtus de lumière; au détour de la première rue, il aperçoit par une fenêtre un gamin à tête rase qui s’est accroupi contre une masure gothique, et s’occupe tranquillement, puisqu’il faut le dire, à tuer ses poux au soleil. Un autre aurait détourné la vue; au contraire, Murillo s’arrête ; il est frappé de l'effet que produit le rayon qui pénètre par l’ouverture et va réveiller le tou des guenilles. Il trouve la pose naïve et l’encadrement pittoresque; l’accident de lumière (*st v if, piquant et chaud; la figure est en relief. En un moment le peintre a crayonné son modèle de hasard, non pas sur le papier peut-être, mais dans son imagination, et de retour à son atelier, il peint ce petit chef-d’œuvre d’observation, de naturel et de clair-obscur qu’on admire au Musée du Louvre sous le titre de : Un jeune mendiant. — Les Espagnols l’appellent el piojoso , le pouilleux. — Et il n’oublie aucun détail, ni la simple cruche d'eau, ni le vieux panier d’où sortent quelques fruits, ni les crevettes éparses sur la nappe, c’est-à-dire par terre, préparatifs ou reliefs d’un repas frugal dont le commencement ressemble beaucoup à la tin. La tête sera pleine de caractère; les lambeaux de la veste seront touchés avec hardiesse, car on ne saurait peindre proprement des haillons; les chairs seront modelées avec soin; la rudesse et le ton basané de l’épiderme, la plante des pieds calleux diront assez les habitudes buissonnières du vagabond, son horreur pour l’eau claire et le travail. De sorte que Murillo, involontairement, aura caractérisé le peuple espagnol par la seule figure de cet enfant sans gêne et sans souci qui tout à l’heure va relever fièrement sa tête, et qui du moins est aussi sobre que paresseux. Quant au tableau, il est vraiment curieux et même agréable à voir :

Il n’est pas de... pouilleux

Qui par l’art imité ne puisse plaire aux yeux.

Le talent qui devait faire de Murillo le peintre le plus populaire de l’Espagne l’avait déjà mis en \ ue, si bien qu'il acquit en peu de temps assez de fortune pour sembler digne d’épouser une personne distinguée de la ville de Pilas, vna persona de conveniencias , dona Beatrix de Cabrera y Sotomayor. Le mariage fut conclu en 1648. Depuis ce moment, Murillo vit s’accroître rapidement sa renommée en même temps qu'il sentit se développer encore son génie. De tant d'appropriations successives se dégageait enfin la personnalité du peintre. Van Dyck, Ribera, Titien, Yelazquez lui-même, tous les modèles naïvement admirés d’abord, s'éloignaient peu à peu des souvenirs de l’admirateur, et sur leurs traces disparues il s’élevait un artiste nouveau, maître à son tour, qui maintenant avait sa physionomie, son cachet propre, sa signature, et qui s’appelait Bartolome Esteban Murillo.

Ce fut la troisième et la dernière de ses transformations. Le clair-obscur violent qu’il avait emprunté de Ribera s’adoucit sensiblement et gagna en transparence ce qu'il perdait en force. Sa touche devint plus moelleuse, son style se fixa, et il ne lui resta du grand Yelazquez que l’art de dégrader les nuances, de peindre l'air , suivant la belle expression de Moratin. Il en conserva de plus un excellent ton gris qui ordinairement sert de fond aux portraits de Velâzquez, où la gravité des personnages vêtus de noir se combine si heureusement avec ce fond tranquille et froid. Mais que dis-je? les tons froids de l'Espagne sont encore des tons chauds.

Malgré la fière rivalité de Valdes Leal et la jalousie de Herrera le jeune, Murillo monta facilement à la première place dans Séville. De toutes parts on venait lui demander des tableaux de Vierges, des moines en prière, des Jésus et autres sujets de dévotion.- — Il les peignait si biendansle sentiment passionné des Espagnols ! — Pas une communauté de Capucins, d’Augustins, de Franciscains qui ne voulût avoir l’image de son saint patron de la main de Murillo; pas un maître-autel de cathédrale, pas une chapelle de renom qui ne fût réservée à quelqu'une des innombrables Conceptions si vite composées par Murillo et tant de fois variées. On eût dit que ce brillant miracle éclairait continuellement son imagination. La Vierge ravie lui apparaissait toujours vêtue de blanc et de bleu, invariable ajustement qui sans doute, dans la pensée du peintre, unissait les deux couleurs de la pureté et du ciel. Quant aux chérubins dont il l’environnait, ces tendres zéphyrs de la mythologie chrétienne ont mille moyens d’être gracieux, charmants, naïfs, et de se jouer avec les pans de la draperie

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flottante ou démontrer seulement leurs têtes ailées nageant dans la lumière. Que s’il avait à représenter la

Vierge avertie par l’ange des mystères de sa maternité future, le peintre espagnol retombait ici dans le naturalisme, et il tirait même un effet puissant du contraste des vulgarités terrestres avec les signes et les personnages envoyés d’en haut. J’ai vu dans les Annonciations de Murillo des accessoires de la vie domestique,

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le sac à ouvrage, le dé à coudre et les ciseaux sur le linge entassé dans une modeste corbeille. Ce n'est pas sans intention que le peintre andaloux, s’éloignant du noble style de Raphaël et des catholiques italiens, nous montre dans une humble ouvrière la jeune fille élue qui doit donner le jour à un Dieu. Quelle scrupuleuse fidélité à des traditions que les artistes de la Renaissance en Italie avaient depuis longtemps secouées ! et comme l’orthodoxe Pacheco dut être satisfait de rencontrer à Séville un peintre aussi pur de toute hérésie !

Murillo se gardait bien de montrer jamais les pieds de la Vierge quand il la peignait s’élevant vers les eieux, au sein d’une gloire éclatante. Il eût craint de laisser naître une pensée profane à la vue des charmes divins; ce petit coin de nudité, qui n’était pas même remarqué à Rome, eût fait scandale en Andalousie. Et cependant, malgré ces précautions dévotieuses, il s’en faut bien que les Vierges de Murillo aient le caractère de virginité que veut la foi. Leur belle chevelure, leurs yeux noirs et humides inspirent d'autres idées que celles des transports divins, et si elles sont représentées se livrant aux soins de l’économie intérieure, ce ne sont bien souvent que des mères aux mains potelées chez qui le passage de la vie a laissé des méplats dans les carnations; mais en revanche Murillo a su imprimer au fds de Marie un caractère vraiment surhumain. On croit voir autour de la tête de cet enfant une auréole que le peintre n’a point figurée pourtant ; sa belle tête s’illumine; son regard ouvert, pénétrant, à la fois vif et doux, lance des éclairs de génie, et il paraît si grand, même dans la tranquillité du sommeil, qu’on se sent averti de la présence d’un Dieu : patuit Deus. 11 n'est pas jusqu’à la physionomie vulgaire du charpentier, jusqu’à la figure mondaine de Marie qui ne fassent ressortir la distinction de l’enfant et n'indiquent sa naturelle grandeur. Les détails de la vie pauvre au sein de laquelle fut élevé le Christ ajoutent encore à l’effet, et ils servent de contraste à une noblesse qui peut-être n’aurait pas autant de caractère dans un autre milieu, car elle me semble singulièrement relevée par la trivialité même des détails qui l’environnent : « Chez Raphaël, dit un de nos critiques ’, la Vierge est plus vierge; chez Murillo, l’ enfant-Dieu est plus Dieu. »

Dès qu’il arrive à Séville un étranger, on le conduit à la cathédrale pour lui montrer les nombreuses toiles de Murillo que le chapitre est fier de posséder. Au revers du maître-autel on lui fait admirer une Nativité <le Notre-Dame , admirable en effet par la suavité des teintes, la tranquillité des ombres et par un coloris charmant, hermoso colorido. Le voyageur est ensuite mené dans la grande sacristie où brillent les fameux tableaux de Saint Léandre et de Saint Isidore en habits pontificaux. Puis on l’arrête, aux chapelles latérales, devant un Repos en Égypte peint à la brosse 2 et semblable, par la vivacité de l’effet, à un Velâzquez; enfin, pour accroître jusqu’à l’enthousiasme l’admiration du visiteur, on lui découvre le Saint Antoine de Padoue , et en contemplant ce chef-d'œuvre sans imitateur possible et sans modèle, l’étranger peu familiarisé encore avec les beautés de la peinture espagnole, demeure en extase comme le cénobite du tableau. Dans une cellule sombre, l’enfant Jésus apparaît tout à coup à saint Antoine au milieu d’une gloire éblouissante, et le pieux solitaire, à genoux, éclairé par cette seule apparition, lève les bras avec un indescriptible transport d’amour vers le Dieu resplendissant de lumière et de beauté qu’il veut serrer contre sa poitrine 3. Jamais la force d’une expression passionnée n’alla plus loin chez aucun peintre; jamais non plus on ne rendit avec des couleurs et un pinceau des nuages plus transparents, des figures d’une suavité plus séraphique. La conduite du clair-obscur n’est pas ici moins étonnante que la foi du moine visionnaire. Comment, avec des ombres tempérées, le peintre a-t-il pu obtenir un effet si lumineux! et par quelle infinie dégradation de nuances a-t-il pu passer de l’intensité d’un rayon de soleil à la paisible obscurité de la cellule !

Mais avant de quitter la cathédrale de Séville, il reste à visiter la salle capitulaire, dont les travaux furent dirigés par Murillo en 1667 et 1668. Pour peu que le cicerone soit un chanoine instruit — il s’en trouve encore au chapitre, — il ne manquera pas de dire avec un sentiment d’orgueil que le Saint Antoine de Padoue

' Etudes sur lu peinture espagnole, par M. Tliore; ces belles études ont été publiées dans la Revue de Paris de 1834.

1 Pintado con brochas, c'est-à-dire largement et avec une brutalité calculée. Voyez la Descripcion artistica de la Catedral de Sevilla, por Don Juan Agustin Cean Bermudez. Sevilla, 1804. — Cet opuscule précieux est extrêmement rare, même en Espagne.

3 Figura al sanlo medio arrodillado y absorto con los brazos levantados, esperando al niho Dios, que baja de lo alto en una (jloria de angcles, para estrecharle en su pecho... Descripcion artistica de la Catedral de Sevilla, page 79.

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fut payé à l’artiste dix mille réaux, qui en vaudraient maintenant plus de soixante mille; le \oyageiu s’entendra réciter encore, au sujet de la belle Conception peinte pour la coupole des Franciscains, 1 histoire des curieux démêlés qui eurent lieu entre Murillo et les révérends pères. Un tableau destiné à être toujours \u de loin veut être conçu et traité dans le sentiment large du décor. 11 doit être dessiné carrément et attaqué avec

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CONCEPTION DE LA VIERGE (Musée du Louvre).

beaucoup de vigueur. Le peintre, en brusquant les oppositions, laisse à la distance le soin de les rétablir en leur juste tempérament, et s’il manie ses couleurs avec une habile rudesse, il compte sur la dégradation que la perspective aérienne leur fera subir. Murillo n’avait eu garde d’oublier ces principes, qu'il avait mis parfois si bien appliqués dans la savante pratique de Velâzquez. Quand les religieux virent de près ce qu'ils auraient dû regarder seulement de loin, ils se récrièrent sur la grossièreté d’une peinture cahotée, confuse et que sans doute ils croyaient faite avec le manche de la brosse ; ils refusèrent de la recevoir. L’artiste, avant de remporter son tableau, demande et obtient qu’on le fasse monter un instant à la place où il devait s’encadrer. A mesure que la toile monte, les figures se débrouillent, les contours s’adoucissent peu à peu, les couleurs se fondent : ce qui

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était lâché paraît fini, ce qui était brutal semble doux, et quand la toile est arrivée à sa dernière hauteur, la plus parfaite harmonie enchante les yeux. Les bons Franciscains rougissent alors de leur ignorance, et pour apaiser l’artiste irrité, qui veut maintenant reprendre son œuvre, ils sont forcés de lui offrir le double du prix convenu.

Mais comment parler des nombreuses Conceptions de Murillo, sans désigner cette toile dont la beauté est devenue historique, cette fameuse Conception de la galerie du maréchal Soult, trop connue pour être décrite, et quia coûté à elle seule le prix d'un palais! Les œuvres de Raphaël, de Corrége, de Michel-Ange, n’étaient pas encore montées, que nous sachions, à la hauteur d’une pareille estimation. Il a fallu qu’une peinture lut bien merveilleuse pour n'être pas éclipsée par l’éclat de cette illustre enchère.

Heureuse vie que celle de Murillo ! Elle ne fut point traversée, il est vrai, par ces accidents romanesques qui font le charme et le tourment de nos cœurs; la vue de quelques tableaux de Yan Dyck, une visite à Velâzquez, tels furent les deux grands événements de cette vie d’artiste où ne trouvèrent place ni l’oisiveté ni l’ennui. Dans une ville toute peuplée de moines, de mendiants pittoresques et de dévots illuminés, dans une Aille remplie d’églises mystérieuses et — - comme dirait La Fontaine — éclairée par les yeux des jeunes filles andalouses, Murillo passa son temps à copier les habitants de la terre, à inventer ceux du ciel. Le monde entier se résumait pour lui dans la cité de Séville. Sur le chemin qu'il avait à parcourir de la paroisse de Santa Cruz, où il demeurait, à la cathédrale de Séville ou bien au couvent des Capucins situé hors des murs, il ne perdait rien de ce qui était venu provoquer ses regards. S'il rencontrait les licenciés Alonzo Herrera et Jean Lopez y Tavalan, il était frappé de leurs belles têtes, et il les faisait entrer sous le nom de saint Léandre et de saint Isidore en quelque tableau de dévotion. Sans avoir besoin de voyager, de passer les mers, il sut traiter mille sujets différents, peindre tous les genres, paysages, fleurs, marines, et les portraits et l’histoire et les miracles, les misérables accroupis sur le pavé et les bienheureux emportés à travers les royaumes du paradis.

Suivons un peu en parcourant une galerie célèbre ou même en feuilletant l’œuvre gravé de Murillo, suivons l’histoire de cette jeune fille du peuple, compagne de l’insouciant pouilleux que nous avons déjà surpris à sa toilette. Ici on la voit sur les genoux de sa mère, qui, lui passant le peigne fin sur la tête, lui fait pousser des cris à attirer le chien delà maison; là sous les arbres au fond d’un jardin, gentiment attifée, elle s’amuse avec des oiseaux auxquels elle a fait un nid dans sa corbeille. Plus tard, grandie et désormais capable d’éveiller et de ressentir l’amour, elle se met à safenêtre et fixe un regard effronté.... sur qui? je l’ignore; mais lascivement accoudée, les épaules nues et les che\reux divisés sur le coin du front à la manière des écoliers, elle sourit d’un sourire voluptueux, elle prend pour elle toute la lumière, et, laissant dans la demi-teinte du second plan une duègne richement vieille et disgracieuse, elle fait ainsi ressortir sa jeunesse sur ce fond de laideur. Eh quoi! n’est-ce pas la même qui, sans doute convertie, pardonnée, devenue à force de repentir sainte Rose de Lima , tient une rose à la main et offre son cœur à l'Enfant Jésus, perché comme un colibri sur les branches de la fleur?

Le contraste est le grand ressort de l'art espagnol. Aussi a-t-on vu de nos jours le romantisme français, basé sur le contraste, tourner ses premiers regards vers la patrie de Murillo et de Cervantes. Depuis Hernani jusqu’à Ruy-Blas, c’est l’Espagne qui a fourni à nos coloristes littéraires pourpoints et guenilles, la basquine noire des duchesses et le manteau troué de don César. Le contraste! personne ne l’a plus souvent mis en œuvre et avec plus de bonheur que Murillo. Toutefois, il ne s’agit point ici des oppositions brusques de lumière et d’ombre, telles que les affectait le terrible Ribera; chez Murillo, le contraste éclatait dans la philosophie du tableau par le rapprochement imprévu des conditions, par l’antithèse des caractères ou des pensées. Afin de ne pas heurter à la fois l’esprit, et la vue, Murillo, à l’inverse de l’Espagnolet, mettait le dualisme dans l’action et l’unité dans le clair-obscur. Le contraste était pour l'âme et l’harmonie pour les yeux. Lorsque, arrivé au dernier terme de son talent, il fut chargé, vers 1670, des grandes peintures destinées à l’église de La Charité, son génie et son œuvre se trouvèrent merveilleusement assortis. Il avait précisément à mettre en scène les deux extrémités que la religion rapproche, que la charité chrétienne réunit : le luxe et la misère, les haillons et la soie, la santé florissante et la douleur. Et justement il habitait la cité classique des mendiants. Aveugles, paralytiques, manchots, boiteux, lépreux et teigneux, il rencontrait tous ces modèles rien qu’en se promenant par les rues de Séville, vaste hôpital en plein air.

ESTEBAN MURILLO (1618). Il

Mais que de souplesse, que d’abondance et quel facile génie! Comment énumérer, comment décrire l'un après l’autre tant de tableaux variés, touchants, sublimes, l'Enfant prodigue , la Multiplication des Pains

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