JUAN DE YALDÈS LEAL
A l’époque où le talent de Murillo, accomplissant sa plus remarquable évolution, atteignait à cette unité sublime, mélange de tous les éléments épars qu’il a tour à tour demandés au Titien, à Rubens, à Van Dyck, à Ribera et à Velâzquez; alors que, dans toute la plénitude de son originalité, il trouvait à la fois ce dessin d’une franchise si aisée, ces lignes qui se fondent avec tant de douceur dans les demi-teintes, et ces tons harmonieux, caressants et d’une si incomparable splendeur, un jeune artiste, qui, avec moins de parti pris, moins de fougue, et surtout avec moins d’orgueil, eût pu se faire l’émule et le continuateur du grand maître, venait grossir la brillante phalange des peintres de Séville : Valdès Leal arrivait de Uordoue, où il était né en 1630. 11 y avait été l’élève d’ Antonio del Castillo, ce peintre désordonné et incomplet qui dessinait comme un Italien du xvie siècle, mais peignait sèchement et recherchait trop les brusques oppositions d’ombre et de lumière. Il semble que Castillo ait transmis à son élève les côtés excessifs de son amour-propre en même temps que les dangereuses hardiesses et les défauts saillants de son talent.
A Séville, Valdès lut bientôt réputé parmi ses rivaux pour son humeur difficile. C était le temps ou
ÉCOLE ESPAGNOLE
Murillo s’efforcait de créer une Académie de dessin, et il y conviait tous les artistes : architectes, graveurs, sculpteurs et peintres. Seuls, Herrera el Mozo et Valdès Leal opposèrent à ce projet des résistances dont Murillo parvint cependant à triompher. Le 11 janvier 1660 l’Académie était ouverte, et Valdès en était nommé le mayordomo. Le 1er novembre de la même année, Valdès donna sa démission, puis il accepta de rentrer dans cette fonction, et s’en démit encore à la suite de difficultés dont son détestable caractère était l’incessante origine. Le 25 novembre 1663, cédant à ses orgueilleuses prétentions, on lui confia enfin la présidence de l’Académie, et il la conserva jusqu’au 30 novembre 1 6 6 H . Mais à cette époque, de nouvelles querelles avec les autres membres en charge l’amenèrent à renoncer définitivement à faire partie de l’Académie.
Tous les biographes de Valdès s’accordent à lui reprocher ses jalouses et amères critiques à l’égard de ses émules. Il voulait être le premier en tout et partout. Un éloge adressé devant lui à un autre artiste l’irritait à l'égal d'une injure personnelle. Palomino, dans sa biographie de Valdès, rapporte une curieuse anecdote qui fera mieux connaître quel chatouilleux amour-propre il apportait jusque dans les plus petites choses. Au temps qu’il présidait l’Académie , un peintre italien, un de ces artistes nomades dont l’histoire n’a pas même daigné conserver le nom, s'arrêtait à Séville. Désirant faire montre de son habileté devant le cénacle des maîtres, il demanda l’autorisation de venir dessiner à l'Académie. Après avoir entièrement noirci au charbon une feuille de papier, il commença, à l'aide de mies de pain, de dégager les contours d’une figure, puis, successivement, il en modela toutes les parties avec la plus étonnante dextérité : il dépêchait ainsi, dans sa soirée, deux ou trois figures. Valdès, qui se piquait d’être le pins hardi et le plus savant dessinateur de l’École, ne put endurer le concert de louanges que ses collègues prodiguèrent à la prestesse de main de l'étranger, et il lui refusa net l'entrée de l’Académie. A quelques jours de là, l'Italien exposait sur les degrés de la cathédrale un Crucifix et un Saint Sébastien exécutés, ou plutôt improvisés avec tant de verve et d'habileté, qu'ils firent sensation parmi les connaisseurs. On en prit texte pour blâmer le dur refus que Valdès avait opposé aux sollicitations du pauvre peintre, et on ne manqua pas d’en faire remonter la cause à ses instincts jaloux. Valdès, dont la tête s’échauffait vite, jura que tout ce tapage coûterait cher à l'étranger. Il voulut voir là une sorte de défi public, et courut à la recherche du peintre dans le dessein de le provoquer. Mais l’auteur involontaire de toute cette algarade, prudemment conseillé, trouva moyen de quitter brusquement Séville.
Avec tous ces travers d'esprit, Valdès n'en est pas moins l'un des plus grands maîtres de l’École andalouse. Doué d'un coloris brillant et d’une puissante imagination , son style est énergique et son dessin d’une étonnante hardiesse. Dans ses ouvrages, largement conçus, mais d’une exécution souvent hâtive, ce qu'il recherche avant tout c’est l'effet, et ses premiers plans, traités en vigueur, font, comme dans les tableaux de son contemporain Herrera el Mozo , des repoussoirs énergiques au reste de la composition. Aimant encore à tenir compte de l’emplacement que devaient occuper ses peintures, Valdès sacrifiait beaucoup à la perspective; aussi, la plupart de ses grandes toiles, arrachées à quelques parties élevées d'un édifice, nous apparaissent-elles aujourd'hui dans les musées ou dans les galeries, comme traitées en décor , d’une pratique lâchée, d’un faire heurté et qui cède trop à l'abandon. Si son coloris est profond, éclatant, il manque de cette suavité harmonieuse et de cette grâce pénétrante qui séduisent tout de suite dans Murillo. Cette harmonie, ce charme, Valdès Leal, nature sombre, nerveuse, passionnée, les dédaigne ou plutôt les rejette, car les sujets qu'il traite de préférence sont dramatiques et violents: il lui faut des supplices, les épisodes sanglants des martyres, et il semble se complaire dans la représentation des plus repoussantes hideurs de la mort.
Murillo, s’adressant à Valdès, lui disait, en désignant la célèbre toile des Deux Cadavres , que l’on venait de placer à l'hôpital de la Charité : « Voilà une peinture que l’on ne saurait regarder sans avoir aussitôt « envie de se boucher le nez. » Et cette singulière louange adressée au farouche réalisme de Valdès avait cette fois le pouvoir de satisfaire l’amour-propre de l’irritable artiste; aussi répondit-il presque gracieusement : « Eh ! compère, est-ce ma faute si vous avez pris pour vous les plus beaux fruits du panier. «< et ne m'avez laissé que des moisissures ? »
C'était avouer le mobile de ses partis-pris d’excentricité : puisque, dans le domaine de l’art, Murillo s'était