‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 4)Chapitre 13 sur 83 · PAUL MANTZ · texte numérisé non relu

PAUL MANTZ

M(Eiai(EiaS OT IHlMOtTOÏÏS

L'Espagne a conservé les œuvres les plus précieuses de Juan de Joanès. Le musée de Madrid possède, à lui seul, dixhuit tableaux de ce maître sévère, parmi lesquels nous nous contenterons d'indiquer : •

Un Ecce Homo , la Visitation de sainte Elisabeth , le Portement de .croix, le Martyre de sainte Agnès, la Cène, et la Vie de saint, Etienne en six tableaux.

La Cène et l'Extase de saint Etienne ont été lithographiées par Paul Guglielmi dans la Coleccion litogrâfica de cuadros del rey de Espaha, publiée en 1826 sous la direction de José de Madrazo.

La série des tableaux relatifs à la vie de saint Etienne provient de l'église de ce nom, à Valence. Le roi d'Espagne, Charles IV, les fit acheter en 1801.

Nous devons citer, en outre, parmi les oeuvres de Juan de Joanès :

Musée de Saint-Pétersbourg. Sainte- Anne; Saint-Dominique.

Londres. Collection de M. Hoskins. Sainte Lucie, Sainte Barbe, Sainte Catherine, Saint Pierre et Saint Paul. Le der-

nier de ces tableaux a, de même que les deux suivants, étij exposé à Manchester, en 1857.

Cabinet de sir William Eden. Un sujet légendaire.

Cabinet de M. Alfred Stowe. Le Couronnement de la Vierge.

Vente du chevalier Érard (1832). Jésus-Christ remettant à saint Pierre les clefs du Paradis : les apôtres les entourent. — Bois; 109 pouces sur 63. 5,400 fr.

Vente de M. Aguado (1841). Jésus apparaissant, à sainte Thérèse; Un ange faisant de la musique; Saint Jean l'Evangéliste ; la Cène.

Vente du maréchal Soult (1852). Le Christ tenant la croix; Ecce homo.

Vente de l'ancienne galerie espagnole; Londres, 1853. — Dieu le Père et le Christ; 5 livres 10 schelings; la /('surrection (deux anges soutiennent le Christ); la Madeleine et la Religion, saint Jérôme et saint François ; le Christ devant les instruments de son supplice, 3 livres 10 schelings ; une Tête de moine.

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JUAN FERNANDEZ NAVARRETE, dit EL MUDO

L'École espagnole ne s'affranchit que tardivement de l'imitation gothique. Jusque par delà les premières années du seizième siècle, ses peintres, ses sculpteurs, en Andalousie, en Aragon et en Castille, restent encore, pour le plus grand nomhre, timidement immobilisés dans les traditions des primitives Écoles italienne ou allemande. C'est seulement à partir du règne de Charles-Quint qu'on voit poindre dans les arts les signes d'une transformation prochaine.

Les relations devenues alors plus fréquentes entre l'Espagne et l'Italie, conséquence des victoires de l'empire; la protection fastueuse dont Charles-Quint entourait les artistes étrangers appelés à sa cour; son goût personnel, \raiment éclairé; l 'enthousiaste admiration qu'il témoignait pour le Titien ; la grandesse gfignée elle-même aux arts par l'exemple du souverain, et, par-dessus tout, l'étude, encore toute nouvelle, pour la plupart des artistes espagnols, des nombreux et magniliqucs ouvrages rapporté! d'Italie par les vainqueurs : telles furent, dans leur ensemble, les causes qui, stimulant le génie national, devaient lui imprimer, sous le règne du fils de Charles-Quint, le plus rigoureux élan.

Dès I avènement de Philippe II. OO sent qu'un souffle fécond a passé sur la l'éninsule. Batt l'e-paie d'un

demi-siècle, toute une forte génération d'artistes a surgi : brusquement, elle arrache l'art à ses errements gothiques et le transporte d'un seul bond en pleine Renaissance.

A l'aurore du seizième siècle, le grand Alonso Berruguete, disciple de Michel-Ange, peintre, architecte et sculpteur comme son maître, commence le premier à répandre en Espagne un style hardi et élevé ; il laisse des œuvres importantes et forme d'habiles élèves dans toutes les principales villes du royaume : à Tolède, à Yalladolid, à Madrid. Un peu plus tard, Gaspar Becerra, qu'on croit également avoir étudié sous Michel-Ange, initie à son tour un groupe de sculpteurs et de peintres aux élégances de la renaissance italienne.

Presque simultanément, des Ecoles se créent sur différents points du royaume; tandis que le Divine Morales inaugure à Badajoz son style austère, si profondément en harmonie avec le caractère religieux de son époque, Juan de Joanès à Valence, Luis de Yargas à Séville, Correa, Juan de Yilloldo en Castille, pour ne citer que les plus remarquables artistes indigènes, propagent et enseignent les grandes traditions des Ecoles romaine et florentine. A Madrid, enfin, Sanchez Coello, le peintre chéri de Philippe II, continue dans ses portraits l'exquise sobriété et la finesse d'exécution qu'il doit à Antonis de Mor, son maître.

Au milieu de cette brillante rénovation artistique, véritable mêlée de styles, de manières et d'imitations, d'où se dégagera bientôt l'originalité nationale, apparaît l'influence vénitienne ; elle était appelée à prendre sur l'art espagnol un irrésistible ascendant.

Le premier élève direct des Vénitiens est, au seizième siècle, Fernandez Navarrete. Dessinateur hardi, coloriste habile, praticien consommé, il allait puissamment contribuer à donner à l'art de sa patrie de plus libres tendances.

Juan Fernandez Navarrete, que ses biographes nomment plus habituellement el Mudo (le Muet), naquit à Logrono vers 152G. A la suite d'une maladie, il était devenu complètement sourd dès l'âge de trois ans, et, comme les sourds-muets de naissance, ne pouvant entendre, il ne sut point parler.

Personne ne prit souci de son éducation; seul, il conçut le goût du dessin, goût véritablement inné en lui, car, dès son enfance, il charbonnait et copiait déjà sur les murs avec une étonnante vérité tous les objets qui frappaient ses regards. Ses dispositions naturelles se montrèrent si clairement dans ces premières ébauches, que son père prit le parti de le conduire au monastère de la Estrella, peu distant de Logrono. où se trouvait un religieux, fray Vicente, pi faisait d'assez bonne peinture. Le moine enseigna au Mudo les premiers éléments de son art, puis, lui voyant faire de rapides progrès, il décida ses parents à l'envoyer en Italie.

Navarrete visita Milan, Florence, Rome, Naples, étudiant les œuvres des maîtres et prenant des leçons des peintres les plus renommés. Après de longues pérégrinations à travers l'Italie, il se rendit à Venise. Là, d'après ses biographes, il serait entré comme élève dans l'atelier du Titien.

On ignore si Navarrete produisit dès cette époque quelque ouvrage remarquable. Pellegrino Tibaldi, qui avait travaillé avec lui en Italie, parut étrangement surpris, lorsque les deux peintres se rencontrèrent de nouveau à l'Escorial, du merveilleux talent qu'avait acquis le Mudo, et il assurait que jusqu'alors il n'avait jamais rien fait de pareil. Il est probable pourtant que Na\ arrête jouissait déjà de quelque réputation parmi les peintres italiens, car, en même temps que Philippe II faisait commencer les travaux de l'Escorial, l'élève du Titien lui était signalé et le roi l'appelait, un des premiers, à concourir à la décoration du monastère.

Le Mudo revint aussitôt en Espagne, et, le (i mars 15(58, il recevait sa nomination de peintre du roi, dotée d'un salaire annuel de 200 ducats.

Pour preuve de son habileté, l'artiste avait apporté un petit tableau : le Baptême de Jésus-Christ, qui plut beaucoup à Philippe. Exécuté dans la plus pure manière florentine, que le Mudo n'a employée que dans ce seul ouvrage, ce tableau, d'une composition naïve jusqu'à l'archaïsme, et d'une gaucherie d'arrangement qui n'est pas dépourvue d'une certaine grâce, figure aujourd'hui, sous le n° 314, au Catalogue du Musée royal de Madrid. ,

D'après le Père Sigiienza, les premiers ouvrages que Navarrete peignit au monastère auraient été des

JUAN PERNÀNDEZ NAVARRETE (1526). ;»

ligures de Prophète* exécutée! n grisaille, si la Christ en a-oi.r, >/>,■, /,/ Vnrfeet assai y»"//. Ce denier, copie de quelque ouvrage allemand ilu quinzième siècle, M provisoirement place, par les ordres du roi, dans mit' chapelle de la forêt de Ségovïe. Rapporté à l'Kscorial, où il SOdatS attOM, il fut retouché par le Modo, qui peignit sur le fond un dais de \clours cramoisi dont IVIl.i r-t de faire fOSSOltlf puissamment la Bgore de son Christ.

\ peine Navarrete achevait-il ces première travaux qu'une maladie assez grave le forçait de demander un aongé et de quitter PEacorial. Il partit pour Logroiïo, sa ville natale, et il y séjourna pus de trois ans. Avant

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S.UXT PIERRE ET SAINT PAUL (i l'Ereoml).

son départ, leMudo avait été chargé parle roi de l'exécution de quatre grandes compositions : l'Assomption. le Martyre de saint Jacques le Majeur, Saint Philippe et Saint Jérôme pénitent, tpii lurent terminées a LogTOÛO. En 1571. Navarrete présidait lui-même à leur mise en place dans la sacristie du cou\enl.

L' Assomption, où le Mudo avait peint le portrait de sa mère, fort belle, dit-on, sous les traits de la Vierge, et celui de son père sous la ligure d'un apôtre, ne satisfaisant pas l'artiste, il mhiIuI détruire ce tableau, dmil la ((imposition lui semblait confuse, trouvant entre autres défauts que la Vierge paraissait trop serrée par les groupes d'anges; mais le roi ne le lui permit pas.

Navarrete reçut, la même année, la commande de quatre nouvelles toiles, égales en dimensions nu précédentes et destinées à la sacristie du collège. Il alla les peindre à Madrid. Le I'.' novembre 1575,

l'artiste livrait à l'Escorial : la Nativité, le Christ à la colonne, la Sainte Famille et Saint Jean écrwani l'Apocalypse dans l'île de Pathmos.

Sur ces huit tableaux, œuvres capitales du peintre, trois ont péri dans un incendie : r Assomption , le Saint Jean et le Martyre de saint Philippe; les cinq autres furent placés depuis lors dans le grand cloître supérieur.

Indépendamment de leur mérite incontestable, ces tableaux, exécutés de 1569 à 1575, pendant la période où le talent de l'artiste atteint sa virilité, sont du plus grand intérêt pour l'étude des manières successi\e> que pratiqua le Mudo. Ainsi, le Martyre de saint Jacques et le Saint Jérôme pénitent, peintures remarquables aussi bien sous le rapport de la beauté du dessin que de l'harmonie du coloris, contrastent par leur exécution minutieuse et presque léchée, avec la manière plus libre, plus hardie et toute vénitienne que le Mudo adopta dans ses autres compositions. Le Saint Jérôme est daté de 1569 et le Martyre de saint Jacques de 1571. « Il semble, remarque le Père Sigùenza, que dans ces deux ouvrages, le Mudo ait plus « particulièrement obéi à son propre génie, qui le portait à peindre bellement, par touches délicates, et à « terminer avec tout le fini possible, ainsi que le l'ont généralement les Espagnols. Mais, se souvenant snns « doute de ce qu'il avait vu en Italie, il aura jugé que cette première manière ne convenait qu'aux timides, « et dès lors il lui préférera ce style puissant où il accentuera énergiquenient le relief, imitant dans ses « ombres et ses teintes chaudes le coloris du Titien, et dans ses nuances légères et brillantes les tons du » Corrége. »

Une légende que se transmettent religieusement les ciceroni de l'Escorial veut que le Mudo, ayant eu a se plaindre de Santoyo, secrétaire de Philippe 11, ait peint le portrait de ce personnage sous le masque féroce du bourreau de saint Jacques; mais le Père Sigùenza affirme précisément, dans son Historia delà orden de san Geronimo, que le modèle qui posa pour cette repoussante figure était un jeune ouvrier de Logrono.

Dans la Nativité, Navarrete a fait preuve d'une extrême habileté en éclairant son tableau par trois lumières différentes : celle qui descend de la gloire d'anges, celle qui enveloppe l'Enfant divin et celle de la vêla que tient saint Joseph. Le groupe des bergers est d'un relief étonnant, et s'enlève avec une remarquable vigueur; aussi raconte-t-on que l'ellegrin Tibaldi ne pouvait se lasser de l'admirer et s'écriait dans son enthousiasme : Oh! gli belli pastori! Malheureusement, cette toile, fréquemment déplacée, a beaucoup souffert et laisse pressentir une destruction prochaine.

La Sainte Fumille offre des particularités d'un autre ordre : les types choisis par l'artiste y sont très-beaux et d'une grande noblesse d'expression; mais, cédant à ce penchant de réalisme trivial qu'on constate si souvent chez les maîtres espagnols, le Mudo a imaginé de mettre au premier plan de son tableau, d'un côté, une superbe perdrix et de l'autre, un petit chien et un chat se disputant un os, tout cela peint avec tant de verve et de vérité « qu'on ne peut, écrit le grave Cean Bermudez, les regarder sans avoir envie de rire. »

Enfin dans le Christ à la colonne, vu de face et présentant par cela même les plus grandes difficultés de dessin et de modelé, Navarrete, opposant à la merveilleuse beauté de son Christ les hideuses physionomies des bourreaux, a tiré de ce contraste le plus saisissant effet. D'une exécution magistrale et d'une rare bravoure de style, ce tableau, qui aurait été admiré même a Venise, suffirait seul à classer l'artiste au rang des plus vaillants maîtres de l'Ecole.

Cean Bermudez, dans sa biographie du Mudo, nous apprend que pendant son séjour à Logrono, Navarrete y peignit encore quatre excellents tableaux : Un Saint Michel, « la plus délicieuse figure d'archange qu'on connaisse en Castille; » un Saint Jérôme, copie librement traitée du tableau de l'Escorial; Saint Laurent avec saint Hippolyte et Saint Fabien avec saint Sébastien. En souvenir des leçons de fray Vicente, le Mudo, suivant Cean, aurait fait don de ces toiles au couvent de la Estrella; mais les moines ne se seraient pas montrés très-reconnais'sants de ce splendide cadeau, car ils ne manquaient jamais de faire honneur de ces peintures au pinceau de fray Vicente lui-même.

JUAN FERNANDEZ NAVARRETE (1526).

En l'année 1576, I»' roi lit payer a Navarrele la somme de ;>()() ilneals pour le tableau AW limitant nrerant les trois anges, qui fui placé sur l'autel de la /mrteria du monastère. Enlevée de l'Ksc.orial à l'époque de I invasion française, cette superbe composition, un ilt*s chefs-d'u'uvrc du Mudo, faisait partie île la célelire collection Soull. en nie temps qu'un portrait de l'artiste, peint par lui-même. « f.ctle ligure, dil

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