LUIS DE VARGAS
Luis de Vargas a été, en Andalousie, le plus ancien et le plus illustre des sectateurs de l'art italien. C'est encore ce maître qui, le premier, vulgarisa dans sa patrie les meilleurs procédés de peinture à l'huile et à fresque : à Vargas, enfin, revient l'honneur d'avoir créé à Séville des traditions et une École qui
mettent fin à la période gothique et dont l'influence se prolong
jusqu'à la fin du seizième siècle.
Luis de Vargas est né à Séville en 1502. Destiné de bonne heure à la peinture, on croit qu'il eut pour maître Diego de la Barrera, et qu'il s'exerça d'abord à peindre à la détrempe suide grandes toiles écrues appelées sargas, alors recherche!^ dans toute l'Espagne. Ces toiles servaient à voiler les autels pendant la semaine sainte, ou, le plus souvent, on en revêtait, comme de tapisseries, les murailles des palais et des demeures des grands. L'exécution de ce genre de détrempe, mélange de couleurs broyées à l'eau et de colle, exigeait une pratique habile, un dessin rapideet sûr. Aussi les maîtres avaient-ils coutume d'y astreindre longtemps leurs élèves ; ils acquéraient ainsi l'habitude d'indiquer avec hardiesse les contours précfe d'une figure et se familiarisaient vite avec l'agencement des plus vastes compositions. La peinture des saryas, impliquait encore une connaissance profonde de l'anatomie : les nus y abondaient, et l'artiste devait prendre soin d'en accuser le modelé par des touches d'une grande énergie.
Fortifié par ces mâles études, Luis de Vargas résolut d'aller poursuivre son éducation artistique en Italie. Quelques belles œuvres de l'Ecole romaine, apportées à Séville, l'impressionnèrent sans doute et décidèrent de son avenir. Il partit pour Rome. Mais, depuis quelques années déjà, Raphaël était mort, et Vargas ne put que s'attacher à l'un des disciples du divin maître. On pense que ce fut à Perino del Vaga, dont il rappelle, en effet, le style et la manière.
Francisco Pacheco, le plus autorisé des biographes de Vargas, affirme que cet artiste ne séjourna pas moins de vingt-huit années en Italie. Le premier ouvrage de Vargas, après son retour dans sa patrie, ne contredit point cette assertion. C'est une Nativité, placée dans la cathédrale de Séville, près de la porte de San Miguel, signée des mots : Tune discebam Luisius de Vargas, et que les archives établissent avoir été peinte en 1555 : Vargas avait donc cinquante-trois ans.
Cette même année, il peignit à fresque, dans l'église de San Pablo, une Vierge au rosaire, dont il ne subsiste plus rien aujourd'hui. Une autre fresque, exécutée vers la même époque sur un arc de l'ancien sanctuaire, et que les contemporains de Vargas réputaient une merveille d'habileté et de coloris, est également détruite.
En 1563, le chapitre de la cathédrale lui payait une somme de 136,000 maravédis pour la Voie de douleurs. fresque qui fut, trente années plus tard, restaurée par Vasco Pereyra, maître portugais établi à Séville. De cette belle composition devant laquelle les condamnés s'arrêtaient pour prier, et que, pour cette raison, le peuple appelait cl Cristo de los azotados, le Christ des fouettés, il restait encore, au temps où Cean Bermudez écrivait son dictionnaire, d'importants vestiges malheureusement défigurés par les restaurations inintelligentes qui ont suivi celle de Vasco Pereyra.
Une œuvre magistrale de Vargas, le Jugement dernier, qu'il peignit aussi à fresque dans le patio de la Casa de la Misericordia, n'a pu qu'incomplètement échapper aux injures du temps et à l'incurie. Toute la partie supérieure, représentant le Rédempteur, la Vierge et les Apôtres, est encore assez bien conservée ; mais la partie basse, qu'occupaient les groupes des élus et des damnés, celle où l'artiste avait manifeste son dessin vigoureux et savant, son entente du nu, et donné toute la mesure des vastes connaissances qu'il avait acquises en Italie, est absolument dégradée. .
C'est à peine si l'on entrevoit aujourd'hui quelques lignes des nombreuses figures d'apôtres, d'évangélistes, de docteurs et de saints que Vargas avait peintes dansles niches arabes delà Giralda. Commencées en 1563, ces fresques ne furent achevées qu'en 1568. « L'homme intelligent, dit Cean, admirera la noblesse et la « superbe tournure de ces figures, et déplorera amèrement leur ruine ; car, par leur mérite et leur grandiose « aspect, elles étaient à coup sûr l'une des merveilles artistiques de la cité. »
Parmi les peintures à l'huile de Luis de Vargas conservées dans la cathédrale de Séville, son œuvre par excellence est celle qui représente la Génération temporelle de Jésus-Christ, et que l'on désigne habituellement sous le nom de Cuadro de la Gamba. Sous cette appellation légendaire se propage un anachronisme que se transmettent religieusement les guides et les ciceroni, et dont la notice que Palomino a consacrée à Vargas pourrait bien être le point de départ. Selon ce biographe, Mateo Perez de Alesio, peintre italien, et auteur du gigantesque San Cristoforo qui est à l'entrée de la cathédrale, se serait écrié en voyant Vargas peindre la jambe de l'Adam agenouillé au premier plan du tableau : Più vale la tua gamba che tutto il mio San Cristoforo, éloge certainement mérité, mais qui n'a aucune valeur historique, puisque Alesio n'exécuta son Saint Christophe qu'en 1584, c'est-cà-dire seize années après la mort de Vargas.
Il faut considérer encore comme l'un des meilleurs ouvrages de Vargas le retable placé entre la porte San Miguel et la chapelle de San Laureano; il renferme, au centre, la Naissance de Jésus-Christ; dans la partie inférieure, Y Annonciation, Y Adoration des Rois et la Circoncision, et sur chaque panneau latéral, deux Évangélistes.
L'un des autels de l'église de Santa Maria la Blanca est également une œuvre notable du vieux maître. Pour sujet principal, il y peignit le Christ mort, soutenu par la Vierge, avec la Madeleine prosternée lui embrassant
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les pieds; sur l'un des côtés est représenté Saint François recevant les stigmates; sur l'autre se voient les portraits de Francisco Ortiz et de sa femme Melchora de Maldonado, qui firent don de ce retable en 1564 ; l'artiste l'a signé : Luisius de Vargas faciebat.
Comme Juan de Joanès, son contemporain, et comme tant d'autres peintres de l'École espagnole, Luis de Vargas était d'une ardente piété. Sa vie fut celle d'un saint ; il partageait son temps entre le travail et les pratiques religieuses les plus austères. A sa mort, on trouva chez lui des instruments de macération et de pénitence, même un cercueil où il se couchait pour méditer sur son heure dernière. Son caractère était doux et aifable, son esprit enjoué, avec une légère pointe de malice. Palomino raconte ainsi l'une de ses saillies : Un mauvais peintre lui montrait un Christ expirant sur la croix, et quêtait un éloge : « L'expression en est juste, dit Vargas; on croirait qu'il va s'écrier : « Pardonnez-leur, mon Dieu, car « ils ne savent ce qu'ils font! »
Cean Bermudez a analysé avec beaucoup de justesse le talent de Vargas : « Il n'y a, dit-il, rien de plus <( exact que ses contours, de plus grandiose que ses formes, rien de mieux entendu que ses raccourcis, « car, en ceci, il surpassa tout ce que peignirent, même après lui, ses compatriotes les plus réputés. Si les « tableaux de Vargas avaient autant d'air ambiant, autant de dégradation dans les lumières et les teintes « qu'ils ont d'éclat dans le coloris, de distinction dans l'arrangement des étoffes, de douceur expressive « dans le caractère et les attitudes, de grâce et de noblesse dans les têtes et les figures, de parfaite imitation « de la nature dans les accessoires, il aurait été le plus grand peintre de l'Espagne. »
Selon Pacheco et Morgado, Luis de Vargas mourut à Séville en 1568. On cite parmi ses élèves Antonio de Arfian et Luis Fernandez, qui forma Pacheco, Herrera le Vieux, et les deux frères Agustin et Juan del Castillo.
PAUL LEFORT
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Aucun des Musées d'Europe, pas même ceux de Madrid, ne possède d'ouvrage de Luis de Vargas.
Le catalogue de l'ancienne galerie espagnole au Musée du Louvre mentionnait un tableau de Vargas : La Sainte Vierge et l'enfant Jésus, dans une gloire, avec saint Michel terrassant le démon. Il a été vendu, à Londres, en 1853, pour la somme de 40 £ .
Un Portement de Croix et un Calvaire figuraient dans la
galerie Aguado : nous ignorons dans quelles mains sont passéesces deux toiles, vendues, la première 450 fr., la seconde 171 fr.
Deux tableaux représentant Saint. Jean et saint Paul, Saint Jacques et saint Barthélémy (deux pendants), et attribués à Vargas, n'ont atteint, à la vente Soult (1832), que 335 fr.
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LUIS DE MORALES, dit EL DIVINO
RI VF.ItS 1B09 — MORT EN 1586.
Au siècle de la Renaissance et de la Réforme, alors qu'une partie de l'Europe , en lutte contre Rome , abandonne ses dogmes et déchire ses symboles; quand l'Italie, devenue tout à coup païenne, ne demande plus ses inspirations qu'à l'antiquité classique; quand Rome elle-même introduit au Vatican les dieux de l'Olympe et du Parnasse, l'Espagne, la grande nation catholique, effrayée pour H foi, se mure dans ses croyances, les opposant, comme une barrière infranchissable , à ces idées réformatrices et à ces nouveautés mythologiques qu'elle répudie, abhorre ou condamne.
Réagissant contre la Renaissance italienne, dont il dédaigne les tendances sensualistes, l'art espagnol, étroitement immobilisé dans la représentation des scènes de l'Évangile, des martyres, des miracles ou des pénitences, s'empreint plus profondément encore de ce mysticisme austère qui, déjà, est le caractère et comme le tempérament de l'École.
Instrument docile de l'Église, qui dirige et censure *<■> créations, l'artiste semble dès lors ne plus entrevoir et ne poursuivre d'autre but que la glorification du Dieu qu'il sert : sa foi prime son génie. Au seizième siècle, toute la
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philosophie de l'art espagnol se résume en cette simple formule que Pacheco, le théologien de la peinture, pourra écrire encore au commencement du dix-septième siècle : «La mission de l'art chrétien est de porter les hommes à la piété et de les conduire vers Dieu », et l'auteur de YArte de la Pintura ajoute : « que bien souvent ce grand art a produit de plus puissants effets pour la conversion des pécheurs que la parole du prêtre1. » Ainsi définie, cette mission de l'artiste lui crée charge d'âmes : son rôle, c'est la prédication par l'image, le prosélytisme par la statue, par le tableau : il doit réchauffer les cœurs tièdes, montrer aux fidèles les splendeurs du ciel, émouvoir et frapper de terreur le pécheur endurci.
Profondément convaincus de la grandeur et de la sainteté d'une tâche qui fait de l'artiste l'auxiliaire du sacerdoce, Juan de Joanès à Valence, Luis de Vargas à Séville, se préparent par la prière, le jeûne et les macérations à reproduire les images du Christ, de la Vierge ou des Saints ; ils ont des visions, des révélations d'en haut, et plus d'une fois leurs divins modèles leur apparaissent au milieu de miraculeuses extases.
Tout le seizième siècle fourmille de ces dévots artistes dont l'existence s'écoule, humble et recueillie, à l'ombre des cathédrales et des cloîtres ; ils méditent, pensent au ciel, travaillent et prient. Ce sont des ascètes, des saints, et le récit de leur vie semble moins appartenir à l'histoire de l'art qu'à la Légende dorée.
Aussi, conçues en dehors des préoccupations de système, de manière et d'école, toutes les productions de cette période présentent-elles à un haut degré le caractère de la sincérité la plus naïve alliée à la plus pénétrante expression du sentiment religieux : on sent que ce sont là des œuvres de foi. Si élevé qu'il soit par sa propre nature, l'art s'est élevé encore sous les pinceaux de ces inspirés en se mettant au service d'une idée plus grande que lui.
C'est à ce groupe de pieux peintres qui demandaient à leur génie non de charmer les yeux, mais de traduire les touchantes aspirations de leur cœur, qu'appartient Luis de Morales, le plus spiritualiste et le plus austère des maîtres de l'École espagnole.
Luis de Morales, que ses contemporains surnommèrent El Divino, non parce qu'il ne peignit que des sujets sacrés, mais plutôt à cause de la perfection de son exécution, qu'ils jugeaient divine, naquit à Badajoz, capitale de l'Estramadure. La date de sa naissance reste indécise : on peut, toutefois, la fixer approximativement autour de l'année 1501), en n'acceptant que comme très-douteuse l'assertion dePalomino, qui lui donne soixante-dix-sept ans, lors de sa mort, en 1586.
Tout, du reste, n'est qu'incertitude et obscurité de ce qui touche à la vie de ce grand artiste, et malgré les recherches entreprises à la fin du siècle dernier par l'abbé Ponz et par le consciencieux Cean Bermudez, la critique ne possède encore que de bien vagues données sur les principaux faits de son existence. On ignore quelle fut sa famille, s'il passa sa jeunesse dans sa ville natale, quelles études il fit et de quel maître il reçut ses premières leçons. Cependant il paraît établi qu'il ne quitta jamais l'Espagne.
Ce qui demeure bien constant encore, c'est qu'il ne saurait être, comme le suppose Palomino, élève de Pedro Campana, puisque ce maître ne vint se fixer à Séville qu'en 1518, et qu'il existe à badajoz, dans l'église de la Conception, des tableaux de Morales datés de 1546. Les peintures de Morales de sa première époque diffèrent, d'ailleurs, de style et d'exécution, avec lès ouvrages des artistes nationaux ou étrangers qui travaillaient à Séville , soit à la fin du quinzième siècle, soit au commencement du seizième ; ce serait donc plutôt parmi les peintres de la Castille et de Tolède qu'il faudrait lui chercher des attaches.
Morales s'est surtout inspiré du style des Écoles allemande et flamande du quinzième siècle : l'expression mélancolique et puissamment ressentie de ses figures, la grave simplicité de ses compositions, les plis rigides et cassés à angles aigus de ses draperies, le fini de ses détails, la minutieuse perfection de son exécution rappellent la manière des Van Eyck, de Hans Holbein, d'Albert Durer et de Roger van der Weyden. Connus en Espagne par quelques ouvrages très-importants, ces grands artistes comptaient parmi les peintres indigènes de nombreux et habiles sectateurs. Parmi ces disciples directs ou indirects des Écoles du Rhin, Fernando Gallegos, l'un des plus remarquables, né à Salamanque, vers le milieu
1 Pacheco, Arte de la Pintura, libro 111°, p. 466.