‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 4)Chapitre 30 sur 83 · SAINT-PIERRE D ALCANTARA · texte numérisé non relu

SAINT-PIERRE D ALCANTARA

recommençant pour ainsi dire la création Ce fut un certain Moine en prières de Zurbaran, une de ces

peintures qu'il n'est pas possible d'oublier, ne les eût-on vues qu'une fois. A genoux, sous sa robe de laine grise déchirée çà et là et rapiécée, le visage perdu dans l'ombre de son capuchon, un moine implore la miséricorde du Dieu des chrétiens, du Dieu doux et terrible. De ses mains pâlies et décharnées il tient une tête de mort, et les yeux levés au ciel, il semble dire : « De profundis clamavi ad te Domine, Domine » Quand le monde

i ÉCOLE ESPAGNOLE.

frivole des visiteurs, après avoir traversé la salle de Henri II, entrait tout à coup dans la grande pièce consacrée aux Espagnols et venait se heurter contre cette formidable peinture, placée comme tout exprès au grand jour d'une croisée, il y avait parmi la foule un mouvement de stupeur et presque d'effroi. On eût dit qu'au milieu d'une musique mondaine, on entendait subitement retentir les sons lugubres du Diesirœ. Non-seulement l'école espagnole, mais, on peut le dire, l'Espagne tout entière étaient résumées dans celte peinture passionnée, dévote et sombre, mystique et brutale tout ensemble. Le nom de Zurbaran, jusqu'alors inconnu en France, se répandit et devint bientôt populaire grâce aux nombreuses reproductions de ce Moine par la lithographie et par la gravure. Depuis lors le nom de Zurbaran n'est plus séparable, dans l'esprit des amateurs et du public, de l'idée qu'éveille en nous la représentation de cet être mystérieux et grossier qu'on appelle le moine espagnol.

Les impressions fortes que produit toujours la peinture de Zurbaran, ont leur source dans l'émotion du peintre au moins autant que dans la bravoure incomparable de son pinceau, pour me servir de l'expression du biographe castillan la valentia de su pincel. Le sentiment est aussi profond chez lui que l'exécution est vaillante, de sorte que le peintre nous saisissant à la fois par les yeux et par le cœur, nous éblouit et nous touche avec une égale puissance. Aussi ne faut-il pas s'étonner du relief que Zurbaran acquit en peu d'années dans Séville. Aucun peintre en effet; je n'en excepte pas Murillo lui-même, ne répondait mieux à ces deux aspects du caractère espagnol : la passion de la réalité et l'aspiration vers l'idéal; caractère étrange d'un peuple que séduisent les couleurs voyantes delà matière, et qui pourtant se laisse entraîner si aisément au spiritualisme le plus subtil et le plus exalté.

A peine âgé de vingt-cinq ans, l'élève de las Roëlas était devenu un maître. De toutes parts on venait lui demander des tableaux, mais toujours des tableaux de dévotion, car il n'en faisait point d'autres, et jamais on ne le vit employer ses couleurs à des sujets familiers, mondains ou grotesques. Les premières peintures de quelque importance qu'il exécuta furent celles qui décorent le grand rétable de Saint-Pierre dans la cathédrale de Séville. On en peut voir la notice dans la description artistica de Cean Bermudez, où sont énumérées curieusement toutes les richesses de cette cathédrale, merveille de la cité des merveilles. Zurbaran termina ces peintures en 1625 pour le comptedu marquis de Malagon. Il peignit ensuite à Séville, au collège de Saint-Thomas d'Aquin, le tableau qui passe pour son chef-d'œuvre. Le saint y est représenté en pied et debout. Autour de lui, les quatre docteurs de l'église latine sont assis sur des nuages ; plus haut , le Christ et la Vierge lui apparaissent au sein d'une gloire avec saint Paul et saint Dominique. Au premier plan, se voient d'un côté, à genoux et en adoration, l'empereur Charles-Quint couvert de son armure et du manteau impérial, accompagné de chevaliers et de religieux de l'ordre des prêcheurs, de l'autre l'archevêque Deza, fondateur du collège, suivi de sa famille. Toutes ces figures, dit M. Quilliel, dans son Dictionnaire des peintres espagnols, sont plus grandes que le naturel et cependant tout y est traité , jusqu'au plus petit détail, de la plus grande manière.

Bien que serrée et profonde, la manière de Zurbaran était simple, large et preste; elle ne s'arrêtait qu'à l'accentuation des choses essentielles, aux grands plîs indicateurs des mouvements du corps, aux articulations des pieds et des mains, aux plans les plus expressifs du visage. Une telle manière se prêtait à merveille à l'expédition des nombreuses peintures qui étaient commandées à Zurbaran par les monastères de Séville. Chaque communauté voulait avoir l'histoire peinte de son fondateur, la glorification du saint qui l'avait édifiée par ses austérités ou illustrée par son martyre. Chaque église désirait voir briller à son maître-autel les hauts, faits de son bienheureux patron. Les carmélites de San Roman, les trinitaires déchaussés et la merced calzadu, la paroisse de Saint-Esteban, l'église de Saint-Bonaventure, les Chartreux de Sainte-Marie de las Cuevas, se disputaient les ouvrages de Zurbaran.

Malgré ses tendances, Zurbaran n'eut pas un goût exclusif pour les spectacles atroces. Toujours grave, il sut néanmoins se plier et se complaire à des sujets moins sombres que les martyrs menacés de l'huile bouillante et les pénitents entourés de leurs instruments de torture; il sut peindre quelquefois les joies ineffables de l'extase et les rayonnements de l'âme éclairée par les célestes fantômes. Lorsque, par exemple, il représenta les saintes innombrables de la légende, il leur prêta une douceur inattendue mêlée néanmoins de cette indomptable fierté espagnole qui fait ressembler les vierges délicates du martvrologe aux archiduchesses de la

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