‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 4)Chapitre 34 sur 83 · DON DIEGO VELASQUEZ · texte numérisé non relu

DON DIEGO VELASQUEZ

m km 1599 - nom zy 1li60

Un jour que Vélasquez venait d'achever le portrait du grandamiral de Castille, don Adrian Pulido Pareja, Philippe IV entra dans l'atelier de son premier peintre, et apercevant le poitrail de l'amiral: «Que faites-vous là, dit-il, en s'adressant au tableau, est-ce ainsi que vous exécutez mes ordres? N'est-ce pas à vous que j'ai confié l'honneur de mon pavillon? » Puis, se touillant du côté de Vélasquez, « Mon fils, dit le roi, vous m'avez trompé '. » Cette parole était sans contredit l'hommage le plus flatteur qu'on pût rendre au génie de Vélasquez, génie allier qui ne voyait dans la peinture qu'un moyen de recommencer la création.

.Don Diego Rodriguez de Silva y Vélasquez naquit à Séville en 1599, suivant le témoignage des auteurs espagnols, et non pas en 1594, comme l'ont répété Unit de hiographes. Son premier maille fut Herréra le Vieux, homme terrible, d'une indomptable rudesse, qui s'était fait une manière de peindre en harmonie avec son caractère. Contemporain du Caravane, il en

' Os asseguro, que me engane. Palomino Velasco, Las ridas de los pintores espatioles, au tome m du Musc» pirlorira y esmh optica. Madrid, 1724.

avait la sombre humeur, la hardiesse brutale et le fier pinceau. Mais traitant ses élèves et sa famille comme il peignait ses tableaux, c'est-à-dire avec une sorte de sauvagerie et de fureur, il éloignait de lui tout le monde , et Vélasquez dut bientôt fuir l'école d'un maître que ses propres enfants abandonnaient. Cependant son séjour chez Herréra le Vieux, lui fut profitable; il y contracta le goût d'une exécution libre, énergique et fière, qui tranchait avec le faire timide des peintres antérieurs de l'Andalousie, et à force devoir son maître réussir par l'audace, il s'accoutuma lui-même à une manière pleine de franchise et de vigueur.

Il y avait alors à Séville un condisciple de Herréra le Vieux: c'était François Pachéco, aussi sage, aussi contenu que l'autre était emporté. Vélasquez, en quittant l'atelier de Herréra pour celui de Pachéco, trouva dans ce second maître, non-seulement un bon peintre, surtout à fresque, mais un écrivain savant, un poète. Sa maison, dit Palomino, était la prison dorée de la peinture, carcel dorado del arte. Chez lui se réunissaient les beaux esprits qui habitaient Séville ou le traversaient : Herréra le divin, auteur d'un Traité sur la peinture, François Quévédo de Villégas, poète ingénieux, et lïmmortel auteur de Don Quichotte de la Manche, Miguel de Cervantes Saavédra. Voyez combien est charmante l'histoire de l'art ! C'est elle qui soulève certaines tapisseries auxquelles la grande histoire n'a jamais touché ; c'est elle qui, nous introduisant par une porte imprévue, nous fait rencontrer chez les peintres des personnages qu'on n'y soupçonnait point, et qui sont venus là dépenser les bonnes heures de la vie, celles que passent entre eux les philosophes, les artistes et les rêveurs. Et quelle heureuse fortune pour un jeune peintre que de grandir en compagnie de tels hommes, de s'enrichir du bénéfice de leurs conversations ! Car je me figure que dans cet atelier où l'on pouvait apercevoir deux écoliers ardents à l'étude, Alonzo Cano et Vélasquez, les journées devaient être bien courtes et bien remplies, soit que Pachéco dessinât le portrait de Cervantes aux crayons rouge et noir ', soit que le portrait inspirât de jolis vers à Quévédo, soit enfin que l'illustre romancier racontât les prouesses du dernier des chevaliers errants, ou bien qu'il ouvrît une fenêtre à l'imagination des auditeurs sur ce rugueux paysage de la Sierra-Morena, qui ne ressemble à aucun autre.

Vélasquez, bien qu'on put lui croire un caractère violent d'après son portrait peint par lui-même, était, au contraire, un homme sociable et doux. Pachéco le voyant déjà si habile et si attentif aux nobles entretiens de ses visiteurs, s'attacha particulièrement à lui. Tous les tableaux que dans ce temps-là l'on faisait venir à Séville, de Home, de Naples, de Venise et même des Pays-Bas, Pachéco les montrait à son élève; il lui procurait la facilité de les étudier, de les copier; mais de tant d'ouvrages aucun ne séduisit aussi fortement Vélasquez que les tableaux de son compatriote Luis Tristan de Tolède, dont il admirait la belle couleur et les vives conceptions, sans doute comme se rapportant le mieux à son propre tempérament, car, en général, ce que les artistes admirent dans les autres, c'est une portion d'eux-mêmes. Du reste, chose remarquable, Vélasquez, en homme vraiment né pour la peinture, avait su parfaitement apprécier ses deux maîtres et s'approprier ce qu'il trouvait en chacun d'eux de meilleur. Il détesta le naturel farouche de Herréra le Vieux , mais il lui emprunta sa puissante et hardie manière; il aima l'intelligence cultivée de Pachéco, mais il ne put adopter le style châtié et sage, la peinture timide de ce docte professeur : de sorte que chez l'un il forma sa palette et chez l'autre son esprit. Ce fut au sortir de cette double éducation vers l'âge de vingt ans, que Vélasquez épousa la fille de son maître, doua Juana, ainsi que l'a raconté Pachéco dans son Traite' de la Peinture 3.

On le sait, Yide'al ne fut jamais le domaine des peintres espagnols, et par idéal, j'entends ici le haut style. Exprimer la passion, surprendre la réalité, faire palpiter la vie, ce fut le lot de cette forte école. En ce sens, Don Diego Vélasquez était le plus Espagnol de tous les peintres. 11 faut le suivre pas à pas dans sa marche vers le genre de perfection qu'il devait atteindre. Son maître favori, celui qu'il plaçait au-dessus de Pachéco et de Herréra le Vieux : c'était la nature. Il la consultait à chaque instant du jour. Il avait pris

' Quilliet, Dictionnaire des peintres espagnols, Paris, 1816.

4 Voyez la vie de François Pachéco, dans le Dictionnaire de Quilliet. Cet ouvrage est une utile compilation de Palomino, de Céan Bermudez et des meilleurs livres espagnols touchant la peinture. 3 El Arte de la pintura, su anliguedad y grandesas. En Sevilla, 164Ô.

VÉLÀSQUEZ. 3

à son service un jeune paysan nui ne le quittait point', et il I étudiait en ses moindres gestes, faisuil prendre à son corps mille postures différentes, épiant sur sa physionomie les expressions de gaieté ou de tristesse, d'attention ou d'indifférence, de plaisir ou de crainte, que provoquent les accidents de la vie

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