ALONZO SANCHEZ COELLO
« Ce que Velazquez fut pour Philippe IV, Alonzo Sanchez Coello l'avait été pour Philippe II: le peintre chéri, le courtisan familier, le privado delrey. » Ainsi commence la biographie de Sanchez Coello dans l'important travail de M. L. Viardot sur l'Kcole espagnole. On pourrait ajouter que Sanchez Coello l'ut pour Philippe II ce que Titien avait été pour Charles-Quint, Holbein pour Henri VIII. et même Cranach pour Luther; ce que furent pins tard Van Dyckpour Chartes Ier et Walker pour Cromwell.
Bien que Vicente Carducho, au chapitre VIII de ses Dialogue» sur lu Peinture, parlant de deu\ copies d'après le Titien. ail appelé Sanchez — LusiUmo famoao; bien que PaJomino, sur la loi de cette qualilicatiou , le dise ne en Portugal et qu'on lui ail donné le surnom de Ticiano porttigttes, Uonzo Sanchex Coello était cependant né en Espagne, à Iteuilawo. royaume tle Valence. A quelle date? Aucun biographe ne le sait Pour Unit renseignement nous trouvons dans Palomino que Sanchez Coello mourut à Page de Miivanlc-quinze ans,
en 1590. Cean Bermudez confirme cette même date, sans parler de l'âge. Suivant Palomino, la date de naissance serait donc environ 1515. Comment, après cela, Palomino peut-il en arriver à admettre que « ce noble artiste apprit l'art de la peinture à l'école de Raphaël1 »? Faut-il traduire: dans l'école, et entendre par là les continuateurs, sectateurs, anciens élèves de Raphaël, mort en 1520? Palomino est assez costumier de pareilles erreurs, que plusieurs biographes ont servilement propagées après lui et qu'un simple rapprochement de dates eût fait éviter. Le séjour de Sanchez Coello en Italie, pendant sa première jeunesse, nous parait d'ailleurs tout à fait hypothétique. On verra plus loin pourquoi. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en 1541 il demeurait à Madrid, et qu'il y épousa dona Luisa Reynalte, dans la paroisse de Saint-Michel.
Donc, jusqu'à cette date, rien que d'inexact ou d'incertain dans les premiers biographes du peintre. Cean Bermudez, te plus consciencieux et le plus récent des compilateurs espagnols, apporte seul un peu de lumière sur les origines de Sanchez. A force de fouiller patiemment les archives des paroisses et des ordres religieux, de consulter les notes ou les mémoires inédits des rares auteurs espagnols qui se sont occupés des beaux-arts et des artistes, il découvrit que D. Alvarez Baena, en compulsant les preuves de noblesse fournies par un petit-fils de Sanchez Coello, don Antonio Herrera, alors qu'il sollicitait son admission de chevalier dans l'ordre de Saint-Jacques, avait rencontré quelques renseignements, assez peu précis, desquels il ressortait : que Sanchez Coello était bien originaire du royaume de Valence et du village de Benifayro : qu'il avait été baptisé à l'Alqueria Blanca, territoire des Valletas de Murviedro, et qu'il s'appelait exactement Alonzo Sanchez Galvan y Coello; que ce dernier nom était celui de sa mère, et qu'enfin il demeurait impassible de fixer le jour de sa naissance autrement que par cette indication bien vague : au commencement du seizième siècle. Comme Palomino, Cean Bermudez, un peu moins sûr lorsqu'il s'agit des classifications d'école, de style ou de manière, admet que Sanchez avait étudié en Italie, s'appuyant sur cette assertion (pie le dessin de ce maître est très correct -. S' ensuit-il forcément qu'il n'ait pu acquérir cette correction qu'en Italie?
Cette opinion, commune à tous ses biographes, les œuvres de Sanchez Coello, qui sont les meilleurs documents à consulter, la contredisent hautement. De tous les tableaux qui nous restent, à quelque époque de la carrière de l'artiste qu'ils appartiennent, aucun ne porte, ni dans le style, ni dans la composition, ni dans le coloris, l'empreinte d'études franchement italiennes; ils prouvent au contraire que Sanchez Coello dut être l'élève d'un de ces maîtres de transition, Flamands italianisés qui rêvèrent l'amalgame des écoles de Flandre et d'Italie. Les Bernard Van Orley, les Michel Cocxie, les Heemskerk, les Lambert Lombard, les Frans Floris, les Martin de Vos, sont les personnalités les plus marquantes de cette époque hybride. Eux, leurs élèves ou leurs tableaux, on les rencontre en Espagne au commencement du seizième siècle, et leur influence est facile à constater sur un assez grand nombre d'artistes espagnols, disciples ou seulement contemporains de ces étrangers.
Le tableau des Fiançailles de sainte Catherine, provenant de l'Escorial , aujourd'hui au Musée de Madrid, et signé en toutes lettres : Alonsus Santius F., peut très-bien être pris pour type de la manière de Sanchez dans ses compositions religieuses. C'est, à proprement dire, un mélange tempéré de Frans Floris et de Martin de Vos; il dut être exécuté autour de 1542, car, à partir de cette date, une rapide métamorphose s'opère chez Sanchez Coello; désormais il est l'élève subjugué d'Antonio Moro, et dans ses portraits notamment, son style et sa couleur vont se rapprocher tle plus en plus des traditions des écoles du Nord.
C'est en effet vers 1 542 que Sanchez entra dans l'atelier d'Antonio Moro, qui peignait alors à Madrid le portrait de l'infant, fils de Charles-Quint, depuis Philippe II. L'élève et le maître devaient être à peu près du même âge ; jeunes tous deux, ils se lièrent sans doute d'une étroite et vive amitié ; car, lorsque Mor partit
1 « Este noble artifice aprendio el arte de la pintura en Roma, en la escuela de Rafaël de Urbino, y despues en la de Antonio Moro en Espana.» Palomino, Vida de los Pintores eminentes espaholes.
* « Pudo muy bien haber aprendido su profesion en Italia, segun la correccion que ténia en el dibujo.» Cean Bermudez. Diccionario ttistorico, t. IV.
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pour la cour de Lishonne. où, par ordre «le l'empereur, il devait peindre la future e| M de l'hilippe. l'infante
doua Maria. Santdiey. C.oello l'ai vompagiiail.
Le brillant aeeueil ipie reçurent nos artistes auprès du loi Jean e| de la reine Catherine d'Autriche, ><eui cadette de Cfcariea-Qoint, déterminèrent CoeBo à s'attacher au lerriea de don Juan, prince de Poriagal ei
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l.E PKIMi: CHAULES. FILS DE PU1L1PPE M Minée de Hjdrid ).
époux de doua .luana. fille de l'empereur et sœur de Philippe 11. Don Juan mourut. Sanehez, prive de ce protecteur el désirant retourner en Espagne, pria dofia Juana de le recommander à Philippe IL qui l'agréa. Séduit tout d'abord par les manières, l'esprit et le talent de Partiale, le roi reporta sur lui cette même all'eclion. cette bienveillance familière, dont il avait donné tant de preuves à Antonio Moro. parti alors poulies Paye-Bas. Cette laveur de Sanehez auprès du terrible Philippe ne fit du reste que grandir par la suite et devint telle, que. lorsque le roi ne l'emmenait pas avec lui dans ses expéditions, il lui écrivait Irès-lréqiieiuuient
i ECOLE ESPAGNOLE.
et de sa propre main en adressant les lettres à son très-aimé /ils Alonzo Sanc/ies Coelto : « Almuy àmado hijo Alonzo Sanchez Coello, excelentisimo pintor de la mnjestad cristiana. » C'est ce que rapporte Paeheco, au livre Ier de YArte de la Pintura, où il s'étend longuement et fournit mille détails curieux sur les rapports d'intimité de Philippe II et de son peintre :
« Le roi, dit Paeheco, lui donna pour logement une vaste maison tout proche du palais. Comme il en « gardait seul la clef, — par un passage secret et en toilette du matin, il avait coutume d'entrer à toute heure « chez lui et de le surprendre tandis qu'il était à dîner avec sa famille. Lorsque Sanchez voulait quitter la « table pour le saluer révérencieusement comme son roi, il lui commandait de rester en place et entrait « ensuite, par passe-temps, dans son atelier. D'autres fois, il le trouvait assis et peignant ; Rapprochant « doucement il lui mettait les mains sur les épaules. Quand Alonzo Sanchez, se voyant si honoré, essayait « par juste respect de se lever, le roi l'obligeait de se rasseoir et de continuer sa peinture. Sanchez peignit « souvent Philippe, armé, à pied ou à cheval, en costume de voyage, ou bien encore portant simplement la « cape et le toquet; il peignit également dix-sept personnes royales, reines, princes et infants, qui « l'honoraient et l'estimaient au point de venir habituellement jouer et se divertir en sa maison avec sa « femme et ses enfants.
« Sa renommée ne lui valut pas moins d'honneurs de la part des plus grands princes du monde, et il put « compter au nombre de ses admirateurs les papes Grégoire XIII et Sixte-Quint, le grand-duc de Florence, « celui de Savoie et le cardinal Alexandre Farnèse, frère du duc de Parme. 11 avait toujours à sa table quelque « gentilhomme important, car, le voyant ainsi dans les bonnes grâces d'un grand monarque, beaucoup « s'empressaient à rechercher son amitié. Sa maison était fréquentée par les plus hauts personnages « de l'époque : le cardinal (îranvelle; l'archevêque de Tolède, don Gaspar de Quiroga; don Rodrigue de « Castro, archevêque de Séville ; et qui plus est encore — le seigneur don Juan d'Autriche, le prince don « Carlos, ainsi qu'un grand nombre de personnes titrées et d'ambassadeurs, à ce point que maintes fois « les chevaux, les litières, les carrosses et les chaises remplirent les deux vastes cours de la maison. < Devenu ainsi le peintre le plus célèbre de son temps, il gagna plus de cinquante-cinq mille ducats. ' » Après Paeheco, Jusepe Martinez, peintre de Philippe IV et auteur d'un manuscrit qui renferme un traité sur la peinture et des renseignements biographiques très-intéressants sur les artistes espagnols, note, à propos d' Alonzo Sanchez, quelques particularités qui ont échappé à tous les autres biographes :
« Au début du règne de Philippe II, un grand artiste en portraits, nommé Alonzo Sanchez, commença » de se révéler avec tant d'éclat, que Sa Majesté le lit appeler et lui ordonna de lui fournir une preuve « de son talent en faisant son portrait. Ce portrait plut tant à Sa Majesté qu'elle voulut qu'un logement voisin « du palais royal, dans la maison du Trésor, fût donné à l'artiste, et elle eut soin d'y ajouter des gages u et des allocations qui furent toujours très-exactement servis.
» Longtemps Sanchez fut occupé à peindre des portraits du roi, que l'on envoyait aux divers monarques « et aux princes; très-estimés dès lors, ces portraits le sont bien davantage encore à cette heure. Pour « récompenser les services chaque jour plus éclatants de son peintre, Sa Majesté le lit gentilhomme de « la Clef-Noire et son valet de chambre *-. »
Le même Jusepe Martinez, parlant de Y Allégorie sur la bataille de Lépante, tableau célèbre que le Titien peignit à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans et qui est au Musée de Madrid, rapporte quelques faits d'un assez grand intérêt pour mériter d'être reproduits.
« Comme Philippe II désirait que le Titien lui peignît un tableau dont il se réservait d'ordonner foi-même « la composition, il manda Alonzo Sanchez, lui communiqua son projet et lui indiqua comment il entendait « que s'exécutât le dessin qui devait être envoyé au Titien. Avec sa modestie accoutumée, Alonzo Sanchez
1 Paeheco, — Arte de la Pintura, livre I", chap. vu.
- Jusepe Martinez. — Discursos practwables del nobilisimo arte de la Pintura, t. XVII. Ce manuscrit, récemment publié par les soins de l'Académie de San Fernando, à Madrid, a été enrichi de notes précieuses par don V.Carderora, membre de cette Académie.