‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 5)Chapitre 112 sur 136 · SALVATOR ROSA (1615). Ô · texte numérisé non relu

SALVATOR ROSA (1615). Ô

peut se faire une idée de la manière dont il composa ses groupes de figures d'après les Naïades et les Tritons qu'il a gravésdesamain, dans une suite de ses jolies caux-forles. Toutefois, comme l'ambition de Salvator

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était de s'élever à la peinture d'histoire et de mettre en scène des personnages de grandeur naturelle, il lit cnicndre qu'il aimerait à peindre le grand tableau du maître-autel de l'église diila Morte à Yiterbe, el le

cardinal y consentit. Le peintre représenta Y Incrédulité de saint Thomas et l'on voulut bien trouver qu'il avait conçu et exécuté ce morceau avec quelque talent, cm qualche gusto. Mais de tièdes éloges, une vie obscure et cette couleur de domesticité qu'avait, pour Salvalor, son séjour dans la maison du cardinal, ce n'était point là ce qu'il avait rêvé. 11 renonça donc à une liospitalité que dans son orgueil il trouvait humiliante, et il partit pour Naples, laissant à Viterbe quelques autres peintures en détrempe ou à l'huile qui lui étaient sans doute commandées par des amateurs '.

Il y avait à Naples dans ce temps-là une fazzione, c'est-à-dire une cabale de peintres, qui avait juré de chasser de la ville tout artiste étranger qui viendrait y faire concurrence à Ribera ou à son école. Salvator Rosa, et Aniello Falcone, son ami et son maître, étaient les seuls qui ne prissent aucune part à ces tristes conjurations de la jalousie, qui faillirent coûter la vie au Dominiquin. Indépendant et fier, Salvator travaillait à l'écart. Abu de n'être pas entièrement oublié à Rome, il y envoyait de temps en temps quelques tableaux qu'il adressait à Mercuri ou à un autre de ses compatriotes, Nicolo Simonelli, prêtre et prédicateur distingué, qui remplissait les fonctions de maître de la garde-robe auprès du cardinal Hrancaccia. L'ambition de Salvator, nous l'avons dit, était de passer pour un peintre'd'histoire. Toujours plein de lui-même, heureux quand il pouvait se plaindre des iniquités de la gloire ou des caprices de la fortune, il aimait à choisir la donnée de ses tableau^ dans les traits de la fable ou de l'histoire qui présentaient quelque ressemblance avec sa situation personnelle, et qu'il peignait alors avec un amer plaisir comme une allusion à son génie méconnu. Un jour donc, il rejirésenta de grandeur naturelle un Prométhée déchiré par le vautour , et il l'envoya de Naples à Simonelli. Le héros enchaîné, les bras étendus sur les rochers du Caucase, exprime par la contraction de ses membres la plus violente douleur. Sa bouche ouverte semble exhaler de longs gémissements. Sa blessure est saignante, et son foie renaissant, que l'oiseau de proie dévore en battant de l'aile, présente un objet dont le peintre s'est |)lu à montrer toute l'horreur. D'âpres rochers, des arbustes sauvages et les flammes d'un cratère servent de fond à cette grande ligure que Salvator croyait, dans sa vanité, digne de Michel Ange, mais qui n'est en somme , qu'une étude académique dont le sentiment est vulgaire , dont les formes sont courtes et sans noblesse. Si l'on se pénètre du génie des temps antiques, Prométhée doit être beau jusque dans son désespoir. Les spasmes de la douleur lui font perdre la beauté de l'homme en même temps que la dignité du héros, et la réalité grossière du modèle que le peintre a eu devant les yeux, fait disparaître la grandeur de l'allusion, la sublimité du symbole. Ce défaut de style, dans une ligure qui ne pouvait s'en passer, fut remarqué sans doute par quelques juges d'élite tels que le Poussin ; mais l'art était alors à une époque de décadence où les notions du beau étaient généralement fort obscurcies. Le Prométhée de Salvator lit une grande sensation, et fut acheté par la congrégation desVirtuosi. Simonelli profitant d'une exposition qui se faisait annuellement à la Rotonde , c'est-à-dire dans le Panthéon de Rome, y avait envoyé l'œuvre de son ami, et il avait pu assister au brillant succès qu'elle avait eu parmi la jeunesse. Salvator n'en eut pas plus tôt reçu la nouvelle qu'il partit pour Rome, espérant jouir d'un triomphe que sa présence allait prolonger, et se faire admettre, s'il était possible, dans l'académie de Saint-Luc, car c'était un indispensable brevet de talent.

A son arrivée, le peintre napolitain, plus amoureux que jamais de sa liberté, ne voulut pas reprendre son ancien logement dans le palais du cardinal Rrancaccia. 11 loua une maison dans la rue Rabbuina, attenante à la fontaine qui lui donne ce nom, et qui fait le coin de la strada Marguetta. Là il se fit avec des livres, des dessins et des tableaux, un intérieur agréable où vinrent bientôt le visiter les jeunes gens qu'attirait sa réputation naissante, ou qu'avait séduits la nouveauté de son pinceau libre et lier. Repoussé contre son attente par l'Académie de Saint-Luc, il fut tellement sensible à ce refus, qu'il prit un instant son art en dégoût et revint à ses premières inclinations , la littérature et la musique. Il y était du reste encouragé par l'empressement des siens à l'applaudir et par le charme que les meilleurs poètes de Rome trouvaient à sa conversation, toujours animée, piquante et spirituelle, enfin parle plaisir que l'on prenait chez lui à l'entendre

' E fallevi ( a Vilerbo) alcune allre opère ad olio non meno clie a tempra, gli cadde in animo di iivedciL' la palila. preso da lui congedo, si misse in cammino. Lione Pascoli. •

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jouer (lu lulli cl rccilcr (iucl{|ues essais de poésie légère ou satirique. Rome coinplail ulors un grand ncniilire

de ces réunions littéraires (|u'on appelai! rimversazioni , espèces d'académies intimes, ouvertes auv gens

d'esprit et à quiconque savait les écouter. La société de la rue Babbuina était la plus suivie de toutes, et celle dont on parlait le plus. Salvator en était rame, il la dominait, et c'était lui, lui si mélancolique et si sombre dans la solitude, qui égayait la compagnie par les éclairs d'une gaieté mordante, quelquefois louche, mais pleine de verve et d'entrain. Toutefois, ces applaudissements à huis clos ne suffisaient point à la vanité de Salvator; il voulait du bruit autour de son nom, et, s'il le fallait, faire violence à la renommée. Un jour, au commencement du carnaval de 1639, il imagina d'organiser dans Rome une de ces mascarades dont la tradition ne s'y est jamais perdue. 11 en composa le facile poëme, en distribua les rôles à sa troupe, c'est-à-dire à ses amis, et prenant pour lui-même le personnage d'un certain signor Formica, il parcourut la ville sous ce nom de guerre, dans un char attelé de bœufs et décoré de feuillages, s'arrêtant sur toutes les places publiques pour jouer sa boufTonnerie carnavalesque. Jamais, dit-on, le peuple de Rome n'avait ri de si bon cœur. Fioles, talismans, philtres merveilleux, recettes pour guérir de l'amour et du mal de dents, formules pour escamoter les cœurs, la gloire et les muscades.... tout cela était débité avec un |)restige nouveau, rajeuni par des allusions pleines de sel, semé de pensées fortes, assaisonné d'épigramnies à l'adresse des peintres en vogue et des poètes en renom, et accentué dans le patois de Naplcs, patois nasillard , ' mais amusant, pittoresque et incisif. Puis, tout-à-coup, interrompant ses pasquinades, le signor Formica jouait sur son luth des ballades napolitaines ou récitait des stances de son invention, de manière à charmer les gens de goût qu'il avait vus se mêler à la populace. Tant de distinction dans le grotesque, un talent si flexible piquèrent la curiosité des Romains. On se demanda quel pouvait être ce charlatan lettré, ce lazzarone qui était si bon musicien et qui improvisait de si élégantes poésies; on ne parlait dans Rome que de Formica. Mais quel fut l'étonnement des uns, le dépit des autres, lorsque le bouffon, ôlant son masque, jeta son nom à la foule! En un instant, Salvator Rosa devint le personnage le plus connu de la ville, et tous les honneurs du carnaval furent pour lui.

II peut paraître surprenant qu'un artiste de mérite soit descendu à ces bouffonneries en plein vent; mais il faut savoir que les mascarades sont à Rome un usage immémorial, et, de plus, que c'était alors une fureur universelle que de jouer la comédie. Le goût des théâtres de société s'était répandu chez les princes, chez les cardinaux, et, de proche en proche, avait pénétré jusqu'au Vatican. Sous prétexte qu'Urbain VIII était un peu poète, le cavalier Bernin avait obtenu de ce pape la permission de construire un théâtre au Vatican même, dans la salle de la Fonderia, et l'on juge si un tel exemple était fait pour arrêter la monomanie des représentations scéniques. Le Bernin, qui avait du génie pour toutes les branches de l'art, composait souvent lui-même la musique des opéras qu'on devait jouer sur son théâtre , il en écrivait au besoin les paroles, en inventait les machines, en sculptait les ornements et en peignait les décors. Mais la poésie dramatique, tombée en décadence comme tout le reste, avait perdu son antique saveur. Cette vieille comédie italienne, si fortement charpentée et dont les types dureront aussi longtemps que le genre humain, avait fait place aux œuvres sans portée et sans vie des plus fades rimeurs. Salvator Rosa, qui, dans son orgueil, se croyait appelé à réformer la poésie de son temps, aussi bien que la musique et la peinture-, résolut de draper ses confrères dans une comédie dont le canevas se prêterait à la satire des hommes et des choses du moment, au redressement de toutes les sottises locales, et au châtiment des artistes qui ne l'avaient pas trouvé, lui, Salvator, digne d'entrer à l'Académie de Saint-Luc. La charmante villa de' Magjianelli, près de la porte du Peuple, fut le lieu qu'il choisit pour jouer sa pièce. Il y fit élever des tréteaux et, ce qui peint à merveille les mœurs romaines, ce fut le jeune abbé Nicolo Mussi, très-estimé à Rome pour y avoir prêché le carême plusieurs années de suite, qui prit la direction du théâtre. Toute la ville se rendit à l'ouverture et pas un artiste n'y manqua. Passeri, qui raconte la scène, était présent et se trouvait assis sur le même banc que le cavalier Bernin, Romanclli, Guido Ubaldo Abattini et autres. Le prologue fut récité dans le patois calabrais par le signor Formica , sous les habits de Coviello, l'un des sept masques de la comédie italienne : vesle et pantalon de velours, boutons d'argent, riches broderies, taille élégante, nez noir. Dans son intraduisible dialecte. Formica le prit tout de suite sur un ton leste, agressif, mordant ; il fit la leçon aux poètes et aux comédiens du théâtre de la Fmderia, lança dés traits à tout le monde, et piqua au vif le cavalier Bernin et sa troupe.

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dont le principal acteur, OttavianoCastellani, était au nombre des spectateurs. « Ne vous attendez pas, disait Salvator, que nous amenions sur la scène des chevriers, des recors et des liquoristes — ces personnages avaient paru , contrairement à toutes les règles , dans les dernières pièces du Bernin — autant vaudrait y introduire les ânes du marché. Nous ne faisons pas des comédies comme ceux qui taillent le drapa l'endroit et à l'envers. » Et il ajoutait par allusion sans doute au plaisir de faire la barbe à ses confrères : « Vous verrez, Messieurs, que le tranchant de nos rasoirs sera plus léger que la plume de nos poètes. » En ce moment, raconte Passeri, je jetai un coup d'œil sur le Bernin, qui était gravement assis à la place

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d'iionneur ; mais, en habile homme, il n'eut garde de prendre pour lui les épigrammes de Formica et de témoigner le moindre dépit. En revanche, toute l'assistance put s'apercevoir que le poète Ottaviano Castellani secouait la tète et grimaçait un sourire amer.

La guerre ainsi déclarée, Castellani, secrètement soutenu par le Bernin, annonça dès le lendemain une grande représentation dans la cour du palais Sforza. Pour se venger de Salvator, il le mit en scène avec son costume bien connu, et fit venir dans sa comédie un chiromancien qui, devant tout le peuple, prit la main du signor Formica, prétendant y découvrir tous les signes certains de sa vie passée, son obscure naissance aux environs de Naples, son éducation parmi les bandits de la Calabre, son arrivée à Rome, sa misère et le malheur qu'il avait eu de dérober des couverts d'argent, et de déshonorer, par des actions de ce genre, non-seulement sa personne, mais la profession à laquelle il appartenait A ces mots les auditeurs, qui

étaient la plupart des artistes, se levèrent indignés. Passer! sortit de la salle en haussanties épaules, et à son exemple Romanelli et le Bernin lui-même, n'osant paraître les complices d'une telle infamie, se retirèrent en dépit des excuses que leur adressa publiquement l'auteur de la pièce.

A. partir de ce jour, les deux camps devinrent irréconciliables ; mais Salvator Rosa, voyant que l'esprit

n'avait plus rien à faire dans une querelle aussi envenimée par l'injure et la calomnie, prit sagement le parti

de retourner à son chevalet. Aussi bien, il venait d'atteindre son but, et sa réputation de comédien allait

profiler maintenant à sa fortune de peintre. Les amateurs se pressèrent en effet dans son atelier. De ce

nombre étaient un riche banquier de Rome, Carlo Rossi, déjà lié avec Siilvator, et dont le frère, Luigi

Rossi, célèbre compositeur, mettait volontiers en musique les poésies du peintre, le Padre Oliva, général des

jésuites, le littérateur renommé Francesco Redi, le cardinal Altieri, l'abbé Castiglione, le duc de Salviati,

qui donnait h Rosa le titre de famoso pittore délie cose morali, et enfin le vénérable comte Carpigna, qui,

tout aveugle qu'il était devenu, voulait avoir des tableaux de Salvator, bien qu'il ne pût goûter désormais

que sa conversation et sa musique. Pascoli donne une liste des ouvrages dont l'artiste napolitain fut alors

chargé et qui tout à coup l'enrichirent. Il peignit pour monsignor Costaguli un saint Jean dans le désert,

et YEuniique de la reine de Candace; pour le prince de Sonnino, Y Enfant prodifjue ; pour les princes Chigi

descendants de ce Chigi qui fut l'ami de Raphaël), le Poëte Pindare et le dieu Pan, image de la satire

dictant des vers à la poésie; mais il n'eut que rarement, trop rarement à ses yeux, la satisfaction de s'exercer

dans les sujets religieux ou héroïques. Beaucoup de ses admirateurs, oubliant de ménager sa vanité, venaient

lui demander naïvement des paysages, des marines, des groupes de soldats, et, à vrai dire, c'était bien là son

triomphe. Là éclatait l'originalité de son humeur. De même que Poussin, Claude et le Guaspre avaient inventé

les heureuses campagnes de l'Arcadie, et ouvert aux yeux du poète les perspectives lumineuses d'un horizon

paisible et sans fin, de même Salvator avait découvert dans la nature de nouveaux aspects, répondant aux

cordes les plus sensibles du cœur humain. Je veux parler de la tristesse amère de ses paysages, de ses marines

désolées, si bien faites pour inspirer le sentiment de la terreur. Par ce côté, Salvator était un novateur, lui

aussi; il inaugurait le romantisme en Italie. De nos jours, quels sont les hommes qui vont au Louvre

admirer ce Paysage pris dans les Abruzzes, dont la nudité est si affreuse et le caractère si sublime ? Ce

sont précisément les romantiques de notre âge, ceux qui trouvent la nature toujours belle, même dans ses

horreurs; ce sont les preneurs de la fantaisie individuelle, les contempteurs des règles apprises et des

beautés convenues. Et, il faut l'avouer, tant qu'ils se renferment dans le domaine du paysage, les partisans

de Salvator Rosa n'ont pas moins raison que les admirateurs de Claude. Il y a bien des manières d'idéaliser

la nature, pourvu qu'on la regarde avec les yeux d'un poëte.

Moins heureux quand il aborde la peinture d'histoire, Salvator y laisse voir toujours un côté vulgaire, non-seulement dans la forme humaine, mais dans le geste qui est théâtral, et dans l'expression qui est forcée, .l'en pourrais trouver plus d'un exemple dans l'œuvre du peintre napolitain. Son Enfant prodigue, au lieu d'être un fils dégradé, avili par la misère, et devenu rustique par la condition à laquelle ses débauches lont réduit, est un personnage d'une trivialité native, incapable de nous inspirer l'intérêt qu'éveille en nous la belle parabole de l'Écriture. Combien serait plus touchante cette nature déchue, si l'on y découvrait les traces de sa distinction primitive, et n'est-il pas étrange que Salvator n'ait pas compris la forte impression qu'eût naturellement produite un pareil contraste? Les souillures d'une âme qui se souvient tout à coup de sa pureté première, eussent été si bien exprimées par l'altération des formes dans un corps prématurément usé et vieilli, mais où les prestiges de la beauté ancienne eussent reparu ! L'insuffisance des études de Salvator, la mauvaise éducation qu il avait reçue à Naplesdans cette école de praticiens grossiers formée parRibiera,le rendaient impropre à toute peinture de style. Sa Pythonisse d'Endor, en dépit d'un certain grandiose dans les lignes et d'un clair-obscur bien entendu, présente aussi de la banalité dans les draperies, des gestes insignifiants à côté d'une pantomime violente, des expressions outrées qui touchent à la grimace et une sorte de solennité d'emprunt qui est comme le prélude de notre moderne mélodrame.

Au milieu de ses triomphes toujours contestés, Salvator apprit qu'une révolution venait d'éclater à Naples;

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