SALVATOR ROSA
Les lettres et la musique furent les premières passions de Salvator et il s'y annonça d'une manière assez brillante. Son père , pauvre arpenteur du village de Renella, où Salvator était né en 1615, voulait faire de lui un légiste, mais comme il y avait plusieurs peintres dans sa famille , le jeune étudiant eut la curiosité d'apprendre un art qu'il voyait pratiquer chaque jour sous ses yeux. Il commença donc, de son propre mouvement, à dessiner chez un de ses oncles , nommé Paolo Greco ; ensuite il prit les conseils du peintre Fracanzani , son beau- frère qui, suivant l'habitude des artistes napolitains, lui mit tout de suite une palette à la main et lui apprit à 2««îw)Tr, comme ils disent, à pitlare. Salvator n'eut pas plus tôt acquis une certaine habileté dans le maniement du pinceau qu'il se mit à faire des excursions pittoresques aux environs de Naples , et à peindre au premier coup les paysages, les marines qui s'offraient à sa vue et les figures qu'il rencontrait. Le. soir, il revenait montrer ses rapides études à Fracanzani (jui , les voyant marquées à l'empreinte d'un
ECOLE
génie plein de fen , lui disait dans son idiome napolitain: fruscia, fruscia , che va buono, brosse, brosse toujours, cela va bien. Encouragé par ces paroles, Salvatoriello résolut de faire comme tous les peintres (le ce temps là, son giro , c'est-à-dire une tournée d'apprentissage. Mais le voyage qu'il entreprit ne fut pas celui d'un aspirant qui va d'école en école étudier les diverses manières pour s'en choisir une: ce fut la pérégrination d'un poëte inquiet qui court après les émotions du péril et de l'imprévu ; ce fut la marche d'un peintre amoureux mais fantasque, qui cherche, non pas la grâce de la nature, mais ses horreurs.
(iuidé par son humeur aventureuse, Salvator s'enfonça dans le pays des Abbruzzes, contrée montagneuse et sauvage, patrie de ces bandits du dix-septième siècle , en qui le brigandage était en quelque sorte ennobli |)ar la haine du joug étranger et par un amour farouche de la liberté italienne. Rien n'était plus propre à développer le caractère de Salvator que cette nature désolée, si bien en rapport avec son génie. Poète , il y trouvait çà et là des souvenirs héroïques de la grande (Jrèce, les décombres des villes antiques, des chapiteaux corinthiens à demi enterrés sous l'éboulement d'un rocher de l'Apennin , des débris de colonnes emportés par un torrent. Peintre, il avait sous les yeux tous les accidents d'une terre calcinée par le soleil, constamment travaillée par les volcans, et qui lui présentait non seulement les ruines de l'art antique , mais les ruines de la nature, non moins pittoresques et tout aussi imposantes. Et dans ses courses au milieu d'un pays encore imbu de l'ancien esprit des colonies grecques, il rencontrait des ligures étranges qui semblaient faites tout exprès pour animer un tel paysage. C'étaient des bandits calabrais en sentinelle sur un rocher, des soldats espagnols jouant aux dés sur une pierre, à l'entrée d'une gorge, des moines armés, descendus de leurs forteresses pour prendre part aux conspirations contre l'Espagne, endn de rudes braconniers allant à la chasse aux bêtes et aux hommes. Rien ne manquait donc à Salvator, pour devenir un grand paysagiste, la nature lui offrant des sites sublimes , après lui avoir donné des yeux pour les voir.
En parcourant les belles eaux -fortes de Salvator, et particulièrement ses Suites de soldats et de bandits, on est frappé du caractère d'intimité qui s'y révèle. On sent que le peintre a dû vivre longtemps dans la compagnie de ces dangereux personnages; on croit même reconnaître les traits de Salvator parmi ces ligures élégantes, mais sombres et quelquefois empreintes d'une poétique mélancolie. Il n'est donc pas invraisemblable que le peintre, dans ses marches vagabondes à travers la Calabre, soit tombé entre les mains des brigands qu'il trouvait si curieux à peindre et soit devenu le prisonnier de ses modèles. C'était le temps où Callot venait de s'enrôler dans une troupe de bohémiens, où Valentin hantait les tavernes de Rome pour y étudier les chanteurs ambulants. Il y a telle eau-forte de Salvator, où il a représenté une assemblée de bandits à la mine féroce, nonchalamment assis sur la cime d'un rocher et délibérant du sort d'un jeune captif, qui la tête penchée et le visage inondé de sa chevelure, attend désespéré qu'on le précipite dans l'abîme; mais une femme, étendant la main sur lui, semble plaider sa cause et le prendre sous la protection (te sa tendresse ou du moins d(? sa pitié. Dessinée sur le cuivre en quelques traits, cette petite .scène est 'Cependant pleine d'expression , comme le serait la réminiscence d'un danger couru ou d'une angoisse éprouvée, et l'on a pu croire que cette apparente création de la fantaisie de Salvator, était tirée du fond même de ses souvenirs. Un peu de mystère, au surplus, n'est pas sans charme dans la vie d'un héros aussi romanesque, et l'on se plait à suivre en imagination ses pas errants dans les effrayantes solitudes d'un pays qui fut de tout temps sous l'invocation du dieu des voleurs; on aime à se figurer Salvator improvisant de petits poèmes de guerre ou d'amour dans la caverne de ses hôtes, ou chantant, à la lueur d'un feu nocturne, les airs tendres qu'il composait alors et qu'il accompagnait de son luth :
Slar vicino al bel idol mio |] il più vago dilclto d'amor....
Au retour de son voyage dans les Abbruzzes. .Salvator retrouva au foyer domestique la profonde misère qu'il ' Passeri. Vite de' pittori. seultnri ed nrcliitetli, che amw lavnrato in Rnma, ttiorli dal \M\ fmn al l(i7D. Homa. 1772.
SALVATOH ROSA (1615). 3
y avait laissée : son beau-frère, Fracanzani , chargé d'enfants, était si pauvre qu'il en vint à commetlre des trimes, et son père, Antonio Rosa mourut peu de temps après dans son village de Henella, situé à deux milles de Naples, lui laissant, à lui, jeune homme de dix-huit ans, le soin de soutenir sa famille. De sorte que, tout novice encore dans son art, Salvator commença le rude apprentissage de la vie sans aucune poésie, cette fois, et en présence des plus mornes réalités '. C'est alors (ju'il se mit avec ardeur, non pas à étudier la peinture, n'en ayant |)as le loisir, mais à la prati<|uer avec la facilité et la hardie^sse d'un artiste à qui son inexpérience môme donnait un tour original. Les brocanteurs étant son unique clientMe, il peignait
SAL'JMCRROSAPINli
PAOUIERQEL PAVSAGK l'IllS DANS I. K S AUBRUZZES.
pour eux chaque jour de grossières ébauches, lièrement peintes, enlevées à la hâte, et marquées au coin d'une imagination échauffée et bizarre: les guerriers étranges qu'il avait vus en Calabre, les bandits en cuirasse et leurs compagnes basanées étaient ordinairement les héros de ces petites compositions dont il avait dans ses portefeuilles des motifs sans nombre, et les affreux paysages qu'il venait de parcourir en formaient le cadre. Quehpiefois il les variait par des marines auxquelles il imprimait aussi un cachet de sauvagerie et d'imprévu, car il avait couru les bords de l'Adriatique; il avait vu dos anses solitaires comme des mouillages de pirates, de romantiques promontoires, les sinistres rochers de Gargano, le port de Bari;
' La morte del padre clie lo lascio miserabile più loslo clic povcio. Lione Puscoli, l'ite de piKori.... In Roma HSO.
il savait tous les éciieils de ces rivages , et il les peignait volontiers de souvenir ou d'après les crayons qu'il en avait conservés. Parfois, les figurines qu'il y mettait, ressemblaient aux héros de la Jérusalem délivrée, et à les voir sortir tout armés de leurs felouques , on les eût pris pour des guerriers revenant de la Terre-Sainte. Mais les marines de Salvator étaient vraiment sublimes, quand il s'abstenait d'y représenter des figures humaines. Il existe à Paris, dans le cabinet d'un amateur , une de ces marines : il est impossible d'imaginer rien de plus saisissant, de plus lugubre. On n'y voit d'abord que des rochers amoncelés en amphithéâtre au bord de la mer et battus par des vagues noires sous un ciel funèbre. Aucune créature vivante , aucun navire : seulement , en y regardant bien , on croit apercevoir dans des crevasses , des lambeaux de voiles, des cordages , un mât brisé, les restes d'un naufrage déjà ancien et dont les vestiges ont à moitié disparu. On ne peut considérer ce tableau sans éprouver un frisson. Non, jamais un peintre ne sut dégager du spectacle de la nature une poésie plus pénétrante. Mais que dis-je? elle est dans le cœur du peintre, cette poésie, plutôt que dans les aspects de la nature. Pour découvrir les paysages et les marines de Salvator. il fallait avoir ses tristesses, son amertume, son âme exaltée, remplie de liel et de génie.
Cependant les toiles de Salvator ou plutôt ses peintures sur papier, car souvent il n'avait pas même de quoi se procurer une toile, étaient accrochées à l'étalage des brocanteurs et y demeuraient invendues, lorsqu'un jour le chevalier Lanfranc, qui vivait à Naples comme un prince, étant venu à passer dans son carrosse devant la boutique d'un de ces revendeurs, fut frappé de l'aspect d'un paysage exposé au soleil. C'était un Salvator, et l'on juge si un peintre tel que Lanfranc dut être sensible à cette peinture libre, fière» brossée à l'effet. A peine l'eut-il aperçue, qu'il fit arrêter son équipage et demanda à voir de près le tableau, dont le sujet était V Histoire d'Agar. La servante d'Abraham était représentée dans une affreuse solitude, au moment, où après avoir déposé son enfant sous un buisson, elle s'éloigne pour ne pas le voir mourir. Le désespoir de celle mère abandonnée, sans autre témoin qu'un horrible désert, et aussi l'énergie et la chaleur du pinceau étonnèrent Lanfranc, qui jamais encore n'avait entendu parler d'un artiste nommé Salvatoriello. Il acheta la toile qui était grande de quatre palmes et il l'emporta avec lui dans son carrosse. Passeri raconte que Lanfranc, lorsqu'il revint de Naples à Rome, lui montra ce tableau d'Agar qui le suivait partout et qui réellement était touché avec un grand goût, con gran gusto pittoresco '. Mais les marchands ayant appris que le fameux chevalier Lanfranc avait daigné jeter les yeux sur une peinture de Salvator. commencèrent à croire que l'artiste napolitain pouvait bien avoir quelque mérite, et de son côté. Salvatoriello, les voyant venir à lui, ne manqua pas de hausser le prix de ses tableaux.
Un autre peintre avait encore remarqué Salvator: c'était Aniello Falcone, élève de Ribera et déjà renommé lui-même dans l'art de peindre les batailles. En fréquentant l'atelier de Falcone, avec lequel il se lia d'amitié, Salvator prit du goût pour ce genre assez nouveau, et en peu de temps il égala son maître qu'on appelait à Naples VOracolo délie hattaglie. Mais en dépit de la variété de son talent qu'il sentait plein de sève, le jeune peintre ne pouvant se faire jour dans son pays, où il trouvait toutes les avenues encombrées, résolut de quitter Naples et d'aller chercher fortune à Rome. Il s'embarqua donc dans une légère felouque pour Civita-Vecchia, fit à pied le reste du chemin, et arrivé à sa destination , il alla prendre logement- chez l'abbé Girolamo Mercuri , qui était le majordome du cardinal Brancaccia. L'abbé avait été le camarade de Salvator au collège des Somasques, et il lui portail une amitié de compatriote ; mais étant réduit lui-même à une sorte de domesticité honnête, il ne pouvait faire pour son ancien camarade que ce qu'il fit: lui offrir un asile dans la maison du cardinal. Un jour cependant que son Émineuce, nommée à l'évêché de Viterbe, était allée visiter son diocè.se, l'abbé Mercuri épia le moment de lui présenter Salvator Uosa. Le cardinal qui était Napolitain, fit bon accueil à ce nouvel hôte, et le chargea de peindre à fresque le portique du palais épiscopal. On ne devinerait jamais ce que l'artiste, avec l'habituelle bizarrerie de son humeur, imagina de représenter sur les murs de cette demeure apostolique. Ce furent les Jeux des monstres marins ; mais on
' Jean-Baptisle Passeri, Baldinucci, Lione Pascoli, Dorainici el autres, ont écrit la vie Je Salvator, mais, en général, nous suivrons de préférence les deux premiers de ces biographes, qui furent les contemporains et les amis du peintre.