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n'eut pas de peine à y enrôler Salvator Rosa, toujours facile à séduire par le côté aventureux de la vie. Devenu un des plus fidèles soldats de Masaniello, Rosa fut admis dans ses conseils, et souvent il le suivit dans sa mystérieuse retraite de Torrione del Carminé. Là, tandis que Masaniello délibérait avec ses amis sur les mesures à prendre, Salvator dessinait à la lueur des torches, con lumc di torcia, le portrait du capitaine du peuple, qu'il peignit ensuite plusieurs fois et que Masaniello lui paya généreusement durant sa royauté de treize jours [Dominici). On sait comment la trahison et l'assassinat vinrent à bout de ce souverain improvisé. Lui mort, ses amis se dispersèrent; les soldats de la compagnie de Falcone prirent la fuite, et Salvator partit pour Rome, emmenant avec lui son ancien maître, qui bientôt se réfugia en France.
A cette époque de la vie de Salvator se rapportent ses poésies les plus sombres, entre autres son poème de Hahylonia, où il déplore l'asservissement de sa patrie, et certains tableaux où il épancha toutes les amertumes de son cœur découragé, tels que la Fragilité humaine, la Fortune. Ce dernier surtout, qui était une grosse satire à coups de pinceau, représentait l'aveugle déesse jetant ses trésors à des bêtes immondes, semant
des livres devant les ânes et des perles devant les pourceaux. Peintres éminents, princes de l'Église, grands seigneurs, chacun put se croire atteint par cette allégorie d'ailleurs assez lourde, surtout depuis que le tableau, envoyé à l'exposition publique, était le sujet de mille interprétations arbitraires et que la malignité du peuple romain commençait à y attacher des noms propres. Un orage se forma contre Salvator, et l'inquisition avertie parut s'émouvoir de cette affaire. En vain don Mario Chigi, frère du cardinal qui fut pape sous le nom d'Alexandre YII, prit la défense du peintre, se déclara son ami, le justifia et lui fit
désavouer par écrit les significations blessantes qu'on attribuait à telle ou telle figure de son tableau
Salvator comprit qu'il était prudent de quitter Rome, au moins pour un temps. Déjà, du reste, le grand-duc de Toscane lui avait fait proposer, par son agent Pierre Matteo, de venir à Florence, où l'attendaient de beaux ouvrages de peinture à exécuter. 11 résolut donc d'aller à Florence, et ce fut le frère du grand-duc, le cardinal Gian Carlo, qui l'y conduisit.
La cour et la noblesse de Toscane firent à Salvator Rosa un accueil gracieux. Le grand-duc lui assura une grosse pension, le combla d'honneurs et, connaissant bien son caractère, lui promit qu'il aurait autant de liberté qu'il en pourrait désirer. Le premier tableau de Salvator à Florence fut une Bataille, el il M la plus vive sensation, car c'était un genre où le peintre excellait, pouvant y déployer toutes ses qualités distinctives, une verve entraînante, l'énergie des mouvements et des expressions, et la louche la plus vaillante qui fut jamais. Raldinucci nous a laissé la mention des divers ouvrages que Salvator fit en Toscane, et dans ce nombre il cite beaucoup de beaux paysages, des ports de mer, des ruines, un Diorjène jetant son écuelle, tableau que l'artiste a gravé lui-même à l'eau-forte, et un Dcmocrite, sujet de prédilection qiiil a traité plusieurs fois et qui figure aussi dans son œuvre. Le philosophe est assis sur des ruines. Il contemple, attristé, la main sur son front, des ossements humains, de vieux casques, des squelettes hideux, des oiseaux morts, des tombeaux dont la pierre a été fendue par la pousse d'une jeune plante, des chefs d'œuvre défigurés de l'art antique, des livres en lambeaux, toutes les images enfin de la destruction et de la mort.
Et pourtant ce peintre, toujours si mélancolique et si sombre dans ses ouvrages, avait dans le commerce de la vie de fréquents accès de gaieté. Son esprit s'évaporait alors en saillies plaisantes, etil devenait si aimable, une fois déridé, que tout le monde recherchait sa compagnie. 11 demeurait à \a Crocc del Trebio, et sa maison était le rendez-vous de tous les beaux esprits de Florence. On y voyait venir le comte Ugo Maffci, charmant érudil qui avait déjà connu Salvator à Rome; le savant Andréa Cavalcante ; le fameux physicien Torncelli, inventeur du baromètre; Jean-Baptiste liicciardi, poëte agréable qui fut depuis en correspondance assidue avec Salvator; Carlo Dali, ami du grand Milton (l'auteur du Paradis perdît se trouvait alors à Florence); Yalerio Chimentelli,qui professait les humanités à Pise ; Philippe Aventino, compositeur dramatique; PaoloVendramini, secrétaire d'État de la république de Venise; Lorenzo Lippi,ami intime de Salvator et l'auteur du il/ff/»i«M/2> racquistato, poëme burlesque qui était une parodie de Va Jérusalem délivrée ; Paolo Minucci, qui fut l'éditeur de ce poëme et le commenta; Francesco Rovai, rimeur amusant; le duc de Salviali, et Pietro Salvelti et Francesco Cordini, littérateurs de marque, — ce dernier, grand ami des arts et beau parleur, « e ben parlante, » ditBaldinucci'. — Cette société choisie, qui avait pris le nom des Percossi, forma d'abord une académie de conversation comme il y en avait dans toutes les villes d'Italie ; mais bientôt il fut question de jouer la comédie, et le cardinal Léopold de Médicis, un des frères du grand-duc, ayant prêté de bonne grâce son casino de San Marco, la troupe s'y arrangea un théâtre et commença d'y représenter des comédies ail' improvisa. Salvator y tenait le rôle de Pascariello, espèce de valet de place napolitain qu'il jouait à ravir, et quant au personage du docteur, qu'il faut toujours confronter avec le pasquin, ce fut un certain Agli, négociant bolonais, un des bouffes les plus renommés de ce temps- là, qui, abandonnant son comptoir, vint tout exprès de Bologne pour donner la réplique à Salvator. Quand ces deux acteurs, le pédant bolonais et le valet napolitain, se trouvaient en présence, donnaient carrière à leur verve, croisaient le fer et emmêlaient leurs quiproquos et leur patois, la salle entière partait d'un éclat de rire qui ne finissait plus,
' C'est ce biographe qui nous a conservé les noms de tous les amis de Salvator, et il était du nombre.
SALVATOR ROSA (1015). i;{
et Baldinucci, qui était présent, raconte que lui-même il pensa en crever, «/?< a pericolo di crepitare. »
Toujours fier et généreux, Salvator dépensait son argent sans compter, et s'il faisait payer cher ses
tableaux, c'était pour recevoir magnifiquement chez lui les membres de l'académie qu'il avait fondée, pour
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