‹ Histoire des peintres de toutes les écoles (volume 5)Chapitre 115 sur 136 · SAINT GUILLAUME, ERMITE · texte numérisé non relu

SAINT GUILLAUME, ERMITE

donner des soupers de prince, des simposi. Son temps de vacances, il le passait volontiers chez des amis. Plus d'une fois lesMafTei l'amenèrent à leur maison de campagne de Volterra, ou à la villa Barbîijano, ou à Monte Ruffoli, et là il se livrait tour à tour aux plaisirs de la chasse, au charme des promenades solitaires et des lectures dans les bois ; il murmurait des vers, composait des satires ou des comédies et se délassai t parfois

en peignant, sur les murs de la villa , des dessins accrochés à un clou , faisant trompe-l'œil. Il était accompagné dans ses excursions par une femme qu'il avait connue à Florence et qui vivait avec lui dans la plus constante intimité. C'était la signera Lucrezia, fille pauvre, mais bien élevée, agréable et belle, que Salvator traitait toujours avec beaucoup d'égards afin de lui attirer le respect de tout le monde. Ce fut dans les sombres retraites de Volterra, à l'endroit même où Catilina avait jadis combattu et succombé, que Salvator imagina son tableau de la Conjuration de Catilhia qui est aujourd hui au palais Pitti. Là aussi, inspiré par le poétique aspect de ces ombrages étrusques, il composa la grande Bacchanale dont Passeri nous a donné une si naïve description et qu'il envoya de Florence à Rome.

Rome était toujours au fond de ses pensées. Il y avait laissé une réputation, des amis, des ennemis; il était impatient d'y retourner. 11 y retourna donc vers 1652 avec la signera Lucrezia, et il alla s'établir sur le Monte Pincio dans une maison qu'il meubla magnifiquement et qui était voisine de celles qu'habitaient alors nos deux grands peintres Nicolas Poussin et Claude Lorrain. Dès qu'on le sut de retour, les anciennes querelles se ranimèrent ; les académiciens de Saint-Luc se liguèrent contre Salvator, se rappelant ses plaisanteries sanglantes, ses morsures. Un jour, en effet, que l'académie venait de refuser l'admission d'un chirurgien qui faisait de la peinture, Salvator Rosa s'était écrié dans la salle des expositions publiques : « C'est grand dommage, en vérité, qu'on ait repoussé cet habile chirurgien, car il aurait pu donner à messieurs de l'académie d'excellentes leçons anatomiques, et raccommoder les membres qu'il leur arrive si souvent d'estropier. » Maintenant, plus sérieux et plus triste, Salvator dédaignait la lutte. Dans son orgueil intraitable, il avait augmenté le prix de ses tableaux de manière à le rendre inabordable au public. Il ne travaillait plus que pour les rois, les cardinaux et les princes. Il peignit alors son tableau A^Jonas prêchant à Ninive, destiné au roi de Danemark, et pour le connétable Colonna Mercure et le paysan, Moïse sauvé et de magnifiques paysages. Peu de temps après, monsignor Corsini, ayant été nommé nonce du pape près la cour de France, eut l'idée d'offrir en présent à Louis XIV un tableau de Salvator. Libre de choisir un sujet à sa convenance, le peintre fit à cette occasion sa grande Bataille, celle qui est aujourd'hui dans la galerie du Louvre et qui peut passer pour le chef-d'œuvre du genre. Voici ce que Salvator en écrivait lui-même à son ami Ricciardi à la date du 47 aoîit 1652 : « Après avoir réfléchi sur le présent le plus convenable à faire « au roi, monsignor Corsini a résolu de me faire exécuter un grand tableau de bataille dont les dimensions <( seront les mêmes que celles de mes Bacchanales que vous connaissez, et je n'ai que quarante jours poiu' (c l'exécuter, monsignor devant partir vers la fin de septembre. Comme il savait qu'aucun peintre n'aurait « voulu accepter un terme aussi court ni s'assujettir à travailler dans les chaleurs du mois d'août, il a << fermé les yeux sur les 200 ducats que j'ai demandés comme dernier prix. De mon côté, j'ai saisi l'occasion <i avec empressement, non-seulement pour la somme considérable qui m'est accordée, mais pour l'insigne « honneur que l'on me fait en envoyant un de mes tableaux, comme le présent d'une ville telle que Rome, << à un monarque tel que le roi de France' »

Ce qui est merveilleux dans cette Bataille, c'est la forte unité du tableau. La composition, le coloris, la touche, tout concourt à une sorte d'harmonie funèbre. Jamais on n'imagina une mêlée plus horrible d'hommes et de chevaux, de combattants furieux, de mourants écrasés, de cadavres en lambeaux. Les figures n'y sont pas idéales, comme celles de Raphaël dans la Bataille de Constantin; elles sont d'une réaUté effrayante : on les sent palpiter et frémir, on les entend liurier de rage. Partout la vue ne rencontre que des images de désolation : ici c'est ime colonnade en ruines; là-bas ce sont des navires en feu au pied des falaises les plus sauvages, et la fumée de l'incendie obscurcit encore un ciel déjà sinistre. La couleur est chaude, l'exécution fière et brûlante ; les coups de pinceau du maître sont aussi violents que des coups d'épée, et il semble qu'enivré de la poésie des batailles, il ait respiré avec plaisir l'odeur du carnage.

Dans cette même lettre où il parle de sa Bataille, le farouche Salvator fait voir une âme généreuse et grande, se montre ami dévoué. « J'espère, dit-il à Ricciardi, que les extravagances de votre frère ne vous

' Lettres de Salvator Kosa. On les trouve imprimées dans les Mémoires sur la vie et le siècle de Salvator Rosa. (Lady Morgan.)

SALVATOR ROSA (16i5). 15

(< auront pas onlièremont ruiné. A tout événement, je suis là pour vous aider, et je vous jure qu'aussi « lon^'teinps que je posséderai un Jtdex, la moitié vous en appartiendra. Prenez donc courage, et riez à la « face du malheur; à présent je suis plus riche que Crésus, et cela doit vous suffire puisque je suis à vous « de cœur et d'àmc... » Un tel homme devait avoir des amis, et il en eut. Chaque jour il en était entouré dans sa maison du Pincio, d'où on le voyait sortir, vers le soir, avec un brillant cortège de poêles, de musiciens et de gens d'esprit, tandis qu'un peu pUis loin le Poussin, déjà vieux, accomplissait gravement sa promenade philosophique, appuyé sur le brasdu (aiaspre, ou escorté de quelque disciple respectueux.

En KJGI, l'héritier présomptif de Toscane, Cosme de Médicis, ayant été fiancé à le belle Marguerite d'Orléans, la célébration du mariage fut préparée avec la plus grande pompe. Le grand-duc, Ferdinand, chargea l'abbé Cesti, un des amis de Salvator, de composer un opéra de circonstance, et Salvalor lui-même fut invité par tous ses amis de Florence à venir assister à ces fôtes. Il partit donc avec la signera Lucrezia et le plus jeune des deux fils qu'il avait eus d'elle, celui qu'il appelait son farfanicchio. Il alla loger chez Paolo Minucci, et, refusant de toucher un pinceau à quelque prix que ce fût, il s'abandonna tout entier au charme des conversations lilléraires, au plaisir de visiter les ombrages de Strozzavolpe, maison de campagne des Iticciardi, el à cette douceur de ne rien faire, qui est la souveraine volupté d'un Italien. Vivre indépendant, travailler à son heure, c'était l'ambition de Salvator, et il pouvait maintenant la satisfaire. En vain l'archiduc Ferdinand d'Autriche lui fit-il les plus belles offres pour l'emmener à sacour d'Inspruck, le peintre y résista, voulant conserver intacte sa liberté. De retour à Rome, il reprit avec ardeur ses travaux de peinture, el il envoya à l'exposition de la Saint-Jean trois grandes compositions, dont il avait trouvé les sujets dans Plutarque et dans la Bible. Pylhagore étant un jour au bord de la mer et voyant des pécheurs qui en retiraient du poisson, leur donna de l'argent pour qu'ils rendissent ce poisson à la mer et à la vie. Une autre fois ce philosophe, sortant d'un souterrain, fit croire à ses disciples qu'il venait des enfers, et leur raconta son entrevue avec Hésiode. Telles étaient les données toutes nouvelles des deux premiers tableaux. Le troisième représentait Jérémie jeté dans un puits, et contenait treize figures de grandeur naturelle. Le public romain fut émerveillé de ces ouvrages, et Salvator ne manqua pas de se croire et de se proclamer un peintre de figures héroïques ; mais l'austère justice fut cette fois du côté de ses ennemis. La recherche du style eût fait perdre à Salvator ses qualités natives, son originalité, sa valeur. Il était de ces artistes que l'on ne peut châtier sans les amoindrir, et dont le génie abrupt et sauvage devait être incivilisable. Un tableau d'autel, Saint Cosme et saint Damien, qu'il peignit pour l'église Saint-Jean des Florentins, fut le dernier de ses grands ouvrages. Le soir même du jour où il l'exposa, Passeri le rencontra sur le Monte-Pincio se promenant au bras de Carlo Rossi : » Eh bien ! lui cria Salvator, croit-on maintenant que je sache peindre de grandes figures? Que Michel Ange descende de là-haut, s'il veut, et qu'il dessine le nu mieux que moi, s'il sait le faire. » Passeri haussa les épaules. Carlo et lui se regardèrent en réprimant un sourire, et se hâtèrent de changer de conversation. Mille écus renfermés dans une bourse de velours, offerte sur un plat d'argent, furent le prix que Salvator reçut pour son tableau; mais, plus désintéressé que modeste, le peintre renvoya le tiers de la somme.

A partir de ce jour, Rosa ne vendit plus de peinture et n'en fit qu'une seule, un Saint Turpin. Le produit des belles eaux-fortes qu'il avait gravées à Florence par manière de délassement, suffisait à le faire vivre. Elles sont pleines de génie, ces eaux-fortes; la pointe en est libre et légère. Les figures en sont maniérées et dessinées de pratique, mais élégantes, expressives et originales. Le paysage en est toujours excellent. Le peintre graveur se plaisait à y indiquer avec esprit des jardins enchantés comme ceux d'Armide, des arbres à demi dépouillés, des troncs noueux, et ces mélancoliques bouleaux dont on croit sentir le frémissement dans l'estampe du Saint Guillaume, ermite. Du reste, l'inaction de Salvator durant les dernières années de sa vie eut pour cause la maladie douloureuse qui devait l'emporter. Atteint d'une hydropisie, il sentait le feu de la vie s'éteindre peu à peu dans ses veines. « Les caresses de Phryné, écrivait-il à Ricciardi, ne viendraient pas à bout de me réchauffer. Mes toiles sont tournées du côté de la muraille, et je ne pense plus qu'au coin de mon feu, aux brasiers, aux bassinoires, aux bas de laine de Yenise, aux mitaines el aux gants

fourrés. » Il traîna ainsi, pendant cinq ou six ans, une existence refroidie et décolorée, qui se termina le 13 mars 1673. Avant de mourir, Salvator épousa la signora Lucrezia, qui lui avait donné deux fds, Rosalvo et Agosto. On trouva dans sa succession quinze mille écus, une collection de tableaux de différents maîtres, les manuscrits de ses satires, et un gros volume de ses dessins originaux. Il fut inhumé avec pompe dans l'église Sainte-Marie des Anges, où l'on voit son tombeau.

Dans l'art comme dans la vie, Salvator Rosaeut une physionomie bien tranchée, un caractère. Orgueilleux à l'excès, il dut à une haute opinion de lui-même la hardiesse des ses pensées, la fierté de sa manière, la fougue et l'éclat de son incorrigible talent. Élégant comme ses figures, il paraissait fait pour le monde et il y brillait au besoin par sa gaieté et par sa courtoisie; mais ce rôle ne convenait pas longtemps à sa nature farouche jusqua la rudesse; à la moindre contradiction, son visage s'assombrissait, la mélancolie qu'il portait au dedans de lui débordait en paroles amères, et son âme reparaissait aussi âpre que ces rochers dépouillés de leur mousse, qu'il peignait si bien dans ses tableaux. Capable de haines vigoureuses, Salvator était chaleureux et fidèle dans ses amitiés. Il aima passionnément sa patrie; mais il la voulait libre, et il labandonna quand il la vit asservie et dégradée. Il montra ainsi, au milieu d'une société en décadence, quelques-unes des vertus antiques, et s'il ne lui fut pas donné, comme peintre, de s'élever au-dessus de l'art dégénéré et corrompu de son temps, il sut du moins y laisser une trace profonde dans ces paysages sublimes où il a pressenti et devancé l'art de l'avenir.

CHARLES BLANC

ISIKMIEIEMIS M miDKGiiiri^lS

Slavator Rosa a gravé à l'eau-forte quatre-vingt-quatre estampes dont les épreuves originales sont assez rares en France, mais dont il existe beaucoup de copies.

l-(jO. In livre de SoWaf.s, de i((Hrf('ts et autres figures, en soixante feuilles in-8, y compris le titre.

61-66. Six feuilles représentant des Tiikms, des Fleuves et des Naïades, en forme de frise.

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