MAITRES DE L'ÉCOLE GÉNOISE
Les peintres dont le nom est précédé d'un'* sont ceux dont la biographie se trouve dans l'Appendice aux pages indiquées.
* Fagiuolo (Les).
* Ferrari (Giovanni-Andre de').
* Fiasella (Domenico dit le Sarzane).
Gaulli (Giovanni-Battista dit il Baccicio ou
le Bachiche).
* Giusto d'AIIamagna.
* Guglielmo.
* Langetti (Giovanni-Battista).
Paggi (Giovanni-Battista).
* Parodi (Domenico).
* Parodi Giovanni-Battista).
* Piola (Pellegro).
* Piola (Domenico).
* Piola (Paolo-Girolamo).
* Sacchi di Pavia.
XV«ETX\l"SlÈCLESSemini (Antonio, Andréa et Otiavio).
* Scorza (Sinibaldo).
* Strozzi (Bernardo, dit le Copucin).
* Tavarone (Lazzaro).
* Tuccio di Andréa.
* Travi (Antonio, dit le Sourd de Sestri).
* Ansaldo (Giovanni-Andrea).
* Benzo (Giulio).
* Borzone (Luciano).
* Borzone (Francesco-Maria).
* Bottala (Giovanni-Maria).
* Brea (Ludovico).
XV'KT XVI' SIÈCLES* Calvi (Les).
Cambiaso (dit le Cangiage).
* Carlone (Giovanni-Bernardo).
* Calone (Giovanni).
* Carlone (Giovanni-Battista).
* Carlone (Giovanni-Andrea).
Castello (Bernardo).
* Castello (Giovanni-Battista, dit le Berga-
masque).
1512àl526
* Castello (Valerio).
XVETXVI'SIÈ
lo79?-1649
* Castellino Castello.
Castiglione (Giovanni-Benedetto).
* Capellino.
* Corte (Valerio).
* Corte (Cesare).
INTRODUCTION
Sans songer le moins du monde à ravaler l'École génoise, Lanzi a cru pouvoir avancer qu'elle occupait le dernier rang, sous le rapport chronologique, parmi les écoles d'Italie. L'auteur de \Hktoire littéraire de la Ligurie, le savant P. Spotorno, s'est élevé avec force contre cette opinion, qui lui a paru blessante pour sa patrie. « Je suis convaincu, dit-il, que l'étude des anciens monuments montrerait que Gènes, république redoutée des empires les plus puissants et métropole du commerce de la Méditerranée, fut, au moyen âge, l'Athènes de l'Italie septentrionale, comme Pise fut l'Athènes de la Toscane. » Et il ajoute que la peinture ne put manquer de se développer dans une cité qui élevait alors de si belles églises, qui ornait avec un luxe inouï ses navires et ses étendards, qui aimait la pompe des cérémonies publiques et où le commerce faisait affluer les richesses. 11 n'est pas douteux que les relations commerciales, entretenues par les Génois avec les contrées les plus florissantes du monde, durent exciter chez ce peuple intelligent et actif le goiit des œuvres d'art qu'il avait si souvent l'occasion de voir et dont peutêtre ses intrépides marchands firent parfois le trafic. Quand les républiques de Pise et de Venise se signalaient en bâtissant des monuments magnifiques et en les ornant de sculptures, de peintures, de mosaïques, comment admettre que la république de Gênes, qui les vainquit tant de fois par les armes, n'eût pas cherché à les égaler ou même à les surpasser par le faste artistique?
Quelques rares débris, échappés à l'action destructive du temps et au vandalisme des hommes, attestent que la peinture décorative fut de bonne heure pratiquée dans la Rivière ligurienne. Ce n'est pas à Gênes toutefois que les plus anciens de ces débris se rencontrent, mais à Noli et à Savone, cités jadis florissantes. Spotorno a signalé des vestiges de fresque, du caractère le plus archaïque, sur la porte de Noli qui regarde la vallée. A Savone, au-dessus de la porte Sant' Agostino, des figures de grandeur colossale, très-visibles encore il y a un demi-siècle, mais aujourd'hui à peu près effacées, représentaient les Saints Protecteurs de la ville ; une inscription, lue par Ratti, accompagnait cette peinture et lui assignait la date de 1101. G.-B. Risso, dans ses Mémoires manuscrits que l'on conserve à la bibliothèque Berio, parle d'un tableau daté de 1080 et qui se voyait, de son temps, dans l'église de Lavagnola, près de Savone. Le plus ancien tableau portatif que l'on connaisse aujourd'hui, dans la Ligurie, est le Crucifix de l'église Saint-André de Sarzane, peint en 1138 par le maestro Guglielmo pour une église de Luni, ville jadis prospère, située à l'extrémité de la Rivière du Levant. Les deux vers latins dans lesquels l'auteur a pris soin de nous révéler son nom et la date de son ouvrage,
ne valent pas cette inscription poétique qu'un acte de l'an 1160 nous apprend avoir été tracée sur un éventail orné de fines enluminures et destiné à une dame génoise :
Mota, meo flatu, plus quam lupus oris hiatu Mordax pellit oves, fugo muscas, toUo calores.
Le xui' siècle fut une grande époque artistique. Tandis que la France et les autres pays du Nord se couvraient de monuments, à l'originalité et à la beauté desquels on rend enfin justice, l'Italie commençait son grand mouvement de rénovation, en prenant pour guide l'observation de la nature et l'étude de l'antique. Partout les architectes, les sculpteurs, les peintres se mirent à l'œuvre. Gênes eut à cette époque un constructeur qui fut certainement un homme de génie, Marine Boccanegra; c'est lui qui agrandit le port, qui bâtit la Darse, qui, au moyen de machines de son invention, construisit le môle avec des blocs gigantesques détachés des montagnes voisines; c'est lui qui fit l'aqueduc de Tresasco, long de plus de seize milles, pour amener des eaux potables à Gênes; c'est lui, enfin, qui rebâtit les portes et d'autres édifices de cette ville ruinés par des pluies torrentielles survenues en 1278. Peut-être aussi doit-on lui attribuer un travail surprenant exécuté à cette dernière date et dont Giusliniani a parlé dans ses Annales : cet écrivain rapporte que, lors de l'agrandissement de l'église S. iMatteo, l'architecte, pour ne pas détruire une très-belle et très-ancienne image en mosaïque qui décorait la chapelle du chœur, conçut l'idée de transporter cette chapelle à vingt-cinq pas de distance, là où l'exigeait le nouveau plan, et qu'il réussit pleinement dans cette entreprise.
Il résulte de documents publiés par le P. Spotorno qu'un peintre du nom d'Opezzino da Camogli travaillait à Gênes en 1302; qu'en 1303, maestro Tura, artiste de Sienne', s'engagea à peindre pour Enrico di Negro une ancona dont le sujet central devait représenter Sainte Marie Madeleine, et qu'en 1306 Niccolô, abbé des bénédictins, fit orner de peintures la tribune de son église (S. Stefano). Il ne reste rien de ce dernier ouvrage. En revanche, Ratti a signalé dans l'église de San-Bernardo, près de Savone, une Vierge avec des Saints, datée de 1345 et qu'il dit exécutée d'une façon remarquable pour l'époque.
Au xiv" siècle, le peuple génois, fatigué des troubles continuels dans lesquels le précipitaient les rivalités des familles aristocratiques, confia à un doge le soin de ses intérêts et le gouvernement de la république. Le premier qui fut investi de cette haute magistrature fut Simone Boccanegra, qu'un historien de Gênes a appelé « le défenseur infatigable de la liberté et de la dignité du peuple^. » Mutio, cité par Spotorno, dit que l'on voyait autrefois dans le chœur de l'église Sant' Agostino, une ancona représentant deux vues de Gênes, l'une datée de 1364, l'autre où figuraient le doge Simone Boccanegra^ et les Anciens; il ajoute qu'une copie de cette peinture existait de son temps au palais communal.
* Les historiens de l'art italien gardent le silence le plus complet au sujet de ce « maestro Tura Senese ». Toutefois, parmi les artistes qui travaillèrent vers l'an 1300 aux mosaïques du dôme de Pise, Ciampi nomme un Tura et un Turetlo: ce Tura mosaïste serait-il le même que le Tura qui reçut la commande d'un tableau pour Gênes?... La chose n'aurait rien d'impossible.
^ Aspro difenditore délia libertà e dignità publica (BeW Istorie di Genova, di Monsignore Uberto Foglietta; Gênes, in-lblio, 1596; p. 285.)
3 Simone fut empoisonné en 13G3, par Pietro Marocello, dans un festin donné au roi de Chypre.
INTRODUCTION. in
La date de 1368 et le nom de Francesco di Oberlo se lisent sur un tableau qui ornait autrefois l'église S. Domenico, à Gênes, et qui appartenait, il y a une cinquantaitie d'années, à un amateur de cette ville. Le sujet représenté est la Vierge entre saint Jean t Evangéliste et saint Dominique. Lanzi a constaté, non sans quelque étonnemenl, que le style de cette peinture n'a rien de commun avec celui que l'illustre Giotto et ses disciples propagèrent, au xiv^ siècle, dans la plupart des contrées dltalie. Le P. Spotorno reconnaît que le tableau dont il s'agit n'a rien de giottesque, en effet; il avoue même qu'il est fort inférieur aux œuvres exécutées par l'école de Giotto; mais cette dissemblance, cette infériorité de style, loin de le chagriner, lui paraît une excellente preuve de l'existence d'une école autochthone en Ligurie... Il admet ainsi que Francesco di Oberto dut être génois, et, poussant plus loin encore ses conjectures, il suppose que ce maître eut pour élèves le Moine des Iles d'Or, qui naquit vers 1346 et mourut en 1408, et Niccolô de Voltri, qui florissait en 1401.
Le Moine des Iles d'Or, ou des lies d'Hyères, ainsi désigné parce qu'il habita un lieu de retraite situé dans ces îles et dépendant de la fameuse abbaye de Lérins, appartenait à la noble famille génoise des Cibo, qui donna par la suite un vice-roi à Naples, plusieurs cardinaux et un pape à la chrétienté. Ce fut un des hommes les plus distingués de son époque. Dans sa jeunesse, il fil des poésies en langue provençale qu'il dédia à Alice des Baux, comtesse d'Avellino. Après avoir embrassé la vie monastique, il écrivit des ouvrages d'histoire et de théologie; il colligea les œuvres des anciens trouvères provençaux et les accompagna de notices biographiques. Plusieurs de ces travaux furent exécutés pour Louis d'Anjou, roi de Naples et comte de Provence, et pour son épouse Yolande d'Aragon, qui tinrent l'auteur en une si grande estime qu'ils voulurent l'attacher à leur personne. La valeur des manuscrits du Moine des Iles d'Or était .singulièrement rehaussée par les miniatures dont il les accompagnait. Il excellait dans ce dernier genre d'ouvrages, et il est à remarquer qu'il se plaisait surtout à reproduire le tableau toujours jeune et toujours vivant de la nature: dans son ermitage des lies d'Or, où il se retirait deux fois par an, au printemps et à l'automne, il passait une partie de ses journées à peindre, d'après nature, des oiseaux, des quadrupèdes, des poissons, des arbres chargés de fruits, des navires de toutes formes, et les riantes perspectives de la côte de Provence. Voilà du moins ce que raconte Soprani, sur la foi sans doute d'anciens auteurs, car depuis longtemps les œuvres du P. Cibo ont disparu. Baldinucci n'hésite pas à voir dans le moine artiste un imitateur du Giotto, mais c'est là encore une conjecture toute gratuite.
Nous ne pouvons pas juger davantage du talent et du style de Niccolô de Voltri, le tableau à plusieurs compartiments que ce maître exécuta, en 1401, pour l'église Notre-Dame des Vignes, à Gênes, s'étant perdu. Mais Soprani qui vit cet ouvrage, dont le sujet central représentait \ Annonciation, a loué la manière avec laquelle les couleurs y étaient distribuées, le moelleux des draperies et la dévote expression des figures.
Si l'on manque de données certaines pour rattacher à telle ou telle école le Moine des Iles d'Or et Niccolô de Voltri, on a du moins la preuve que le nouveau style introduit en peinture par les maîtres de l'Italie centrale pénétra de bonne heure à
IV ECOLE GENOISE.
Gênes et y trouva des admirateurs. Par un acte du 15 mars 1393, dont l'original nous a été conservé, Taddeo di Bartolo, de Sienne, s'obligea à peindre pour Caltaneo Spinola deux tableaux destinés à l'église Saint-Luc. Nous ignorons si cette convention fut exécutée, et les biographes ne font aucune mention d'un voyage du maître siennois à Gènes. En 1393, Taddeo travaillait au Campo Santo de Pise. Les grands ouvrages qu'il avait faits précédemment dans sa ville natale et à Padoue lui avaient valu la réputation d'être un des plus grands peintres de son temps.
Le monument le plus considérable qui nous ait été conservé de la peinture en Ligurie au xv° siècle, est V Annonciation, exécutée à fresque en 1451, dans le cloître des dominicains de Gênes, par un artiste qui a signé : Justus dAUamagna. Nous avons décrit et apprécié dans VAppendice cette œuvre capitale, et nous avons recherché quelle pouvait être la filiation artistique de l'auteur. Notre opinion est que, malgré l'origine indiquée par son nom, Justus d'AUamagna peut être revendiqué par l'école italienne : si quelques particularités de son œuvre trahissent une éducation tudesque, la chaleur, la grâce et la tendresse de son style dénotent une transformation profonde qui n'a pu s'opérer que sous le beau ciel de l'Italie.
Nous nous garderions bien d'ailleurs de mettre en doute l'irruption que l'art des écoles du Nord fit en Italie au xv" siècle. Elle est attestée non-seulement par l'histoire écrite et par la grande quantité de tableaux flamands et allemands de cette époque qu'on voit dans les églises et les galeries de la péninsule, mais encore par les caractères tout à fait nouveaux que présentent les productions de certains peintres ilaliens de la même époque, de ceux notamment qui travaillèrent à Naples et à Venise. Dans la première de ces villes, René d'Anjou et af)rès lui Alphonse d'Aragon introduisirent le goiît des tableaux flamands; on sait que René s'occupait lui-même de peinture. Bartolommeo Fazio, homme d'état, né à la Spezzia et qui fut député, en 1447, par la république de Gênes près du roi Alphonse, a écrit, sous le titre de Liber de viris illustribus ', un recueil de notices sur les hommes célèbres de son temps, où l'on trouve des renseignements curieux sur Jan van Eyck et sur Rogier van der Weyden. Il dit avoir vu au palais royal de Naples deux tableaux de Van Eyck, dont l'un représentait une Annonciation, avec Saint Jean-Baptiste et Saint Jérôme, sur les volets, et, à l'intérieur de ceux-ci, les portraits de Battista Lomellino et de Geronima sa femme, pour qui . ce triptyque avait été exécuté. Les Lomellini comptaient parmi les commerçants et les navigateurs les plus riches de Gênes, et il est très-probable que Gio.- Battista appartenait à celte famille". Fazio parle aussi d'une peinture de Rogier van der Weyden que l'on conservait à Gênes, où elle avait peut-être été apportée par le même personnage et dont le sujet était des plus curieux. Il représentait une femme tout en sueur dans une chambre de bain et deux adolescents la contemplant, en riant, à travers une fissure. Près de la dame était un petit chien.
' Cet écrit n'a été publié qu'en 1745.
2 Nous voyons figurer un Angelo-Giovanni Lomellino parmi les conseillers adjoints à B.ittista Fregoso, capitaine de la flotte que la République génoise mit à la disposition du roi René, en 1437,
INTRODUCTION. v
On peut juger, d'après l'admiration qu'ils inspiraient à un lettré tel que P'azio, du succès qu'obtinrent en Italie des tableaux où la représentation de la réalité était si franchement et si spirituellement abordée. Si l'on songe, d'autre part, qu'ils étaient exécutés à l'aide de procédés nouveaux, avec des couleurs à l'huile, vives et transparentes, on comprendra qu'ils durent nécessairement trouver des imitateurs parmi les maîtres italiens et contribuer, en tout cas, à l'introduction d'un style plus conforme à la nature, plus précis et plus vivant. Le génie italien s'assimila peu à peu les éléments naturalistes des écoles du INord, tout en restant fidèle au culte de la beauté et à l'amour de la poésie.
Dans le temps même où Justus d'Allamagna travaillait à Gènes, plusieurs artistes des écoles du Nord se signalèrent dans d'autres villes d'Italie par des œuvres plus ou moins remarquables. Rogier van der Weyden était à Rome en 1450, et Cyriaque d'Ancône dit avoir vu, l'année précédente, un tableau de ce grand peintre chez Leonello d'Esté, marquis de Ferrare. A Venise, un artiste, qui signait indifïéremmcnt : Johanes Alemanus, Zohan Alamanus et Johannes de Alemania \ collaborait en 1445 et 1446 avec Antonio Vivarini, de Murano.
A l'écolede l'auteur de \ Annonciation génoise de 1451, le P. Spotorno a cru pouvoir rattacher un « Corradodi Allemagna» qui travaillait, en 1477, dans le couvent des dominicains de Taggia, et il a supposé que ce fut dans cette dernière ville, plus voisine de Nice que de Gênes, que se formèrent, sous la direction de Corrado, le peintre niçard Lodovico Brea et le P. Domenico-Emmanuele Macarj. Un manuscrit de la bibliothèque Berio parle d'une peinture [pala del Crocefisso) exécutée par ce dernier pour le couvent de Taggia, vers 1520, mais cet ouvrage a disparu et il nous est impossible, par conséquent, déjuger du style qu'avait adopté l'auteur; nous avons seulement quelque raison de penser que le P. Macarj, s'il avait commencé par suivre la manière tudesque, devait s'en être beaucoup écarté, en 1520, époque où un style, bien autrement séduisant et surtout bien autrement conforme au génie italien, s'implanta et s'épanouit dans toute la Ligurie.
Lodovico Brea, dont Spotorno fait un condisciple du P. Macarj, est généralement considéré comme le fondateur de l'Ecole génoise. Cette réputation tient uniquement à ce que, parmi les anciens maîtres de cette école, il est, celui dont il nous reste le plus d'ouvrages. Son talent ne révèle ni un de ces tempéraments originaux, ni un de ces génies puissants qui font les révolutions. Bien loin d'imprimer une direction nouvelle à l'art ligurien, il resta attaché aux procédés et au style de ses devanciers, alors que dans tout le reste de l'Italie et qu'à ses côtés mêmes la peinture s'émancipait et se transformait.
Spotorno, qui s'est avisé le premier de refuser à Brea le titre de père de l'École génoise, a donné l'analyse d'un très-intéressant manuscrit de la bibliothèque Berio, écrit en 1592 et liaitant de M Art de la peinture . Ce manuscrit renferme, entre autres documents, une requête {^nwmoriale) adressée en 1481 au doge BattistadiCampo-Fregoso et au Conseil des Anciens de la république de Gênes, par Barlolommeo délia Canonica et Domenico di Tivegna, con-
* Nous ne savons où M. Siret [Dkt. hiUorique des peintres) a vu que « beaucoup d'auteurs pensent que Juste de Alemana ne fait qu'un avec Jean de Alemana. »
suis de la corporation des peintres et des doreurs de cette ville '. Les pétitionnaires demandaient l'autorisation, qui leur fut d'ailleurs accordée, de modifier leurs statuts qu'ils déclaraient remonter à une date très-reculée et être devenus insuffisants, L'Ecole génoise, comme on voit, était bien antérieure à Brea, si toutefois il suffit, pour constituer une école, de la réunion dans un même pays d'un certain nombre d'hommes adonnés à la pratique de l'art. On trouve d'ailleurs, dans le manuscrit de la bibliothèque Berio, une matricule de la corporation où sont inscrits, de 1460 à 1570, cent soixante-dix noms de peintres. A cette époque, les peintres étaient associés aux doreurs. Soprani a vu dans ce fait une des raisons qui paralysèrent longtemps l'essor de la peinture chez les Génois : l'art, dit-il, étant assujetti, comme le commun des métiers, à la juridiction consulaire fut abandonné à des manouvriers... Ce qui paraît certain, c'est que les relations corporatives qui unissaient les peintres aux doreurs eurent pour résultat de faire conserver à Gènes plus longtemps que partout ailleurs l'usage d'appliquer de l'or dans le champ des tableaux.
Parmi les peintres qui se signalèrent dans le même temps que Lodovico Brea, on peut regarder comme appartenant à la Ligurie même, Bartolommeo Barbagelata et Aurelio Robertelli : le premier peignit en 1490 dans l'église Notre-Dame des Vignes, et sa famille obtint la noblesse génoise, en 1528; le second a peint dans la cathédrale de Savone une Vierge qui est en grande vénération auprès des dévots , sous le nom de Madonna délia Colonna, et l'on pense qu'il pourrait bien être également l'auteur d'une Madonna del Buon Consiglio, que possédait autrefois l'église Saint-Augustin, de la même ville, et qui depuis a été transportée dans celle de Saint-Ignace.
Un tableau signé du nom de Massari di Busca a été signalé par Spotorno, comme décorant l'église d'Albenga, dans la Rivière du Ponent. Busca d'où ce peintre tirait sans doute son nom, est située au pied des Alpes, à une égale distance à peu près de Coni et de Savigliano, et à quinze lieues environ d'Alba, qui fut vers la fin du xv'' siècle et au commencement du xvi% le centre artistique le plus important du Piémont. C'est à Alba que florirent Macrino et Gandolfino dont on a recueilli au musée de Turin des œuvres si intéressantes. Massari s'était vraisemblablement formé à cette école piémontaise.
D'Alexandrie vinrent Jacopo Marone et Giovanni Massone, qui travaillèrent à Savone. Le premier exécuta, pour l'église des Observanlins (S. Giacomo fuori-le-mura) un tableau à plusieurs compartiments, dont le principal représente la Crèche. Le Louvre possède un retable que Massone peignit en 1490, sur la commande du cardinal Giuliano
^ Cette corporation était désignée sous le titre à!A.n pictorum et scutariorv.m, Art des peintres et des fabricants de boucliers. Spotorno explique qu'au moyen âge les scularii avaient coutume de peindre et de dorer les boucliers, larges, rondaches, écus et autres barnois militaires. La dorure fut d'ailleurs associée à la peinture dans beaucoup d'autres ouvrages, à commencer par les tableaux ; on peut même dire qu'elle eut un rôle prépondérant dans certains retables des xin', xiv« et us' siècles.
En 1520, la fusion de la corporation des batteurs d'or avec celle des peintres et des doreurs fut approuvée par le doge Ottaviano Fregoso, sur la demande qui lui en fut faite par Battista Grasso et Pantaleo Berengerio, consuls de Y Ars pictorum, assistés de huit conseillers dont les noms suivent: Bernardino Fagiuolo di Lorenzo, Pier-Francesco Sacco di Pavia, Niccol6 di Canepa, Luca di Santolupo, Battista da Cunio, Giovanni délia Torre, Antonio Bocca et Benedetto di Alusoco. En 1570, les consuls Pantaleo Calvi et Andréa Semini eurent à réprimer la fraude d'un batteur d'or.
Nous avons raconté dans la biographie de Gio.-B. Paggi les luttes que ce maître eut à soutenir vers la fin du XVI' siècle, contre les prétentions de VArs pictorum, et l'issue donnée à ce débat par une sentence mémorable du Sénat génois qui proclama l'indépendance absolue du noble art de peindre et déclara que les statuts, règlements et arrêtés de la corporation, étaient exclusivement applicables aux peintres tenant boutique et aux doreurs.
INTRODUCTION. vu
délia Rovcre (depuis Jules II), pour la chapelle sépulcrale du pape Sixte IV. Ces deux derniers peintres égalent certainement, s'ils ne surpassent, Lodovico Brea. En 1481 et 1484, Galeotto Nidobeato ou Nebea, originaire de Castellazzo, près d'Alexandrie, fit pour l'église Sainte-Brigitte, de Gênes, deux tableaux représentant l'un les Trois archanges, l'autre Saint Pantaléon et d'autres mirtijrs. Lanzi a dit de ce dernier ouvrage : «Les personnages, sur fond d'or, sont figurés avec beaucoup d'intelligence, tant pour les formes que pour les vêtements, qui sont d'une grande richesse, et dont les plis, d'une roideur qui donne aux étotTes l'apparence du papier, ne rappellent aucune autre école. Le gradin offre de petits sujets d'histoire dont le travail est un peu cru, mais assez correct, »
Nous en aurons fini avec les peintres étrangers établis en Ligurie, durant cette période, quand nous aurons nommé Tuceio di Andria, qui florissait à Savone en 1487, et de qui nous avons au Louvre une predella provenant de cette ville. On croit que ce maître était originaire du royaume de Naples. Au commencement du xvi** siècle, toujours à côté de Brea qui. vivait encore en 1513, nous rencontrons deux peintres génois, Niccolô Corso et Andréa de Morinello. Corso exécuta, en 1503, dans le couvent et dans l'église des Olivétains, à Quarto , près de Gênes, de nombreuses fresques représentant, entre autres sujets, la Cène, le Calvaire, Y Histoire de saint Benoit; il y peignit aussi un tableau à l'huile représentant Sainte Brigitte adorant Jésus crucifié. Soprani vante ces peintures pour la manière dont les passions y sont exprimées, mais.il leur reproche un peu de sécheresse dans les draperies et dans l'accentuation des contours. Morinello ' a été loué par le même auteur pour la délicatesse de son pinceau, pour la souplesse de ses draperies et surtout pour le caractère vraiment céleste de ses madones et de ses anges ; il peignit en 1516 pour une confrérie de l'église Saint-Martin, à Albaro, une Vierge avec t Enfant Jésus, abritant sous son manteau plusieurs dévots agenouillés. Deux autres peintres liguriens, Agostino Bombelli et Fra Simone da Carnuli, franciscains, sont cités par Spotorno, le premier comme ayant exécuté un tableau pour l'église Saint- Bénigne, à Gênes, en 1516, le second comme florissant en 1319 et comme ayant peint une Cène pour le couvent des Réformés, à Voltri.
Un grand mouvement artistique se produisit à Gênes pendant la première moitié du XVI* siècle. Carlo del Mantegna, disciple et continuateur du maître illustre dont il avait pris le nom, fut appelé au service de la République par Ottaviano Fregoso qui avait été nommé doge en 1513. On voyait encore, vers la fin du xvii* siècle, sur la façade de l'ancienne banque de San-Giorgio (devenue depuis la Douane), une grande fresque dans laquelle Carlo avait représenté Saint Georges à cheval, vainqueur du dragon. Cette peinture, rehaussée d'or dans les lumières, suivant l'ancienne méthode, se faisait remarquer, selon Soprani, par la justesse du dessin et la vérité de la couleur; elle a malheureusement péri, ainsi que les autres ouvrages exécutés à Gênes par Carlo del Mantegna. Lanzi prétend que ce peintre enseigna dans cette ville avec un grand succès, et il semble croire que Pier- Francesco Sacchi, dont le Louvre possède un si beau tableau, daté de 1516, fut un de ses imitateurs, sinon un de ses élèves. Nous avons discuté, dans V Appendice, la valeur de
* Dans la matricule de VArs piclorum, outre Andréa de Morinello, on voit figurer Battista et Giacomo de Morinello.
celle conjecture. Ce qui est certain, c'est que Pier-Francesco, qui était originaire de Pavie, avait précédé à Gênes Carlo del Mantegna. A la faveur, sans doute, des rapports étroits que la politique établit entre les Génois et les Milanais au commencement du xvi* siècle, une véritable colonie de peintres lombards se forma à cette époque dans la Ligurie. Outre Sacchi, nous citerons parmi ces peintres : Lorenzo Fagiuolo et Donato de' Conli Bardi, tous deux pavésans; Fra Stefano de Milan, dont l'église collégiale de Varazze possède une Annonciation datée de 1519, et Fra Girolamo de Brescia ', dont une Nativité, portant la même date, se voit dans l'église de Saint-Jean, à Savone.
L'impulsion que Carlo del Mantegna et les divers artistes que nous venons de nommer' imprimèrent à l'Ecole génoise, fut continuée et singulièrement accrue par Perino del Vaga. Ruiné par le sac de Rome en 1527, ce maître se rendit à Gênes, où le prince Doria l'accueillit avec empressement et l'employa pendant plusieurs années aux travaux de son palais. W y exécuta, tant à l'huile qu'à fresque, des peintures du style le plus noble et le plus riant, des compositions historiques et des grotesques, entremêlées de sculptures en marbre, de stucs et d'ornements dorés dont il fournit les dessins ; cette décoration splendide, dans laquelle il déploya une richesse d'imagination et une grâce qu'il semblait avoir dérobées à Raphaël, son maître, fut une véritable révélation pour les artistes génois, et inspira à cette école le goût de la peinture monumentale dans laquelle elle a obtenu depuis ses plus brillants succès. Gênes, surnommée la ville de marbre à cause de son luxe architectural, est peut-être la ville d'Italie où ce genre de peinture a pris le plus grand développement. Plusieurs de ses meilleurs maîtres n'ont guère exécuté que des fresques, ce qui explique pourquoi ils ne jouissent pas hors de leur pays de la réputation qu'ils méritent. Nous devons dire à l'honneur des riches familles de celte grande cité marchande, qu'elles contribuèrent beaucoup par leur munificence à la prospérité de l'art. Les Doria, les Durazzo, lesPallavicini, les Spinola, les Lomellini, les Adorno, les Imperiali, les Airolo, les Giustiniani, les Balbi, les Senarega, lesLercaro, les Serra, les Brignole rivalisèrent de zèle pour faire décorer les palais et les édifices religieux construits à leurs frais.
Le style raphaélesque prévalut à Gènes pendant la plus grande partie du xvi^ siècle;
dans la suite il fit place à une manière moins correcte et moins noble, mais pleine de
chaleur et d'éclat. Quelques peintres génois allèrent s'instruire à Venise dans l'art de
traduire la réalité d'une façon colorée, pittoresque et saisissante. D'autres étudièrent, à
Gênes même, les secrets du coloris sous la direction de Rubens, de Van Dyck et de quelques
autres Flamands, qui, non contents de leur donner des leçons, leur laissèrent d'admirables
modèles.
Marius CHAUMELIN.
1 l'e peintre était carme. Il y a de lui une PkVa dans le cloître du couvent de son ordre à Florence. Lanzi rapporte qu'il était instruit dans la perspective et suppose qu'il fut le compagnon ou le disciple d'un autre carme de Brescia, nommé Fra Giovanni-Maria qui orna le monastère de cette ville de sujets relatifs anx prophètes Elle et Elisée. De son côté, Spotorno a cru pouvoir rattacher, comme élève, à Fra Girolamo un Fra Lorenzo Moreno qui exécuta, vers 1544, des peintures assez médiocres dans le couvent des Carmes, à Gènes. Nous nous sommes demandé, nous-mème, si ce Fra Girolamo ne serait pas le même personnage que Don Girolamo de lîrescia qui, d'après ce que nous apprend une no'.e de la dernière édition de Vasari (IV, p. 113), donna pour la conslruction de l'église Sainte-.lusline, à Padoue, en 1502, un plan dont l'exécution dut être interrompue, à cause des erreurs qu'il présentait.
PARIS. — IMPniMERie JULES LE CLEI'.E ET C'", UlE CASSETTE, 'JU.
Wca^ ^e^
&n<Hde.
Kyf^C'ù c^ù^eua^ecear, t^/fé^-^-na/oatc.