I.A VISITE INATTENDUE
Nulle part on ne rencontre un Metsu plus précieux. Et pour celle raison, il importe de lui restituer son véritable litre, car ce litre a été depuis altéré par les graveurs qui, dans leurs estampes d’après ce tableau,
ECOLE HOLLANDAISE
l'ont désigné ainsi : Un Militaire faisant servir des rafraîchissements à une jeune femme. Une telle dénomination serait de nature à tromper les amateurs en leur faisant croire qu’il y a deux tableaux là où il n’en existe qu’un. Loin d’être chez lui, le militaire nous paraît être évidemment un visiteur, elle tableau devrait s’appeler plutôt le Militaire galant. 11 a déposé en entrant sa canne et ses gants à fourrures sur un fauteuil recouvert de velours bleu ; il tient encore son chapeau à plumes de la main droite et achève de saluer la dame du logis qui, se disposant à boire un verre de liqueur, semble lui proposer d’en faire autant. Un épagneul, l’oreille dressée, le museau en avant, vient flairer le militaire, sur lequel jette aussi un regard scrutateur le petit page en justaucorps aux manches bouffantes, qui porte un citron sur un plateau d’argent niellé. L’officier, chaussé de grandes bottes à genouillères, et vêtu du costume Louis XIII, porte par-dessus sa cuirasse un riche baudrier passementé d’or. Sa cravate, négligemment nouée, ses beaux gants, son élégance et la distinction polie de son attitude lui donnent l’air d’un gentilhomme de la plus fine peau. Quant à l’exécution de ce morceau, on peut dire que c est le dernier mot de l’art. La touche en est aussi délicate que la pensée. Les tons y sont très variés et très vifs. La dame est vêtue de velours violet et de satin blanc, les broderies de l’officier et le magnifique tapis d Orient dont la table est recouverte, présentent à l’œil les plus riches couleurs; mais le tout s harmonise sous la transparence des glacis les plus heureux, et une teinte dorée enveloppe et réchauffe l’ensemble de ce tableau merveilleux de faire et de grâce, un des diamants de l’école hollandaise du xvn° siècle.
Si nous parlons ici de la teinte dorée , c’est quelle caractérise une des deux manières de Metsu. Dans la première époque de son talent, lorsqu’il ôtait moins éloigné de la manière de Gérard Dow, il alfectait des tons chauds, et visait plus à la fonte des couleurs. Plus tard, son faire devint plus léger, plus spirituel; il préféra les tons argentés et un coloris frais. C’est alors que sa touche savante et libre accentua vivement dans les figures, surtout dans les têtes de femmes, les méplats de la bouche, les cartilages du nez, le coin des yeux, et particulièrement ces petites lumières resserrées qui cernent le point lacrymal et donnent du jeu à la physionomie. On pourrait trouver au Louvre, en Hollande et en Angleterre, de précieux échantillons des deux manières de Metsu, et même de ses trois manières, si tant est qu il faille pousser jusque-là l’observation des nuances, comme l’a fait, entre autres amateurs, M. Waagen, dans son livre sur les galeries fameuses de la Grande-Bretagne1. La plupart des tableaux du Louvre sont de la première époque de Metsu, c’est-à-dire dans la manière chaude, dorée, finie et profonde, lin en faut excepter que le Marché aux herbes d'Amsterdam , qui est de 1664, et surtout la Femme adultère , dont nous allons parler. Dans cette première catégorie se rangent un des tableaux du Muséum à Cambridge, Cavalier faisant la cour à une dame , cité par Waagen comme étant faussement attribué à François Mieris, — le délicieux tableau de la galerie de sir Robert Peel ayant appartenu au duc de Choiseul, et représentant une Femme qui accorde sa voix au violon de son maître , ou la Leçon de chant , et 1 un des Metsu de la collection de M. T. -H. Dope, à Londres, qui est ainsi décrit : « Une Dame en camisole rouge, garnie d’hermine, écrit une lettre que lui dicte un homme qui se tient debout derrière sa chaise, et qui paraît être en colère. » A la seconde époque, c’est-à-dire à la manière dans le ton argenté, appartiennent la Vieille femme donnant à manger à son épagneul , de la collection du marquis de Bute, à Lutonhouse ; le second Metsu de sir Robert Peel, où l’on voit une dame au piano et à côté d’elle un cavalier tenant un verre, et le Jeune homme écrivant une lettre , ou la Correspondance intime , charmant tableau dont nous donnons la gravure et qui orne la galerie de M. Hope.
Notre opinion sur ce point, qui n’est pas sans intérêt pour les amateurs, c’est que les deux ou trois manières que les Allemands distinguent dans la peinture de Metsu ne sont à nos yeux qu’une seule et même manière, celle qui convenait à un peintre de conversations et d'intérieurs. La nuance du ton argenté et blond aux teintes chaudes et dorées, ne constitue pas une différence assez notable pour caractériser deux manières.
1 Künstwerke und Kanstler in England... und Paris. Les Œuvres d’art et les artistes en Angleterre, par le docteur G.-1I. Waagen, directeur du Musée de Berlin. Nous possédons une traduction manuscrite de cet ouvrage.
Mais ce qu il est vrai de dire, et ce que le docteur VYaagen n'a point dit, c’est que Metsu ne peut vivre à Amsterdam, sans subir, lui aussi, 1 irrésistible influence de Rembrandt. C'est dans le goût de ce grand maître et sous l'empire des puissantes leçons que renfermaient ses chefs-d'œuvre, que Metsu peignit la Femme adultère du Louvre, le Crucifiement , qui figurait à la vente du cardinal Fesch et quelques autres tableaux
d assez grande dimension, où il adopta un faire plus large, une touche grasse, hardie, décidée, convenable au genre historique. Quant à la Femme adultère , ce tableau, si remarquable par la beauté de la touche ne laisse pas de montrer que Metsu n'avait point la hauteur d'esprit nécessaire à un peintre d’histoire. L'épouse infidèle et pardonnée y est laide et ne saurait inspirer aucun intérêt. Le geste des autres figures est insignifiant et théâtral. Composé dans la manière de Rembrandt, cet ouvrage n'a guère que les défauts de ce^fier maître, je veux dire cette bizarrerie de costumes et cette vulgarité de détails qu'imitèrent les Van Eeckhout
ECOLE HOLLANDAISE
et les Govaert Flinck; mais il n'en a point les qualités sublimes, le côté humain et profondément senti. Metsu, confiné dans les observations délicates de la vie intime, n’était pas appelé à traiter les drames de l'histoire ou les scènes touchantes de l’Évangile. De telles données étaient au-dessus de son vol.
Dans cette magistrale facture, dont nous parlions tout à l'heure, vigoureuse d'empâtement dans les clairs avec de simples frottis bruns pour les fonds, plus abondante encore et plus délibérée que la belle et grave manière habituelle à Terburg, Metsu a exécuté le tableau sans prix qui figure dans la collection de M. Tronchin, de Genève, et dont M. Thoré nous a envoyé de son exil cette vive description :
s On reprochait à Metsu, dit M. Thoré, dépeindre toujours ses personnages coquettement habillés dans des intérieurs d'appartements, l’our prouver qu'il connaissait aussi bien l'anatomie que les étoffes de soie, et le grand soleil que le demi-jour d'un salon, il se mit aussitôt à l'œuvre. Dans un magnifique paysage où circule une rivière, il représenta un chasseur qui se déshabille au bord de l’eau pour se baigner. Le chasseur est le portrait de Metsu lui-même, tête et corps. C'est une merveille de science et de naturel . La grosse tête franche et intelligente de Metsu ressemble un peu à celle de Rembrandt. Le torse et les membres sont irréprochables et défieraient les critiques d’un concile d'anatomistes et d'académiciens réunis. Près du chasseur est un beau chien épagneul, digne de Fyt ou de Griffier; à gauche, suspendus à un arbre, un lièvre et du gibier mort, que Weeninx pourrait signer; au second plan, sur un petit pont qui traverse le ruisseau, un bonhomme accoudé, qu’on prendrait pour une figure d'Ostade. L'harmonie vigoureuse du paysage, la touche abondante, les effets de lumière, ont quelque analogie avec le style magique de Rembrandt. La signature est sur la crosse du fusil. Metsu a démontré par ce chef-d'œuvre qu'il aurait pu être Fyt, ou Weeninx, ou Van Ostade, et que l'art est en toutes choses. »
On a répété bien souvent et dans presque tous les livres d'art, que Metsu avait travaillé dans le goût de Gérard Dow, de Terburg et de Mieris. Si l'on a voulu dire par là que Metsu choisit pour sujets, comme ces divers maîtres, les scènes de la vie familière, on ne s’est point trompé, ou du moins on ne s'est trompé qu'à demi, car il faut bien reconnaître que Metsu a mis dans le choix de ses compositions plus de noblesseque Gérard Dow, plus d'esprit, et dans le choix de ses personnages, ou, pour mieux dire, dans les airs de tète, plus de distinction encore que Terburg et Mieris. Si l’on tient de la nature ou de l'étude un sentiment délicat des nuances, on s'aperçoit que Metsu présente avec plus de goût les scènes qui veulent être finement composées ; sa pensée n'a jamais une expression crue, comme celle, par exemple, qui peut choquer un amateur tant soit peu gourmé dans le fameux tableau de Terburg où l’on voit un militaire offrant avec grossièreté de l'argent à une belle blonde. Il y a donc une différence appréciable entre Metsu et Terburg, à plus forte raison entre Metsu et Gérard Dow, même sous le rapport des sujets qui ont fait la prédilection de ces trois maîtres. Que si l'on a voulu, maintenant, les comparer sous le rapport du faire, et trouver entre eux de la ressemblance, on a commis une erreur, une erreur sensible. Loin de ressembler à la touche de Mieris et à celle de Gérard Dow, la touche de Metsu en est presque l’opposé. Les unsetles autres poussent au fini ; mais quelle supériorité dans Metsu! Autant l'exécution de Mieris est soignée, fondue, et sent la peine, autant celle de Metsu est facile, vive, large, et hardie même autant que le permet l’exiguïté des proportions . Le fini de Mieris vajusqu a l'émail, la louche de Metsu l'élève jusqu'à Van Dyck ; c'est du petit traité en erand. La patience de Gérard Dow tombe dans la minutie, tandis que la manière de Metsu est précieuse sans froideur, elle est caressée avec amour sans cesser d'être piquante et décidée. Aussi les amateurs pour qui l'excellence de la touche est le premier des mérites en fait de peinture, paient-ils un Metsu beaucoup plus cher qu’un Mieris et même qu’un Gérard Dow, malgré la célébrité historique de cet élève de Rembrandt. On avule Metsu du cardinal Fesch, le Chasseur endormi, monter à la vente jusqu a la somme fabuleuse ' de 13,850 écus romains, qui ne font pas moins de 74,790 francs!
Quant au [parallèle entre Metsu et Gérard Terburg, sous le rapport de la touche, il est moins facile à tracer. Néanmoins les hommes qui ont vu avec intelligence et comparé avec soin, ne laissent pas que d'apercevoir une différence entre les deux pinceaux. Celui de Terburg est moelleux et passé; quand il arrive à un contour ou aux limites de la lumière, il ne s'y arrête jamais brusquement, même dans le rendu des
** v- rr
étoffes de satin, où la transition du clair à l'ombre est parfois si vive que les plis ressemblent à des cassures. Le pinceau de Metsu s'attaque plus volontiers aux accents de la figure, il marque mieux les plans des objets; il touche plus vivement les lumières, il modèle par méplats. Terburg arrondit; Metsu peint plus carrément, et, s’il était permis, pour mieux définir les qualités de ces deux maitres presque également