MUSIQUE
là le char d’Alexandre ou celui de Tarquin le Superbe? Est-il donc de rigueur que la campagne du peintre soit habitée par des héros ou par des philosophes? Est-il, enfin, nécessaire que l’ instruction morale nous poursuive jusqu’au bord des ruisseaux? Comment fera le poète qui veut bouder à l’écart,
pour vanter la peinture encaustique, qu’il appelait le procédé par excellence et qui devait, suivant lui, nous rendre la plus brillante peinture des beaux temps de la Grèce. L’encaustique, on le sait , est appelée ainsi parce qu’on fixe cl qu’on p&rfond les couleurs avec le l'eu. 11 est certain que ce procédé est solide, lumineux et durable. M. de Montabert lit à la cire de bons portraits que nous avons vus à Troyes. C'est là que nous l’avons connu. Son grand ouvrage lui avait coulé toute sa forlunc, et il était devenu aveugle. Il avait immensément lu et beaucoup voyagé. 11 habitait aux portes de Troyes, dans le bourg de Saint-Martin, à deux pas de l’abbaye dont Priinatice lut l'abbé. Souvent il nous arrivait de lui offrir notre bras pour le conduire sous les grands tilleuls du voisinage et l’entendre deviser avec chaleur d’un art dont les principes avaient été l'occupation de toute sa vie. Un jour, à propos d’un simple article de journal, il nous exprima le regret de n’avoir pas suffisamment étudié le style. Il est certain que son ouvrage, écrit correctement, est un peu diffus et manque de charme; mais il renferme <;à et là des passages éloquents, et il touche aux grands et véritables principes de l'art. M. de Montabert est mort, il y a cinq ou six ans, dans l’obscurité, mais avec la conscience d’avoir fait un livre éminemment utile et dont, en effet, les belles pensées resteronl.
K CO LE HOLLANDAISE
s'il rencontre sur son chemin les disciples de Pÿthagore et qu’il soit obligé cle penser avec eux, au lieu de rêver et de sentir. A moins que la nature 11e soit un accessoire dans le paysage , ne doit-on pas, au contraire, louer Van Ostade de n’avoir mis dans le sien que des figures sans intérêt et sans nom, pour mieux laisser triompher son principal personnage, qui est la campagne?
Les hommes du Nord ont par-dessus tout l’amour de la nature, et il semble vraiment que moins la patrie est belle, plus elle est aimée. Les maîtres hollandais ont représenté la Hollande sous tous ses aspects. Ils se la sont partagée pour ainsi dire. Toutes les parties du paysage, toutes les saisons de l’année, toutes les heures du jour ont eu leur peintre spécial. Everdingen , Kuysdacl ont choisi les bois et les chutes d’eau: Wynants a peint les dunes, Van Goyen les plages, Lingelbach les ports de mer; Paul Pot ter, Berghcm , Van der Dues ont pris pour eux les animaux; llackcrt, Dujardin ont lait leur cour à l’Aurore et rendu la fraîcheur des matinées; Jean Botli , Henri Roos, Brcenberg ont exprimé la chaleur du plein midi; Pynaekcr, Asselyn, Adrien Van de Velde ont attendu volontiers les jours frisés de l’après-midi et le soleil de quatre heures. Les clairs de lune échurent a Van der Neer et les hivers à Isaac Ostade. Bien qu’il peignit si merveilleusement la plantureuse nature de l’été, Isaac se plaisait à représenter comme Vau der Neer les rivières et les canaux glacés, couverts de patineurs et de traîneaux , et scs tableaux, pleins d’observation, de justesse et d’esprit, sont une image fidèle des plaisirs (pie se donnent les Hollandais dans la plus triste des saisons.
En Hollande, les habitants des campagnes viennent sur la glace apporter leurs denrées à la ville. Les femmes en patinant portent leur pot au lait sur la tête; les hommes ont sur les épaules une longue perche à laquelle ils suspendent leurs paniers. Ils marchent ainsi d’un pas ou plutôt d'un élan si rapide et si continu, qu’ils font aisément plus d'une lieue en un quart d’heure. On met quelquefois beaucoup de luxe dans la construction des traîneaux quand des chevaux doivent y être attelés; on construit aussi de petites barques montées sur des fers et que l'on fait manœuvrer avec des voiles, comme des bâtiments sur l’eau. Les hommes du peuple ont de petits escabeaux ferrés dans lesquels ils s’assoient, et à l'aide de deux bâtons pareillement garnis de fer, ils se font glisser avec une vitesse incroyable. Dans ces sortes de représentations, Isaac Ostade a peint les traîneaux des pauvres gens et les paysans frileux qui, les mains sous leur veste, vont à leurs affaires par la ligne droite , plutôt que les patineurs élégants qui, chaudement enveloppés de fourrures, se donnent en spectacle, font le dedans, le dehors , la révérence , le manège, la colonne torse et se délassent bientôt de leurs évolutions dans un traîneau emporté par un cheval de trait. On ne peut nier que dans la pose, l’allure et la tournure de ses paysans flegmatiques, Isaac Ostade n’ait montré une plus grande finesse de dessin que son frère aîné; mais il faut bien convenir aussi que le dessin d’Adrien, s’il est moins correct, a beaucoup plus de caractère, en revanche, et va plus loin dans l’expression. Quelque ressemblance qu’on ait voulu trouver entre ces deux maîtres, ils me paraissent l’un et l’autre parfaitement reconnaissables par les nuances de leur style. Si les possesseurs de galeries, si les graveurs eux-mêmes ont paru confondre les paysanneries d’Adrien avec celles d’ isaac, cela tient sans doute à ce que la réputation d'Adrien étant beaucoup plus grande que celle de son frère, on a vu quelque avantage d’amour-propre ou de commerce à substituer le nom d Adrien a celui d Isaac. C'est ainsi que Pelletier grava au siècle dernier deux estampes se faisant pendant, la Colère et les Plaisirs des buveurs , et mit au bas le nom d’Adrien, quoique le tableau, appartenant au comte de Vence, eut été catalogué déjà par Rcmy sous le nom d’Isaac.
Bien que les hivers de ce peintre soient très recherchés, 011 peut dire que dans ces sujets où Limitation a tant de part, Isaac Ostade a des égaux. Van der Neer, par exemple, a parfaitement rendu, lui aussi, les scènes de patineurs, les tons nacrés de la glace, le pâle soleil d'hiver et ses obliques rayons. Mais quand Isaac Ostade revient à la verdure du paysage rustique, personne n’interprète mieux (pie lui la nature, et ici l’interprétation l’emporte de beaucoup sur l’imitation pure. Le sentiment a eu une plus large place dans la représentation des bocages, des prairies, des haies vives et des ruisseaux que dans la froide copie d’un canal glacé. J ose «lire qu il n’est pas d llobbema, pas de Ruysdael qui soif supérieur à la Porte de. cabaret que possède M. de Rothschild et aux deux Vues île villages que l'on voit au Louvre et dont finie esl précisément celle dont parle avec tant