‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 120 sur 136 · COLLECTION DE TABLEAUX DE M. DE ROTHSCHILD · texte numérisé non relu

COLLECTION DE TABLEAUX DE M. DE ROTHSCHILD

1 L «amour des tableaux a. cela d’excellent qu'il ne ruine personne, si ce n’est toutefois les ignorants et les rêveurs Dans les temps de. detresse, aussi bien qu’aux époques de la prospérité, les objets d’art se revendent parfaitement bien plus cher même qu on ne les acheta: et l’on dirait qu’au milieu d’une dépréciation générale, c’est la seule valeur qui s soutienne. Qui le croirait? Le rôle de Mécène est devenu profitable, et tel banquier qui peut se dire et se croire ui protecteur généreux des beaux-arts, n’est au fond, cl à son insu peut-être, qu'un spéculateur intelligent.

Nous avons vu il y a trois ans, a la vente du maréchal Soull, la fameuse Conception de Murillo atteindre le cliiffr énorme de 000,000 francs. Or, il est très certain que si M. le maréchal eût acheté ce tableau, même à Séville, il ne l’eu payé, en aucun temps, le sixième de cette somme. Toujours est-il qu’on n’eût jamais; osé, il y a vingt ou trente uns prédire qu un tableau de l’école espagnole, si beau qu'il fût, dépasserait en adjudication publique la valeur d’m demi-million. 11 est donc vrai, je le répète, que l’enthousiasme pour les objets d’art a souvent les proportions d’un vast calcul. r

Ces reflexions qui nous venaient à l’esprit, pendant que nous montions l’escalier de M. de Rothschild, ce charman

‘ Histoire de l'art du paysage, p. 227. Paris, 1822.

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Ostade et qui , fût-elle seule, suffirait pour attacher une grande célébrité à ses talents trop longtemps méconnus. »

Chose étrange! Un artiste a pu faire de tels chefs-d’œuvre, et personne de sou vivant ou après sa mort ne s'est enquis des circonstances qui auraient pu intéresser ceux qui l’admirent. On ne sait rien d’Isaae, si ce n'est qu’il naquit vers 1017 et mourut vers 1654. Il avait comme son frère quitté

escalier garni de rhododendrons en fleurs, eus réflexions, dis-je, nu vinrent jamais sans doute à la pensée de l'illustre financier. Que sont, en effet, pour lui, une trentaine de tableaux, valant ensemble cinq à six eent mille francs? Une simple affaire de convenance, une pure concession à la mode, et à la tradition tout ensemble, un décorum plutôt qu’une jouissance. 11 est remarquable, néanmoins, que de ces treille tableaux, il n'est pas un qui ne provienne d’une source connue, qui n'ait une généalogie, un prix constaté, une origine authentique. On dirait que, pressé de jouir ou impatient des disputés que se livreraient les connaisseurs, 11. Rothschild n'a voulu mettre la main que sur des chefs-d’œuvre incoiiteslés el incontestables, ayant tous leurs quartiers de noblesse, et un état civil tenu et enregistré avec les mutations ot successions, depuis le bourgmestre Six ou la comtesse de Verrue, jusqu'à MM. Pcrregaux, Laffitte ou le cardinal Fesch.

A proprement- parler, M. de Rolhsrbihl n'a pas une galerie de tableaux: il ne possède qu’un certain nombre de ehel's-d'œuvre disséminés dans trois salons. Les Ctiyp, les Karel Dujardin, les Ilobbema, les Oeuzo sont là comme de riches meubles meublants, comme d’opulentes tapisseries se disputant l’admiration du visiteur avec mille autres objets de prix, chinoiseries, bijoux, ciselures, ivoires, bronzes de Naples, émaux de Limoges . vieux Saxe, que sais-je? toutes les raretés qu’on peut se procurer au moyen de beaucoup d’argent et d'un peu de goût. Tel Rembrandt surmonte la cheminée en guise de glace, telle Kermesse de Tenicrs semble achever les ornements d'une console. On dirait, enfin, que loin d’avoir été- b.-iiis pour contenir et pour éclairer des peintures, les salons de M. Rothschild ne renferment ces merveilles que par-dessus le marché.

Une Une d'Amsterdam, par Van deii Heyden, est le premier tableau que nous rencontrons dans le grand salon: il mérite d'élre mentionné ici, quoique n’étant pas de la meilleure qualité du maître. On y voit un pont-levis sur un canal oii glisse une barque, des maisons ombragées d'arbres, et une de ces rues de Venise batave qui no sont autre chose que. dcs'quais silencieux et propres. Cette peinture de Van der Heyden a beaucoup de transparence et de finesse: mais le faire en est mesquin, ati lieu d être, comme à l’ordinaire, ferme et précieux.

Moucheron. Bords riants et frais d'une rivière où l'on mène boire dos animaux, trois vaches dont une rousse tachetée de blanc, cinq moulons et une chèvre. Ces animaux pourraient être attribués à Van de Vclde. Plus loin deux figures cheminant sous de grands arbres; de l'autre ciilé de la rivière quelques figures. le tout sous un beau ciel, agréablement moutonné . ii la Dujardin.

Ai.bert C.iyi-. Deux tableaux, de grandeur moyenne.

L'un représente une Fur du Dordrecht, sur la Meuse : In tille est plongée et, pour ainsi dire, endormie dans un brouillard lumineux. On la dirait portée par les flots comme un navire à l'ancre. Au premier plan est un bâtiment de commerce, gros et rond, semblable à un immense fromage de Hollande; rien ne remue dans ce tableau, l’eau y est calme, b- bâtiment immobile, le ciel radieux. C'est une ville du nord aux clartés d’un soleil d’Italie, dont les rayons sont amortis néanmoins et se fondent dans une vapeur dorée. Au fond se dessinent les voiles de quelques autres navires marchands.

L'autre est un pttywgr qui avait orné déjà les cabinets célébrés, entre autres celui de Denon. Deux cavaliers élégants sont arrêtés sur les bords di- la Meuse, le fleuve favori d’Albert Cuyp. L’un d'eux a mis pied à terre pour rajuster la bride de son cheval blanc: l’autre, monté , sur un cheval brun et enveloppé d'un manteau rouge clair, attend son compagnon pour se remettre en route. Un autre, assis près d'eux, semble leur indiquer le chemin. A droite s’élève un grand bouquet d'arbres et, sur un plan plus éloigné, on aperçoit trois vaches , quelques moutons et deux figures. Une église à deux tours, presque en ruines, termine le lointain de ce beau paysage d’une teinte chaude, qui reste harmonieuse, en dépit de la coquetterie de certains détails d’ajustement et de certaines localités de ton.

Entre ces deux Cuyp sont rangés symétriquement trois tableaux d’un grand prix. Au centre, la Laitière de Greuze, morceau vraiment admirable et dont rien n’approche, si ce n'est la Cruche cassée du Louvre. Quelle adorable créature! Nous sommes sans doute à l'époque où la reine de Trianon s'en allait par les avenues, déguisée, en chapeau de paille, cotillon simple et souliers plats. Mais n'est-ce pas là M“- Bahuti, qui. avant d’épouser Greuze , l'ut aimée par ce fou de Diderot? La naïade ingénue du quai Conti est maintenant une laitière accorte. venue à la vie, l’œil plein de tendresse, la bouche remplie d’amour: au lieu de cette cruche qui, à force d'aller à l’eau, se cassa, elle lient dans sa main fine ci légèrement potelée une boite en fer blanc . tandis qu’un de ses liras s’appuie sur le cou du cheval breton qui a ramené sans encombre h la ville la jolie Perrette à la peau blanche comme ses jattes de crème, Perrette avec ses pensées de jeune, tille et scs rêves de fermière, bâtissant sa rustique, fortune el imaginantdans sa tête tout le bonheur que promettent ),C[U|X yeux et ses épaules négligemment découvertes, (lui, la grâce de ce. morceau est incomparable.

Une Mer nuitée de Guillaume Van' un Vei.de el la grande Chasse au cerf de Berghem. la même qui a été gravée par .1. Aliainct. complètent l’ornement des parois qui font face aux croisées. La marine de Van de Vclde représente, entre iuitres navires placés à des distances inégales et fuyant jusqu’au lointain le plus reculé , un superbe, yacht do l’amirauté qui tire un coup de canon dont la fumée blanche sc roule en tourbillons sur la mer. — L’excès du vernis donne à celle précieuse peinture un aspect inconstant el vitreux.

Hobiïema : La Chasse aux canards. Important paysage de ce peintre, rarissime et très cher. Mais où trouverait-on de ses

JO

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certaine, on peut affirmer qu’il mourut jeune; car ayant une rare facilité de pinceau, il n’a laissé qu’un très petit nombre d’ouvrages, et rien n’est plus erroné que cette assertion d'un écrivain

d'une vaste glace de Venise. Le motif en est fort simple. C'est un moulin à eau, auprès duquel se jouent des canards ajustés par un chasseur en casaque rouge. Celui-ci, placé cn-deçà du cours d’eau, sur le même plan, a mis un genou en terre. 11 a son chien à côté de lui. Sur le bord opposé est une barque chargée de sacs. Les écluses du moulin, à demi levées, laissent bouillonner les eaux. Quelques habitations forment autour du moulin un hameau dont les toits en briques rouges reçoivent une vive lumière. Des arbres de petite venue sont plantés le long des fabriques. A droite passe, sous de grands arbres, un berger menant devant lui trois vaches et quelques moutons. La lumière, se glissant au travers des branches, s'accroche aux broussailles et aux rugosités des troncs et tombe d’un ciel magnifique, qui cette fois est aussi heureusement nuagê que ceux de Ruysdael. De tous les Hobbemaque nous avons vus en Hollande et en Angleterre, il en est peu que l’on puisse préférer à celui-ci; nous mettons cependant bien au-dessus du Cobb Hobbema de M. Holford de Londres, tableau célèbre, ainsi appelé d u nom de. ses premiers possesseurs, du Cobb de Dublin et les deux grands et capitaux Hobbema que possède à Paris M. Adolphe Thibaudeau, et dont l’un, le Moulin à eau, avec les figures de Lingelbach, est certainement le plus magnifique Hobbema qu’il y ait en Europe.

Deux Carlo Dolci garnissent les trumeaux. Ce sont deux têtes de saintes dont l'expression béate rentre dans le type qu’on est convenu d'admirer chez ce peintre au faire doucereux, qui ravit en extase les bourgeois et les dévots.

Mais au-dessous de ces deux figures qu’ on croirait peintes pour des autels privilégiés ou pour les chapelles de la Congrégation, il est assez curieux de se heurter du regard à un estaminet, de notre ami Teniers, où une troupe de viveurs se livrent aux délices de la contemplation, en compagnie de leurs pipes, dans une chambre dont le mobilier consiste en une barrique sur laquelle brûle le réchaud commun. Fumer en manche de chemise et suivre d’un œil rêveur les bouffées qui montent et s’évanouissent en emportant la pensée qu’on y attachait, tel est le plaisir que savoure cette joyeuse bande, véritable école de philosophie, dont on distingue le chef à son air goguenard et à sa veste ronge. D'une fenêtre ouverte sur cette scène de la vie, un spectateur, — c’est le peintre sans doute — examine attentivement ces heureux groupes et prend une leçon de morale, transcendante. Au mur est accrochée une charge, ornement obligé de la tabagie. Ce Teniers, de la qualité la plus fine, a été gravé par Philippe Lebas, et il est de ceux qu'il n’est pas possible d’oublier.

Le pendant est un adorable Metsu, que nous appelions la Leçon de. dessin. L ue jeune femme blonde et blanche, en casaquin de velours amarante, bordé d'hermine, est assise devant une petite statue de l'amour qu'elle dessine sur un album. Elle vient de s'interrompre pour caresser son épagneul; elle est ravissante avoir ainsi, dans la grâce et la naïveté de son mouvement, avec ses cheveux à la Sévigné et ses mains à la Van Dyck. 11 n’est, personne qui ne voulût être le professeur de cette belle et douce élève, et lui inspirer le sentiment dont elle aime à dessiner l’image. Quel que soit le prix qu’ait donné M. de Rothschild de cette exquise peinture, il ne saurait l'avoir trop payée.

Les onze tableaux qui ornent le petit, salon sont pour la plupart des ouvrages connus et gravés, provenant des plus fameux cabinets. Et d'abord la présidence est à l’infante Marguerite-Thérèse, par Velasquez. Chacun peut voir au Louvre une esquisse terminée de ce portrait. Ici, la jeune fille est en pied foulant un riche tapis et appuyant sa main gauche sur un meuble recouvert de velours. C’est un Velasquez : que peut-on dire de plus ?

Pour laisser à ce portrait toute sa valeur, on n'a misa côté que deux tableaux à petites figures; une pastorale de Karel Dujardin, et un départ pour la chasse, d’Adrien Van de Velde.

Karel Dujardin : Le Passage du gué. Cet inappréciable chef-d'œuvre provient de la vente Pcrrégaux. Il fut adjugé à Mi de Rothschild pour la somme de 26,300 francs, sans les frais. On ne pouvait faire un meilleur marché ; car il y a beaucoup de sommes de. 26,000 francs dans le monde, mais il y a fort peu de de Karel Dujardin aussi délicieux. Une fermière traverse un gué tenant un enfant dans ses bras ; elle a retroussé sa jupe et laisse voir un mollet bruni par le soleil. Elle est précédée de son chien, accompagnée d’une chèvre blanche, et suivie d'un petit troupeau que le peintre a observé avec un esprit rare et peint avec amour. Ce troupeau, aussi intéressant par la vérité de l'allure que par Je ton varié des pelages, se compose d'une belle vache, d’un adorable petit ânon au poil accidenté etfrisonnant, d’un chevalblanc sur lequel est affourché le pâtre, et d’un mulet glorieux qui s’avance en faisant sonner sa sonnette et briller les plaques de cuivre qui ceignent son front. Avec un mélange de bonhomie et de malice, Karel Dujardin s’est complu à tous les détails de t’enharnachement de ce mulet qui fait un des personnages les plus curieux de ses eaux-fortes. De sa touche intentionnée et spirituelle, il a peint dans le menu toutes les pièces de cet accoutrement pittoresque, le collier de peau de mouton qui a conservé sa laine, les paniers qui pendent des deux côtés du bât, doublé lui-mèine d’une toison blanche, enfin le filet de corde qui enveloppe la tète, du mulet et les houppes blanches et bleues qui ajoutent à. la coquetterie de sa toilette. Un petit garçon de ferme s'entretient avec le pâtre et forme la troisième figure de ce groupe charmant. Mais le ciel est si lumineux et si pur, il est si heureusement trouvé, le pli des montagnes qui bouchent une partie du paysage et conduisent l’œil jusqu’aux plus vagues lointains ; le petit ruisseau qu’un accident de terrain a détourné au pied de la colline, a un si doux murmure et une eau si fraîche, qu’on ne sait ce qu'il faut admirer le plus, de la grâce du troupeau ou de la nature qui, de ses parures agrestes, lui fait un encadrement si imprévu.

Adrien Van de Velde. Le Départ pour la chasse. Dans son catalogue de la vente Perregaux, M. George a écrit une longue et complaisante description de ce joli tableau, qui fut adjugé àM.de Rothschild pour la somme de 26,830 francs. L’élégance de Philippe Wouwermans se joint ici à la naïveté de Van île Velde. On y sent encore le doux peintre des pastorales. Mais laissons parler M. George, en abrégeant un peu sa description ;

« A ce vaste château qui occupe tout le fond du tableau, à cette meute nombreuse de chiens choisis pour laquelle il ne » faut pas moins de cinq piqueurs, à la beauté de ces deux chevaux, à l’éclat du costume du maître, à tous ces préparatifs

ISAAC OSTAÜE (1617). u

moderne, Lecarpentier : « 11 est peu de cabinets où l’on ne rencontre de ce peintre des rivières et des canaux glacés. » Tout au contraire, les tableaux d’Isaac sont fort rares et partant fort chers.

Supérieur par la composition, la touche et le clair-obscur, Isaac Ostade ne saurait périr, parce que l’éloquence de ses tableaux suppléera au silence de l’histoire. Ses peintures, tout imprégnées

» enfin, on comprend dès l'abord que celui qui met en mouvement tant d'hommes et d’animaux pour se livrer au plaisir » de la chasse ne peut cire qu’un riche cl puissant seigneur. Le voici à droite : il est de haute taille et porte un chapeau » de feutre gris à larges bords. Une longue épée est retenue à son côté par un ample baudrier; ses culottes, larges et » flottantes, lui permettront d’enfourcher aisément son cheval, un faucon repose sur sa ntain gauche; ses bottes, d'un » cuir flexible, sont serrées à la jambe sans lu gêner, et montent en s’évasant jusqu’au-dessous des genoux. A scs pieds » est agenouillé un valet qui achève de lui attacher les éperons. La dame du château est déjà à cheval les guides en » main, prête à partir. Deux belles plumes blanches ombragent son front. Vêtue d’une amazone bleu-clair, elle monte un » cheval blanc vu de face. Un piqueur sonne de la trompe, et un cheval bai se cabre, à peine contenu par un nègre au

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(T u ne ùgrcs l.o poésie, i’eronl IV tu* h utilement des amateurs tant qu’il y en aura tic sensibles aux beautés naïves de la nature. Toujours ils admireront, ils aimeront cette lumière tiède et caressante

» costume éclatant. Les divers chiens de la meule sont parfaitement caractérisés. Derrière le chef des piqueur8 » magnifiquement vêtu, se tient le fauconnier avec ses faucons, et plus loin se montre, dans des proportions diminuées « par l'éloignement, le reste des piqueurs et de la meute. »

Tout le monde connaît, d’après la gravure d’ingouf le jeune, le Portrait de Gérard Doio. Le peintre s’est représenté en musicien, jouant du violon à sa lenèlre, pour être mieux vu sans doute ou mieux entendu. Il a les cheveux blonds tirant sur le roux, un bonnet de mezzetin sur la tête et un casaquin de soie puce. Par cette fenêtre, ornée, sous la plinthe inférieure, d’un bas-relief dans le goût de François Flamand, on aperçoit au fond de la chambre, en un faible demi-jour qui fait écho lointain à la lumière principale, des figures attablées et jouant aux cartes. Précieuse peinture travaillée avec ce soin et ce fini que Gérard Dow poussait à l'extrême, et qui auraient usé la patience d'un Chinois. Quand le sujet d un tableau ne présente pas un intérêt assez puissant pourjustificr des précautions aussi délicates et tant d’heures employées, on éprouve souvent autant de peine à le voir qu’il en a coûté au peintre pour l’exécuter.

l'n petit Teniers qu'on appelle la Leçon de musique, depuis que Lebas lui a donné ce nom dans une de ses plus admirables estampes, fait pendant au portraitde Gérard Dow. II faut tout l’esprit, toute la finosscdecc grand petit-maître pour donner de la vraisemblance à une action aussi peu vraisemblable. Imaginez une dame des plus élégantes, la châtelaine du manoir voisin, qui en se promenant dans la campagne a rencontré des joueur^ de flûte et de cornemuse. La fantaisie lui est venue de prendre une leçon, et la voilà qui s’arrête avec son casaquin gris-perle, sa jupe de satin citron et son chapeau de paille, et (pii dans ce costume essaye de ses doigts effilés la flûte champêtre, tandis que nos deux villageois, dont l'un, du reste, paraît fort déluré, l’accablent de doux regards et de muettes déclarations. Je. ne serais pas surpris que de son temps le facétieux Teniers, usant des privilèges du génie, n’eût fait prendre ces trois personnages des environs de Matines pour le sujet (Vllcnmnic chez les benjers. Le ciel et la terre passeront, je le. crois du moins, mais l’esprit de Teniers ne passera point.

Encore tleux ravissantes têtes de notre Greize, j'allais dire ici de notre Corrège : la première est une jeune fille éplorée, qui. les cheveux épars, le sein découvert, cache de sa main blanche une joue que le sang colore, l’autre..., mais nous l’avons interrompue : elle lisait un de ces livres que madame Greuze s’était permisde lire avant son mariage, lorsqu elle tenait une boutique de librairie sur le quai Conti, peut-être la Nouvelle Ilélo'ise, alors tant lue et relue. Sa tête est penchée sur son bras, son bras est tombé sur son livre, et les pensées qui agitent son sein de seize ans se devinent à son attitude, et à ce regard brûlantqu’il est difficile de soutenir.

Deux Wouwermans, de ceux que Moyreau a gravés, le Maréchal ferrant cl un Combat de cavalerie oii l’on se tue à coups de pistolets et about portant, complètent l’ornement, pour ne pas dire l’ameublement du petit salon, avec une kermesse de Teniers et un paysage de Verboom (sans doute), qui n'est pas digne, à notre sens, de figurer en aussi bonne compagnie. Le Maréchal de Wouwermans doit être spécifié pour ne pa • être confondu avec d’autres tableaux du même genre. On y distingue quatre chevaux, dont deux blancs, notamment celui que l’on ferre, tout monté, tandis qu'à un autre, moins docile, on a été forcé de mettre la moraille. La forge est à gauche.

Les autres tableaux sont dans les salons de Madame. Nous avons en passant donné un coup d’œil à quelques singularités de fort bon goût, notamment à un système de chaises hautes en bois de canne, recouvertes en panne amarante avec des bandes de velours noir pour bordure. Ces chaises, dont le modèle vient certainement de Hollande, se trouvent dans l’antichambre, où l’on admire encore quelques objets précieux, une statue île bronze et de puissants bustes d’empereurs romains en granit rouge.

C'est un de nos contemporains, un grand peintre vivant, M. Ingres, qui a les honneurs du salon de MIUC de Rothschild. Là pourtant brillent de tout leur éclat des maîtres bien divers. Luini, Rembrandt, Wouwermans. Pierre de Hooge, Isaac Ostade et Ruysdael. Au milieu de ces artistes d’élite. M. Ingres triomphe. Le voisinage de Rembrandt ne l’écrase point et fait au contraire ressortir ce grand et beau style, si châtié, si noble, cette pureté, cette finesse qui, dans les œuvres de M. Ingre ■■ . prennent les proportions du génie. Je ne connaissais rien de plus saisissant, au surplus, que ce contraste : Rembrandt face à face avec M. Ingres; le fameux Porte-Drapeau, gravé par Marcenav, fai saut face au portrait d’une femme élégante, M- de Rothschild 1 Ici. une tète qui parle, une exécution étonnante d’énergie, de brutalité même; là, un faire suave, sans épaisseur, où le métier s’efface, pour ainsi dire, et le cède aux intentions élevées de l’art. Il est vrai que le Porte- Drapeau de Rembraudt ne renferme pas toutes les qualités de ce grand maître, sa magie ordinaire, sa lumière d’or, le transparent mystère de ses ombres et sa finesse merveilleuse à lui aussi. Ce n’est, il faut l’avouer, qu’une peinture violente, une sublime boutade du pinceau: mais le rapprochement n’en est que plus étrange. Toutefois, je le répète, il ne nuit point à M. Ingres. Surprise dans l’attitude naturelle d’une causerie de salon, M",e de Rothschild est assise dans un canapé de velours grenat, vêtue d’une robe de satin cerise avec des bouffants de gaze, et coiffée d’une toque de velours noir à laquelle sont agraffées deux aigrettes, tombant avec grâce des deux côtés de la tète. Elle est accoudée sur son genou : s;i main gauche effleure son menton ; de la droite elle lient négligemment un éventail. Le fond damassé de l’appartement est d’un ton neutre, entre Je gris et le vert. Cette fois la tête, le col, les épaules, les bras sont exécutés avec une force que M. Ingres n’a pas toujours rencontrée dans le rendu des chairs. Je ne parle pas du modelé, qui est, ici comme ailleurs, large et fin, c’est-à-dire vu dans la masse et accentué dans certains détails d’une manière inattendue; Je parle du Ion de la chair, qui parfois, chez M. Ingres, manque de vérité et de charme. Celle fois, la carnation est vraie et suffisamment exprimée, quoique par un pinceau lisse, onctueux et propre à l’excès. Dans ces beaux bras, si bien attachés et si fermes, on voit transparaître le sang et transpirer la vie. Quant à l'exécution de la robe de salin, des

1SÀAC OSTADE (1617

(|ui enveloppe ses si Les champêtres et va se dégradant jusqu’aux lointains les plus profonds, douce lumière qui se laisse deviner sans qu’elle éclate, et que l’on se plaît à suivre tantôt quand elle glisse

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