‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 18 sur 136 · HENRI GOLTZIUS · texte numérisé non relu

HENRI GOLTZIUS

cliange ? II faut croire que dans les premières épreuves que Goltzius envoya en Italie, son portrait n’était pas encore gravé sur la planche. » Cette souplesse de Protée, Goltzius la fit voir encore, non

moins surprenante, dans la suite des douze estampes sur la Passion de Jésus-Christ, où il s’appropria le style de Lucas de Leyde, et dans la pièce deux fois admirable qui représente la Vierge pleurant

ÉCOLE HOLLANDAISE

sur le corps mort de Jésus, que l'on prendrait aisément pour l'un des plus précieux morceaux d Albert Durer. Loin de regarder comme humiliant ce rôle d’imitateur qu’il avait pris uniquement par caprice, Goltzius s'en vantait lui-même dans la dédicace en vers latins gravée au bas d’un de ses Chefsd'œuvre.

Ut mediis Protons se transformabat in nudis Formosæ Cupido Pomonæ captas aniore Sic variâ, priaceps tibi nunc se Goltzius acte Commutât, sculptor mirabilis atque repertor.

Cependant, depuis son retour de Rome, Goltzius avait toujours présentes à l'esprit les peintures des grands maîtres italiens. « Il les voyait constamment devant lui comme dans un miroir, dit Van Mander; c'était son plaisir d’en parler, et notre plaisir de l’entendre. » Tantôt il exaltait la grâce divine de Raphaël, tantôt la morbidesse des carnations du Corrège-, tantôt ce coloris mâle et magique du Titien, qui se cache sous le voile des glacis, tantôt les riches étoffes de Véronèse, ses ciels légers et profonds, sa couleur d'une gaieté enchanteresse. Après s’être essayé à colorier au pastel des ligures nues, il prit enfin une palette, et il peignit à l'huile, sur une petite planche de cuivre, Jésus-Christ en croix avec la Vierge, saint Jean et sainte Madeleine. Il avait quarante-deux ans lorsqu’il exécuta cette première peinture, destinée à Gisbert Ryekersse de Harlem, et il avait cessé depuis deux ans de se nourrir du lait de femme.

Nous devons l’avouer ici, nous n’avons jamais vu de peinture de Goltzius, et il n’en existe aucune à notre connaissance dans les galeries publiques ou privées de l’Europe. Mais, s’il nous est permis d’en juger par le temps où il vivait, par l’éducation qu’il reçut, par les maîtres qu’il se plut à imiter même dans ses gravures, nous croyons qu’il dut peindre à peu près comme Lucas de Levde, avec un peu moins de sécheresse pourtant et plus de légèreté. Fils d’un peintre sur verre, et élevé par lui, G o 1 1 zi u s , plus que tout autre, devait avoir dans sa peinture ces teintes exaltées, celle intensité de coloris, cette précision du rendu en détail, qui tiennent à la pratique des verriers et qui distinguèrent d’ailleurs tous les peintres des Pays-Bas jusqu'à Rubens. Seulement, il cherchait à adoucir les couleurs entières en les hachant ou en les pointillanl avec le pinceau, selon le procédé en usage chez les peintres sur verre. C’esl ainsi qu’il tempéra la crudité d’une draperie bleu d’outre-mer, dans un tableau qu'il avait exécuté pour Jean Mathyssen, son compagnon de voyage, tableau qui représentait sainte Catherine, vêtue de soie blanche, et s’approchant du séjour des bienheureux pour y épouser le Christ, son fiancé. On y remarquait, selon la description de Van Mander, que le peintre avait évité d’ombrer durement le nu et les tètes, afin de les readre plus agréables, et qu’il avait suppléé à la légèreté des ombres par des rehauts qui faisaient ressortir suffisamment les chairs. Le biographe flamand désigne encore quelques autres peintures de Goltzius : un Christ assis entre deux anges qui sont à genoux tenant des flambeaux allumés et des intruments de la passion, tableau remarquable qui était fait sur une planche de cuivre, et qui appartenait au comte Van de Lippe ; une Danaë nue et endormie, figure do grandeur naturelle, savamment dessinée et d'un relief de carnation admirable. Ce morceau figurait avec honneur, du temps de Goltzius, dans le cabinet de Barthélemy Ferreris, amateur de Leyde ; on voyait à côté de la Danaë une vieille femme décharnée, un Mercure et des amours qui volent autour de la belle endormie en tenant une bourse et d’autres objets.

Quant à la peinture sur verre, Goltzius y aurait surpassé tous ses contemporains s’il avait voulu s’y appliquer autrement que par manière de récréation et en mémoire des premiers travaux de sa jeunesse.

L'Honneur vaut mieux que l’argent, c’était la devise de Goltzius, et par là on peut déjà se faire une idée de son caractère simple dans sa tenue, mais fier dans ses sentiments : il ne souffrait point que l’on portât la moindre atteinte à la noblesse de son art. Un jour qu'il avait peint les portraits de deux jeunes princes polonais qui voyageaient en Hollande, il leur demanda un prix qui fut trouvé trop considérable par le majordome de ces princes, dont l’un était le neveu du roi de Pologne : « Si votre art vous rapportait des salaires aussi élevés, disait ce majordome à Goltzius, vous gagneriez plus

Il EN U 1 GOLTZIUS (1558).

q u ' un négociant. — Votre état, répondit le peintre, ne soulfre aucune comparaison avec le nôtre; car il ne faut que de l’argent pour faire le négoce, tandis qu’avec tout l'argent du monde on ne ferait pas un artiste. »

Un trait remarquable encore chez Gollzius, c’est qu’il ne fut jamais contentée ses ouvrages, et ne soutirait point que ses élèves parussent satisfaits de leur mérite. Du reste, il ne sortit de son école

HEU BBS DU JOUR, Lli MATIN.

que des disciples fort habiles et destinés eux-mêmes à la célébrité, tels que Jacques Matham, son beau-fils, Pierre de Jode, Jacques de Glieyn, Jean Saenredam, Jean Muller. Gollzius mourut il Harlem, le l,r janvier 1617, et il fut enterré dans la grande église de cette ville.

Henri Gollzius llorissai! dans un temps où le sentiment naïf et profond des grands maîtres s’était perdu et avait été remplacé par une sorte de rhétorique pompeuse. On tenait moins à être savant qu’à faire montre de son savoir. Aussi, la grande science de Gollzius dans l’art du dessin a-t-elle dos allures prétentieuses, pédantesques et, pour ainsi parler, calligraphiques. Si l’on examine particuliè-

f.COLE HOLLANDAISE.

remenl, dans son œuvre, les estampes qu'il a gravées d'après sa propre composition, on y trouve toujours des lignes qui se balancent, des contrastes de mouvements, des contours convenus, des raccourcis appris par cœur et violentés, des accents ressentis formant dans la carnation de ses figures des fossettes ridicules qui en rapetissent encore le style et ne rappellent plus la nature. Les poitrines les plus charnues laissent voir toute l'ostéologie du dessous, les bras se tordent, les hanches se gonflent, les jambes se cambrent, les pieds se crispent, les rotules se relèvent, les ventres se ballonnent, et les tètes, souvent mal emmanchées, se retournent avec effort sur la colonne torse d'un col monstrueux. Quelquefois, elles sont couronnées sans motif d’une chevelure qu’agite le vent, et dont les mèches serpentées ressemblent à la coiffure de Méduse... L’esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a. Il n’est personne à qui ce vers s'applique mieux qu’à Henri Gollzius : « Les gestes de ses figures, dit llagedorn dans ses Réflexions, montrent rarement ce qu’ils doivent montrer. Chez lui, la position tranquille du corps est souvent troublée par l’action des mains. Telle figure dont les doigts sont exagérés et les jointures trop chargées, nous offre un dessin assez correct dans son ensemble, mais dont les extrémités sont dans un mouvement si violent, qu’il ne convient qu’au caractère d’un Polyphénie qui porte la main sur ses brebis au moment oh il sent encore la douleur que lui cause la perle de son œil... Pour jeter plus de diversité dans les attitudes qu’on n'en peut attendre d’un modèle vivant, nous avons vu Fehling, premier directeur de l’Académie de Dresde, recommander à scs élèves de dessiner quelquefois d’après les figures de Gollzius. Le dessin fait, le maître le corrigeait et y adoucissait les parties trop chargées; les plus grands artistes ont suivi la même méthode pour leur instruction. »

Que si l’on considère Goltzius comme graveur, on ne peut pas se défendre d’admirer en lui les ingénieux procédés de l’artiste et la dextérité prodigieuse de l’ouvrier. Sauf la sévérité, la pureté du goût dans le choix des travaux, Goltzius n’a pas laissé grand’ehose à inventer à ses successeurs. Son principe est de faire suivre à la taille la direction des muscles dans la chair, et celle des plis dans la draperie; mais ce principe, d’ailleurs excellent en lui-même, il l’exagère et il l'applique avec une telle constance, que souvent il arrive aux effets les plus contraires à son but. Dans les figures de femmes nues, par exemple, l’abus de cette manière, loin de rendre la morbidessc des carnations, leur donne une apparence métallique. En accusant deux fois la rondeur des cuisses, les premières et les secondes tailles de Goltzius prêtent aux jambes de ses Parques l’aspect d’un cylindre creux. L’on peut appliquer la même observation à l’estampe qui représente Vénus percée au cœur par l’Amour, Souvent ces tailles, ainsi conduites selon le sens du muscle, se croisent en carré, et produisent l’effet le plus dur, malgré les quelques points que le graveur insère dans son carré, particulièrement aux approches de la lumière. Que la taille dominante fasse sentir l’insertion des muscles, rien de mieux ; mais il n’en doit pas toujours être de même pour la seconde taille, dont l’office est de fortifier le ton de la première, c'est-à-dire d’y ajouter une somme de noir. Quelquefois, il est vrai, Goltzius, donnant l’exemple qui a été suivi plus tard par Edelinck. a imaginé de faire jouer le principal rôle, tantôt à la première, tantôt à la seconde taille, de manière que chacune laissât triompher l’autre à son tour. Ainsi, tel système de hachures, après avoir dominé dans le rendu d’un pan de draperie ou d’un grand muscle, reprend en quelques endroits le second rôle, c'est-à-dire ne sert plus qu’à augmenter le ton, tandis que telle autre rangée de tailles qui n’avait d’abord été employée qu'à ajouter du noir, devient dominante sur un certain point du modelé. Mais donner une égale importance aux deux tailles, c’est un abus qui mène aux tournoiements éternels du burin et qui produit une monotonie fatigante à l’œil.

Là où Goltzius est tout à fait admirable, c’est dans le portrait. Pourquoi ? parce que se trouvant en présence de la nature, il oublie alors l’extravagance habituelle de ses fantaisies, l'élégance affectée et barbare de ses travaux. De tout temps, les amateurs ont recherché et rechercheront les belles épreuves des portraits de Jean Bol, de Philippe Galle, de madame de la Faille, de Théodore Cornhert, de Zurenus, de Henri IV, et aussi ce morceau étonnant qui est si célèbre sous le nom du Chien de Gollzius. Le pelage du chien en particulier, ses belles soies, longues et lisses sur les oreilles, frisées au poitrail et sur le train de derrière, sont expriméesà merveille, ainsi que la transparence de l’œil et la fermeté

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