HENRI GOLTZIUS
rencontré dans son voyage ce graveur qu'il aurait tant voulu connaître ; car il avail, disait-il, reçu de son ami Ortelius (célèbre géographe d’Anvers) des lettres qui lui apprenaient que Gollzius était en
Italie. Dans ces lettres, que Van Vinghen montrait à Gollzius lui-même, Ortelius donnait le signale ment exact du graveur de Harlem, dépeignait sa physionomie, sa personne et parlait de sa main
ÉCOLE Il 0 L LANDAISE.
droite estropiée. Gollzius, on le conçoit, avait beaucoup de peine à tenir sou sérieux. Quant à JVlathyssen, il devina le mystère et ne put s’empêcher de rire en disant au gentilhomme bruxellois : Mais voici Gollzius! Van Vinglien, à qui l'artiste dans ses accoutrements grossiers paraissait un homme du commun, et qui oubliait que lui-même il était fort mal vêtu, Van Vinglien n’en voulait rien croire et répondait : Je parle de Goltzius, de ce fameux graveur hollandais! Enfin, Goltzius voyant que Van Vinglien jugeait l'homme par l’habit, se prit à rire et sur un ton cérémonieux : Seigneur Van Vinglien , dit-il, ne soyez pas offensé si Goltzius ose marcher à côté de vous. — Aon, répliqua Van Vinglien, vous n'étes pas Goltzius , et il parut assez mécontent qu'on essayât de le mystifier. Quand ils furent arrivés à Terracine, Gollzius allongea sa main estropiée et fit voir son linge marqué des initiales H et G entrelacées, qui formaient justement le monogramme de ses estampes. Van Vinglien lui sauta au cou, ravi d’avoir été si avant, et sans le savoir, dans l'intimité du grand artiste qu’il admirait tant.
A Naples, Goltzius et ses deux amis partagèrent leur enthousiasme entre les merveilles de l'art et les curiosités de la nature. Naples n’était pas alors sans doute ce qu'elle est aujourd’hui, le plus étonnant musée d’antiquités païennes: mais il s'y trouvait cependant un grand nombre de marbres antiques et de bronzes. Goltzius les dessina avec amour, et il copia notamment, dit Van Mander, un jeune Hercule assis, morceau capital de sculpture grecque, conservé dans le palais du vice-roi. Ce morceau ne figure point, dans son œuvre et il n’v reste, à vrai dire, aucune trace des études qu'il fit à Naples.
Toutefois, Goltzius ne perdait aucune occasion d’exercer son talent, je veux dire son talent de dessinateur, car la gravure n'est pas un art qui se puisse pratiquer en voyage. Lorsqu’il repartit pour Rome, il s’embarqua avec ses compagnons sur une des galères du pape et il prit plaisir à voir manœuvrer les rameurs à moitié nus et à crayonner les mouvements de leurs muscles. Mais le mauvais temps ayant contraint le navire de relâcher à Gaëte, Goltzius fil à pied le reste du voyage et se retrouva dans Rome. Cette lois il se fit connaître, se lia d'amitié avec les 'pères jésuites et visita tous les artistes de la ville, dont il dessina le portrait. Ce sont pour la plupart des merveilles que ces petits portraits de Goltzius. Il nous souvient que ce fut une de nos premières admirations, quand nous
entrâmes pour apprendre la gravure dans l’atelier de M. Calamatla, et que notre illustre maître, qui
en possédait plusieurs, les regardait souvent avec une attention particulière. Dessinés ou plutôt burinés à la plume sur vélin et très précieusement finis, ou crayonnés à la mine d'argent sur un papier préparé tout exprès, les portraits de Goltzius sont extrêmement remarquables par l’accent de l'individualité, par le caractère. La sûreté du trait en est admirable : on dirait des planches d'acier qui seraient gravées à la loupe; et pour un homme qui était si peu maître de sa fantaisie dans ses compositions habituelles, et qui extravague si aisément, ce n’est pas en vérité un petit mérite que de
savoir, quand il dessine un portrait, se contenir ainsi dans l'observation délicate, fidèle et même scrupuleuse de la nature.
De même qu’il avait noté dans son journal de voyage le jour de sa première arrivée à Rome, Goltzius y marqua le jour de son dernier départ. Ce jour fut le 3 août 1591. Il partit à cheval pour Rologne, accompagné de son ami Jean Mathyssen, et il est vraisemblable qu'il connut dans cette ville le plus illustre graveur italien de ce temps-là, Augustin Carrache; car lorsqu'il fut de retour dans les Pays-Bas, il eut la modestie de copier la belle estampe de ce maître, qui représente Vénus assise au pied d’un arbre et recevant des épis de blé que l’Amour lui présente; il changea seulement l’attitude de l’Amour, que le Bolonais avait dessiné endormi. De Bologne, Gollzius se rendit à \enise, où il s’arrêta quelque temps chez un de ses amis et compatriotes, Thierry de Vries. Cependant un peintre vénitien, instruit de l’arrivée de Goltzius, assura qu’il reconnaîtrait un si habile artiste rien qu'à sa physionomie et à son allure. Goltzius, qui en eut avis, voulut se procurer une fois de plus le plaisir d'intriguer un de ses confrères. Il fit prendre les devants à Jean Mathyssen, qui était un homme de haute stature et de fort bonne mine. En l’apercevant, le Vénitien s’écria: « Voilà le Jupiter de l'art, » et, après les propos d’usage, il lui demanda comme une insigne faveur un dessin de sa main. Mathyssen s’empressa de le promettre, et Goltzius exécuta, pour l'honneur de son camarade, un dessin sur lequel il mit sa signature, et dont le peintre physionomiste fit des compliments et
HENRI GOLTZIüS (1558).
des remerciements sans lin à Mathyssen, en présence des autres artistes, qui en souriaient. Il faut croire, au surplus, que le séjour de Goltzius à Venise ne fut pas de longue durée, car il est à remarquer qu’il n’a jamais rien gravé de Jean Bellin, ni de Giorgione, ni de Titien, ni de Véronèse, ni même de Tintoret, lequel pourtant vivait encore et dont les principaux disciples étaient des Flamands. Le seul morceau qu'il dessina, dans l’intention de le graver, fut un Saint Jérôme en prière , d’après Jacques Palma le Jeune, qui, dans ce temps-là, tenait le haut bout de la peinture à Venise. Ce mor¬
ceau, dédié au laineux sculpteur et architecte Alexandre Vitloria, qui a rempli Venise de ses statues de marbre, de stuc et de bronze, semble prouver par l’inscription même que Goltzius lut lié d’amitié avec ce grand artiste *.
Pour retourner dans son pays, Goltzius passa par Trente et par Munich. Arrivé à Harlem, d’où il était parti si faible et si languissant, il surprit tout le monde par la superbe santé qu’il avait recouvrée sous les climats de l'Italie. Malheureusement, cet état de prospérité physique ne dura point. Soit que l’air humide de la Hollande lui fût contraire, soit qu’il eût trouvé au loyer domestique les ennuis qui l’en avaient chassé, on le vit retomber peu à peu dans sou ancienne maladie d’épui-
1 Je dis semble prouver, car la dédicace pourrait émaner du peintre: mais il esl plus probable qu'elle a élé faite par le graveur, et cela est aussi plus conforme aux usages.
ÉCOLE HOLLANDAISE
sement. Les médecins Je mirent au régime du lait de chèvre et ensuite du lait de femme, mais il (ut plusieurs années à se rétablir, et il n'y parvint qu'en modérant son ardeur, au travail pour se livrer chaque jour au bienfaisant exercice de la promenade1. Son œuvre, au surplus, à n’y regarder que les pièces datées, ne présente de lacunes que dans les trois dernières années du xvr siècle.
Les premières estampes que Henri Goltzius entreprit à son retour d'Italie furent 17*afei de Raphaël, qu’il grava d'après un dessin de Gaspar Celio, et la Galalée\ qu’il avait lui-mème dessinée à Rome, dans le palais Cliigi. Ce dernier morceau prouve déjà que le graveur s’était amendé en Italie. La taille en est simple, quoique toujours facile et ondoyante. Le caractère des têtes n'y est pas très bien conservé; mais ceci regarde le dessin. Quant au graveur, bien qu'il ait un peu trop chargé l'accent des muscles, on sent qu’il a mis dans le choix de ses travaux plus de tenue qu’à l’ordinaire, beaucoup moins de caprice et de prétention. Du reste, ici, comme ailleurs, les nus ont un aspect métallique, et la netteté même des incisions creusées par le burin, jointe à l’exagération des reflets, fait paraître d’argent des carnations qu’il eût été si facile à Goltzius de rendre dans toute leur morbidesse, avec un burin tel que le sien.
Mais les ouvrages qui suivirent immédiatement la Galalée (1593-9-4) méritent une particulière admiration : je veux parler des six grands sujets de la vie de Jésus-Christ, dédiés à Guillaume V, duc de Bavière. Aussi les appelle-t-on les Chefs d'œuvre de Goltzius. Jamais peut-être on ne poussa plus loin le talent du pastiche, ou, pour mieux dire, le génie de l’assimilation, qu’il l’a fait dans quelques-unes de ces pièces. Goltzius s’était proposé d’imiter sur le cuivre les manières de plusieurs grands maîtres, savoir : Raphaël, le Parmesan, Jacques Bassan, le Baroche, xVlbert Durer et Lucas de Leyde, et, pour les deux derniers surtout, il y a réussi de façon à tromper les plus habiles connaisseurs. On peut regarder, en effet, comme des chefs-d’œuvre la Circoncision , qu’il composa et grava dans le goût d’Albert Durer, et l 'Adoration des Muges, qu'il fit dans la manière de Lucas de Leyde. Ce n’est pas seulement par les objets secondaires que Goltzius ressemble ici à ses illustres modèles; c’est par l’esprit même de la composition autant que par le faire; c’est par les airs de tête, aussi bien que par la conduite des tailles. On dirait qu’il est entré tour à tour dans l’âme de Lucas de Leyde et dans lame d’Albert Durer. « Pour ces deux pièces, dit Mariette, on ne pouvait mieux faire. Celle de Lucas surtout est, à mon gré, une pièce inimitable. Sa manière, plus d'art, plus aisée et moins terminée que celle d'Albert, était bien plus difficile à être imitée, et il faut avouer qu’il faut être un grand homme pour se transformer de la sorte. »
Quant à l’estampe de la Circoncision , elle surprit et trompa tous les curieux de l’Allemagne. « L’on rapporte que Goltzius (c’est encore Mariette qui parle, d’après Van Mander), après avoir mis au jour la planche de la Circoncision , en fit tirer quelques exemplaires sur du papier qui, par sa couleur enfumée, avait un air d'ancienneté capable de faire illusion, et que les ayant envoyés en Italie, on
les y acheta fort cher, croyant que c'était un original d’Albert Durer; on y débita même que ce
peintre allemand avait ordonné par son testament que cette planche ne verrait le jour que cent années après sa mort, dans le cas où ses ouvrages continueraient à être recherchés. On eut même bien delà peine à se désabuser dans la suite de cette fable; on ne pouvait croire que Goltzius eût su si
bien imiter la manière du maître, qu’il n’y parût rien de celle qui lui était propre; une telle méta¬
morphose passait pour impossible dans l’esprit de bien des gens. Mais ils voulaient être trompés ; ils ne l’auraient pas été s’ils y eussent fait plus d’attention. C’est dans le Jésus-Christ circoncis que Goltzius a si bien imité la manière d’Albert; il l’a fait en 1594 et y a mis son portrait, c’est celui qui paraît derrière le vieillard qui tient l’Enfant Jésus'. Comment donc était-il possible qu’on prît le
1 Ce fui. sans doute a cette époque, je veux dire lorsque la santé lui revint, que notre artiste composa, avec une pointe d'esprit philosophique, celte jolie suite de dessins emblématiques sur la profession de médecin, qui fut gravée sous sa direction par un de ses élèves, on no sait lequel. Voici comment le graveur lui-même les explique par des inscriptions latines: 1. Dans le commencement de la maladie, lorsqu’on a recours au médecin, on ne l’estime pas moins que Dieu le Sauveur. — 2. Dans la suite de la maladie, on le regarde encore comme un ange descendu du ciel. — 3. Mais si le malade entre en convalescence, le médecin n’est plus qu’un homme ordinaire. — -4. Et ce médecin, h qui l'on donnait le nom de Dieu, est regardé comme un démon, lorsqu’après avoir guéri son malade, il demande le salaire de ses soins.