ABRAHAM R LO EM A ER T
C’est un phénomène dans la peinture des Pays-Bas, qu’Abraliam Bloernacrt, et un génie des plus étonnants. A regarder son œuvre, on le prendrait pour un petit-fils du Corrége; on le croirait né sous le soleil de la Lombardie, entre Parme et Bologne, et cependant sa patrie fut celle de tant d’autres peintres, moitié hollandais, moitié tudesques qui eurent en partage ou une naïveté profonde comme Ostade ou une élégance barbare comme Goltzius. Abraham Bloemaert naquit à Gorcum, dans la Hollande méridionale, en 4 561, selon Joachim Sandrart et Van Mander, peu d'accord sur ce point avec d’autres biographes. Corneille de Bie, par exemple, place la naissance de ce maître en 1564, et plus tard, Fuessli, dans son Lexique , le fait naître en 4569. Son père, Corneille Bloemaert, excellent statuaire de Dordrecht, s’étant retiré pendant les troubles des Pays-Bas à Bois-le-Duc, puis à Utrecht, commença dans celte ville l'éducation pittoresque d’Abraham en lui faisant copier des dessins de Franz Floris. De sorte que les premiers enseignements que reçut Bloemaert lurent ceux d un imitateur de Michel-Ange. On ne pouvait tenir de plus près à l’Italie ni puiser a une source plus haute le goût du grand style. Il n est
donc pas exact de dire que Bloemaert n eut pour maîtres que des artistes médiocres, cette qualification
ne pouvant convenir à Franz Floris.
ECOLE HOLLANDAISE
Il est assez remarquable que la plupart des anciens peintres joignirent beaucoup de modestie à leur précocité ordinaire, et que ceux-là eurent précisément le plus de maîtres, qui en auraient eu le moins besoin. C'est ce qui arriva à Bloemaert : « On le mit, dit Descamps, chez un barbouilleur qui lui lit peindre quelques ligures pour un maître en fait d'armes. L’élève faisait moins de cas du maître que le maître n'en faisait de l’élève. Il le quitta pour aller à Utrecht chez Joseph de Beer, élève de Franc Flore qui n’avait d'autre mérite que de posséder de grands modèles, tels que ceux de Blocklant. Bloemaert resta quelque temps aies copier... 11 travailla depuis chez Van Keel, qui, au lieu d'en faire unélève, l’employa à des fonctions viles. Peu satisfait de cette condition humiliante, il fut placé chez Henri Withoeck à Rotterdam, où il aurait pu profiter, sans la femme de ce maître qui le chassa de l'atelier dans la crainte que le talent de Bloemaert ne discréditât celui de son mari. Fatigué de sa mauvaise fortune, Bloemaert quitta sa patrie à quinze ou seize ans et fut à Paris. II s’adressa à Jean Bassot et à maître Héry, tous deux peintres médiocres; mais il ne resta avec eux que trois mois, dessinant et peignant toujours de génie, s
A celte époque la peinture en France était purement italienne. On n’y connaissait que l'école de Fontainebleau, c’est-à-dire le groupe d’arlistes qu’avaient formés le lîosso, le Primatice et Nicolo de Modène. A part quelques hommes naïfs comme Janet, on ne comptait donc à Paris que des sectateurs de l'art ultramontain. Les peintres en vue étaient l’Italien Roger de Rogeri, qui partageait avec Toussaint Dubreuil la direction de Fontainebleau, Jean Cousin, qui venait de recommencer Michel-Ange et de le franciser dans son Jugement universel , et Martin Freminet, qui, du même âge que Bloemaert, se disposait à partir pour Rome. Abraham Bloemaert n'eut donc rien à modifier à ses idées ; il resta dans la voie que lui avaient ouverte les dessins de Franz Floris. Cependant, comme son génie était plus tendre que hardi, plus gracieux que fier, il combina l’élément corrégesque avec l'imitation de Michel-Ange, et se fit une manière qui rappelle en même temps le goût du Parmesan, la douceur du Baroche et quelque chose de ce germanisme que Henri Goltzius avait rapporté dans son pays de ses voyages en Allemagne.
En revenant à Utrecht, Bloemaert passa par Heerentlials et s’y arrêta quelque temps pour recevoir les conseils de Jérôme Franck, autre disciple de Franz Floris, et disciple fidèle, qui le ramena ainsi naturellement au point de départ de son éducation. Sur ces entrefaites, Corneille Bloemaert, le père, ayant obtenu le titre d’architecte de la ville d’Amsterdam et la pension attachée à ce titre, alla s'établir dans cette ville et y emmena son fils, qui, secouant enfin la poussière des écoles, se mit à peindre de grands tableaux avec la facilité et la puissance d'un homme passé maître à son tour. Entre autres ouvrages qui établirent sa réputation, il fit un tableau de la Famille de Niobé percée de /lèches. Les figures étaient de grandeur naturelle et d'une tournure héroïque. La gravure ne nous a pas conservé cette composition, dont les biographes ont parlé comme d'une fort belle chose ; mais il est certain que l’empereur Rodolphe, ayant vu le tableau, en fut tellement frappé qu'il en commanda une répétition à Bloemaert.
Ce dont nous pouvons juger, c'est le Festin des dieux que Bloemaert peignit pour le comte de la Lippe et dont il fit également une répétition, au rapport de Van Mander. Ce tableau remarquable figurait au Louvre en 1813, lorsque les alliés reprirent les objets d’art que la conquête leur avait enlevés. 11 est aujourd’hui au musée de La Haye. 11 so compose de quatorze grandes figures à demi nues qui représentent les divinités de l’Olympe célébrant les noces de Thétis. Assis à table et distingués par leurs divers attributs, les dieux paraissent troublés à la vue de la Discorde, qui fond du haut des airs, portée sur un nuage, et vient lancer au milieu d'eux la pomme d'or destinée à la plus belle. Sur le premier plan, tournant le dos au spectateur, se dessine la figure de Vénus, qui montre sans voiles scs divines épaules, sa nuque voluptueuse et ce corps d'une beauté incomparable qui remportera le prix et n'a plus besoin de ceinture pour se faire aimer... Ailleurs qu'au musée de La Haye, cette peinture mythologique ne serait peut-être pas remarquée plus qu'une autre; mais là, au milieu d'une école familière, bourgeoise et protestante, qui évite le nu. qui ignore les conventions académiques et le style, un morceau de ce genre no peut manquer d'attirer fortement l'attention. Abraham Bloemaert, aussi bien que le