‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 33 sur 136 · SAINT MARTIN · texte numérisé non relu

SAINT MARTIN

suspendent à des arbres le rideau qui décore le lieu du festin, tout cela tranche vivement sur la bonhomie et le naturalisme des Hollandais, tout cela trahit l’influence du style étranger, influence qui régna en Hollande au seizième siècle, disparut à l’arrivée de Rembrandt et ne reparut qu’avec Gérard de Lairesse, près d’un siècle plus tard.

ECOLE HOLLANDAISE

Génie plein de feu, toujours éveillé et véritablement universel, Abraham Bloemaert n'avait de répugnance en peinture que pour le portrait, non qu'il ne fût parfaitement capable d’y réussir ; mais l'impatience de sa verve ne lui permettait pas de s’astreindre à la scrupuleuse étude qu’exige l’interprétation d'une physionomie individuelle. A part cela, il abordait tous les genres, et il y brillait sans effort. Au début de sa carrière, après avoir imité les fiers dessins de Franz Floris, il s’était exercé à peindre des natures mortes et avait étonné les amateurs par une copie d’après Langen Pier, dont l’humble sujet était une Cuisine avec ses ustensiles. Depuis, il avait parcouru tous les degrés de l’échelle, il avait touché en maître à toutes les variétés de l’art : l’histoire sacrée ou profane, l’allégorie, le paysage, les animaux, les fleurs, les plantes, les coquillages. Et il est à observer qu’à l’exception de la figure humaine et des draperies, qu’il peignait plutôt de pratique d’après un certain idéal qu’il s’était formé, il dessinait d'après nature les divers objets qui devaient entrer dans ses compositions, tantôt à la plume avec un lavis de bistre, tantôt à la sanguine et au crayon blanc. Mais comme la dignité du peintre de style ne l’abandonnait pas un seul instant, quand il voulait reproduire des coquillages avec la curiosité de leurs formes et l’ôclalanle finesse de leurs nuances, il faisait paraître dans le fond du tableau une Andromède ou quelque divinité littorale, comme pour relever la vulgarité du sujet par la présence ou l’indication lointaine de ces figures héroïques, aimant mieux encore faire d’une Andromède l’occasion d’une étude de coquillages que de passer pour un simple peintre de nature morte, confiné dans les rangs inférieurs de l’art. Cette variété du talent de Bloemaert est du reste un des traits caractéristiques de ce maître. Sandrart y fait allusion dans une épigramme latine où il joue sur le nom de Bloemaert , qui veut dire en hollandais fleuri , épigramme dont le sens est : « Ce peintre, qui eut à peine la nature pour maître, est cependant l'égal des plus habiles. Il a su représenter les hommes, les animaux des bois, les oiseaux de l’air, les champs, les navires, et fleuri il a peint les fleurs. »

Pinxit aves, naves, homines, lierbasque ferasquc-.

Et latos flores, floridus innumeros.

En tant que paysagiste, Bloemaert mérite une attention particulière. 11 apporta dans cette partie le même sentiment de grâce maniérée que dans ses tableaux d’histoire. Il tourmenta ses arbres comme il avait tourmenté ses figures d'hommes et de femmes. Ses troncs noueux se penchent, se redressent, se tordent en tous sens comme des hêtres endoloris qui ont subi toutes les violences de la tempête ; ses branches sont tortues, son feuillage est rond et tient à peine aux rameaux. S’il fait une clôture agreste, elle semble renversée à demi par le vent; si c’est un groupe d’arbres, il les représente croisant leurs branches et poussant dans des directions contraires ; si c’est une chaumière, il la construit de planches inégales, mal jointes, et d’un aspect tout à fait champêtre ; ses terrains sont raboteux, ses animaux, qu’il touche avec esprit, sont dessinés et posés, non pas précisément selon la vérité, mais selon la vraisemblance. Quant à ses bergers, loin d'avoir des attitudes et des mouvements rustiques, ils affectent ordinairement de nobles postures et ressemblent à des héros déguisés en villageois. On peut aussi observer ce caractère dans le grand tableau de Y Annonciation aux bergers dont Saenredam a fait une si belle estampe et qui est un des chefs-d’œuvre de Bloemaert.

Pour en revenir aux compositions historiques de ce maître, on y trouve en somme toutes les qualités de la grande peinture, de belles ordonnances, l’entente du clair obscur, qualité toute hollandaise, combinée avec le grand goût des Italiens et leur désinvolture. Quelquefois cette grâce s’exagère jusqu a l’afféterie, surtout dans les sujets profanes. Les figures de Bloemaert se tiennent alors sur la hanche, balancent leur attitude, se manièrent et s’allongent pour plus d’élégance. Ses mains, d’ailleurs jolies de mouvements, sont rondes et boudinées... Mais quand la scène devient plus grave, il semble que le style de Bloemaert s'épure et prend aussi plus de gravité. Tout le monde connaît ses quatre Pères de 1 Église, ne fût-ce que par la magnifique gravure qu'en a faite son fils, Corneille Bloemaert. Là, tout est noble et assagi. Le peintre s'y est élevé de son maniérisme ordinaire à la douce dignité de Louis

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autres, la mitre en tête, sont revêtus de leurs habits pontificaux de toile d’or. Debout, sur le premier plan, saint Augustin représente la Foi, et tout dans cette grande figure est admirable, l’expression de la tête, l’ampleur de la draperie, la simplicité de la pose. Saint Grégoire assis, un livre sur ses genoux, personnifie les dogmes de l’Eglise, comme tout près de lui, saint Ambroise en personnifie le gouvernement. Ainsi toutes les grandes faces du christianisme sont visibles dans cet imposant tableau. Mais ce qui est vraiment digne d'un peintre de premier ordre, ce sont les deux figures d’anges si noblement drapées qui, du haut des deux, descendent sur l'autel avec une auguste symétrie, et font tout resplendir de leur lumière. Nous avons vu le dessin original d’Abraham Bloemaert d’après lequel a été exécutée, de même grandeur, la superbe estampe de Corneille ; mais il faut bien le dire, le burin du fils est encore loin de la plume du père. Accentuées par un trait plein d’esprit, plein de sentiment surtout, largement et habilement ombrées au bistre, les figures d’Abraham Bloemaert ont dans le dessin bien plus d’expression et bien plus de feu que dans la gravure, et cependant celte gravure est demeurée célèbre et elle marque une des époques les plus brillantes de l’histoire de l'art.

Nous avons dit qu'il entrait un peu de germanisme dans la manière italienne de Bloemaert. Et en effet, si on le considère particulièrement sous le rapport des draperies, — et c'est un des côtés les plus remarquables de son talent, — on verra que Bloemaert est, pour ainsi dire, un Albert Durer assoupli. Ce qu il y avait d anguleux, de gothique et de barbare dans le dessin allemand est à peu près disparu, mais il en reste encore une réminiscence éloignée. D'un angle à l’autre, la ligne s’adoucit, elle est coulante, mais elle s'arrête brusquement comme pour racheter la mollesse du contour par la vivacité du pli. Le crayon d Abraham Bloemaert, après s’être complu dans les rondeurs, brise de temps à autre sa direction, tourne court et accuse ainsi les méplats. Et ceux qui n’auraient pas vu les tableaux de ce maître, qui ne sont pourtant pas très rares, pourraient juger de la justesse de ces observations d’après les gravures que Bloemaert, le père, a faites de sa propre main, car cet artiste a gravé à la pointe, au burin, sur bois et en camaïeu.

En regardant ses eaux-fortes, où il laisse courir librement sa pointe sur le vernis, on le prend sur le lait, pour ainsi parler. Son génie facile s y abandonne, absolument comme dans ses dessins, aux caprices de l’imagination et aux préférences d’un goût peu châtié. On voit là tout ce qu’il savait, tout ce qu'il osait et comme la science de l’anatomie et des proportions était subordonnée, chez lui, à un certain idéal de la grâce qui varie de la fierté à la mignardise. Rien de plus spirituel, par exemple, de plus résolu et de plus joliment maniéré que son eau-forte d eJunon, petite pièce en hauteur qui, dans la pensée du giaveui-peintre, caractérise 1 Orgueil. Le sentiment de la forme y est exprimé par des tailles qui semblent rencontrer dans leur marche toutes les saillies du corps de la déesse, et se chiffonner avec la fine draperie qui recouvre ce corps élégant. Ailleurs, ce sont des Sainte Famille, qui tantôt rappellent les tournures sveltes du Parmesan, tantôt annoncent la douce manière du Guide. Quant au faire du graveur, il lépond tout à fait au caractère de 1 invention. Sa taille souple s’arrondit presque partout, serpente dans les chairs, enveloppe les jointures, tourne autour des yeux de la draperie, et vise évidemment à la grâce. Bloemaert parait avoir, de la ligne de beauté, la même idée qu’cn donnait Hogarth, deux siècles plus tard, dans ses écrits. Le travail de son burin se ressent du voisinage des Henri Gollzius et desMathan, et 1 on y retrouve, toutefois avec moins d’exagération, les tournoiements affectés et bizarres de ces burinistes trop adroits, ou plutôt trop jaloux de le paraître.

Quant aux camaïeux de Bloemaert, ils sont à notre avis d'un style plus sévère que ses eaux-fortes, notamment les figures de Moïse et à'Aaron, et cela s’explique par le surcroît d’attention que le peintre a dû y apporter. On sait que les gravures en camaïeu sont des imitations de dessins au lavis, faites avec une ou deux couleurs, au moyen de trois planches, dont chacune est une contre-épreuve du sujet. La première imprime le trait, la seconde les demi-teintes en réservant les lumières, et la troisième les fortes ombres. Le plus ordinairement, ces estampes s'impriment sur papier gris, ou teinté de jaune, de bistre, de bleu clair, dont le ton seul forme la demi-teinte, et alors on n’a besoin que de deux planches, l’une

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