LÉONARD R RAME R
Il n’est quTienr et malheur, aussi bien en peinture, qu’en toute autre chose. Pourquoi Léonard Bramer est-il moins connu que tant d’autres artistes qui lui sont inférieurs, et dont le nom se trouve à chaque instant sous la plume des critiques et des biographes? Est-ce la rareté de ses tableaux qui le fait oublier ? Mais d’autres peintres ont aussi peu travaillé que lui et n’en sont que plus recherchés. Est-ce le peu d'intérêt des scènes qu’il a représentées? Mais, au contraire, toutes ses peintures sont rehaussées par le prestige des effets de flambeaux et s’enveloppent des mystères de la nuit. Lorsque sa pensée est élevée, il l’exprime avec force et x répand une poésie profonde ; lorsque son intention est familière et toute flamande, elle intéresse encore par les drames du clair-obscur et par une touche aussi légère, aussi fine dans les petits tableaux, qu'elle est mâle et fiôrc dans les grands. U n'est donc pas concevable que Léonard Bramer soit demeuré si loin des courants de la renommée, et que son nom se rencontre si rarement dans les livres d'art, alors qu’il surpasse tous les imitateurs de Rembrandt, et qu’il est celui de tous les peintres hollandais qui a le plus approché de ce grand maître.
On a souvent dit que Léonard Bramer avait été l'élève de Rembrandt : mais cela ne peut s'accorder ni avec les faits, ni avec les dates. Né àDelft en 1596, Bramer était de dix ans plus âgé que Rembrandt, et quand celui-ci n’avait encore que huit ans, Léonard avait déjà quitté la Hollande. Vers 1614, il fil un voyage en France, passant par Arras et Amiens pour venir à Paris où il s’arrêta quelque temps. Il se rendit ensuite à Marseille et s'y embarqua pour Rome. Lorsqu'il arriva dans cette ville, ou s'y occupait beaucoup d’un peintre allemand aussi renommé pour ses infortunes que pour l'originalité de sa manière ; je veux parler d’Adam Elzheimer. Ses pelits poèmes nocturnes, traduits en gravure par te comte de Goudt, avaient fait à Rome d’autant plus de sensation, qu’ils tranchaient avec tout ce qui avait illustré l'école romaine. 11 est assez probable que l'artiste hollandais, imbu de ce naturalisme particulier aux hommes du Nord, fut frappé des Me/ted 'Elzheimer et qu'il les admira jusqu’à les imiter, à l’exemple de son compatriote Gérard Honthorst, qui fïorissait à Rome dans ce temps-là. C’est ainsi que par sa prédilection pour les fantômes du clair-obscur, Léonard Bramer se trouve avoir eu de la ressemblance avec Rembrandt, sans avoir été pourtant son élève, car bien avant d’avoir pu même le connaître, il chercha les effets de cette lumière factice et comprimée que les Romains appellent liane serralo.
Les biographes ilalicns ont parlé de presque tous les peintres étrangers qui sont allés en Italie, mais ils n'ont fait aucune mention de Léonard Bramer. Ni Passeri, ni Baglione, ni Pascoli, ni Zanelti, ni Lanzi, ni aucun autre écrivain de ce pays, que nous sachions, n'a cité le nom de Bramer, et cependant c'est en Italie qu’il a fait ses plus grands et ses plus beaux ouvrages. Descamps, qui a suivi Houbraken et Campo Weyerman, nous apprend que Bramer peignit pour le prince Marie Farnèsc, duc de Parme, et qu’il travailla aussi à Mantouc, à Padoue, à Venise, à Naples. Que sont devenues ces peintures? Nous n'avons pu le découvrir. Ce qui est certain, c'est qu’on n'en trouve ni à Mantoue, ni à Padoue, ni à Venise, du moins dans les lieux publics, et que les descriptions modernes de ces villes ne portent la trace d’aucune peinture de Bramer. Heureusement, pour nous, que nous avons vu il y a quelques années, à Dresde, un des morceaux les plus étonnants de ce peintre, Jésus succombant à la douleur. C’est le litre qu'on a donné, dans la gale rie de Dresde, à un tableau qui, de loin, nous avait produit l’effet d'un Rembrandt. Le Christ y est représenté au milieu des soldats qui viennent de lui enfoncer la couronne d'épines. Assis sur une pierre, il agonise de douleur et sur son front ruisselle la sueur de sang ; mais tout cela, est noyé dans une obscurité tragique, de sorte qu'à l'expression des figures, qui est saisissante, se joint encore ce genre d'expression qui résulte du clair-obscur. Plongé dans ces limbes de désolation, le Fils de l’homme parait plus touchant, car il y a quelque chose de pathétique dans les ténèbres, lorsqu'elles oppriment la douleur. Fortement senti, librement touché, ce Couronnement d’épines nous fit une impression qui, après huit ans, ne s'est pas encore effacée, et il est rare que les drames de Rembrandt lui-même nous aient plus vivement émus. Ajoutez que le tableau de Bramer est tout palpitant d'une exécution rapide, comme si le peintre n’eût fait qu'y jeter le feu de son ùme. Du reste, que Rembrandt et Bramer se soient connus, cela n’est pas douteux, et s’il est vrai que le peintre de Delfl avait déjà contracté en Italie, en étudiant Elzheimer et le Bassan, l'habitude de peindre des effets de nuit, on peut croire que, lorsqu’il fut de retour en Hollande, l’influence de Rembrandt acheva de le pousser dans cette voie et lui donna un nouveau goût pour le clair-obscur. 11 existe en Angleterre, dans la galerie de lord Carliste, un portrait de Léonard Bramer qui m’a intéressé à double titre, car il est peint par Rembrandt. Exposé dans les salles de la Britis/i Institution, en 1853, où j’ai eu la bonne fortune de le voir, ce beau portrait attirait les regards de tous les amateurs, et chacun d’eux y revenait avec plaisir après avoir fait le tour de l’exposition. Bramer a une vraie figure d’artiste. Il porte sur la tête un chapeau à grands bords, et il tient dans ses mains un cahier de dessin et un crayon. La tête intelligente se détache en clair sur la masse brune du chapeau et en vigueur sur la masse claire que forme une large collerette. Le tout est peint d'un ton mordoré et profond, par touches heurtées, comme l’admirable portrait de jeune homme que nous avons au Louvre. Rembrandt a un peu négligé les mains, comme il lui arrive souvent de le faire ; mais bien que légèrement sacrifiées, ces mains délicates, ces mains de peintre, sont encore
LKONARD BRAMER (1896) 3
charmantes clans leur vive indication, et la physionomie, la tournure, 1 action du modèle, sont d une noblesse cjue Van Dyck n’aurait point surpassée.
11 est donc certain que Bramer, s'il n'a pas été l’élève de Rembrandt, a été du moins son ami et s'est trouvé engagé dans la manière rembranesque autant par ses prédilections antérieures, que par l'ascendant qu'un si grand maitre devait exercer naturellement sur tous les peintres qui l’approchaient. Revenu à Delft, Bramer y eut moins d'occasions de peindre en grand, et pour se conformer au goût des curieux de son pays, il fit beaucoup de dessins et de petits tableaux sur cuivre. Ses dessins sont toujours à l'effet, soit que le peintre ait employé une plume grasse pour les contours et du lavis pour les ombres, soit qu'il ait mis des rehauts de blanc sur du papier bleu. Presque tous ceux que l'on connaît de lui ont trait
au Nouveau Testament. Quant à ses petits tableaux, qui d'ordinaire représentent des incendies de nuit, des scènes de voleurs, des souterrains éclairés aux flambeaux, ils sont touchés* avec infiniment desprit, empâtés d’une excellente couleur, et ils amusent l'œil par le piquant des lumières. Un peut s en faire une idée d'après celui de Pt/rame et Thisbé que Le Brun a fait graver dans sa Galerie des peintres flamands, et qui est aussi remarquable par l’expression que par le jeu des clairs et des ombres. Un trait auquel on peut reconnaître les tableaux de Bramer, c’est qu il aimait à y- introduire des vases d or ou d argent, parce qu'il excellait à les rendre et qu'il en lirait souvent avec bonheur des effets accessoires et d’agréables prétextes à des échos de lumière. 11 y en a deux exemples frappants dans la galerie du Belvédère, a Vienne. Pour avoir l’occasion de montrer son talent à peindre les objets inanimés, Bramer a composé deux allégories des Vanités dit monde , et l’on y voit, étalés avec complaisance, groupés avec esprit, des vases précieux, des instruments de musique, des bijoux, des armures qui ont presque autant d importance
ECOLE HOLLANDAISE
dan:- le tableau, que les figures humaines qui en achèvent la composition. Celui de ces deux tableaux qui représente une femme se regardant au miroir et un jeune homme qui joue du luth en chantant, a été gravé à l'eau-forte par Léonard Bramer lui-même, et non par un Jean Bramer qui n'a jamais existé autre part que dans le Dictionnaire de Heinecken. L'épreuve que possède le Cabinet des Estampes, de cette pièce rare, est très lisiblement marquée L. Bramer inv., et à la suite de celte inscription, sont écrits à la main, d'une écriture ancienne, les mois et frc. Nous ne douions pas pour notre compte que cette pièce soit de la main de Bramer, d'autant que sur l'épreuve en question, on peu! voir d'intelligentes corrections au fusain et l’addition d une épée sur le devant, corrections et addition qui sont évidemment le fait de l'artiste lui-même. Au surplus, graveur ou peintre. Bramer est un maître et il mérite de figurer à une place honorable dans l’école de Hollande el à la première place parmi les satellites du génie de Rembrandt.