JEAN VAN GO YEN
" Iloogstraten raconle, dans le sixième livre de sa Haute
Ecole de Peinture, que Van Goyen, Knipbergen el Parcelles : J -J firent un jour une 'gageure à qui peindrait le mieux un tableau dans la journée, et cela en présence d'autres artistes leurs amis.
Knipbergen porta une grande toile et y commença un paysage où il semblait improviser toute chose. On eût dit qu’il prenait sur sa palette des ciels, des lointains, des rochers, des ruisseaux et des arbres tout faits et qu'il ne faisait que les appliquer sur la toile : son tableau fut le premier fini des trois et il n’était pas sans mérite. Van Goyen prit un panneau (car c’était son habitude de peindre sur bois) et sans y avoir rien dessiné, il se mit à le frotter partout jetant çà et là du clair et du brun, avec une telle confusion qu’il n’était pas possible de prévoir ce que cela produirait. Mais peu à peu ce chaos se débrouilla, et en s’éloignant de quelques pas comme le peintre, les spectateurs distinguèrent un ciel léger dominant un paysage agreste et des hameaux perdus dans Je lointain . Un reste de fortifications s’offrait au second plan et une porte d’eau y
ÉCOLE HOLLANDAISE
laissait voir une chute considérable, une rivière avec des bateaux et des chaloupes remplies de petites figures; sur le devant des masses larges vigoureusement rembrunies faisaient fuir le paysage et achevaient dans la perfection un tableau louché d'ailleurs ou plutôt heurté avec esprit et d'une couleur excellente. Mais Parcelles dérouta ceux qui le virent commencer. Tenant à la main sa palette et ses pinceaux, il demeura longtemps immobile devant sa toile, à réfléchir sur ce qu'il allait faire ; chacun pensait que Parcelles n’aurait jamais fini dans le délai voulu et qu'il perdrait la gageure, lorsque tout à coup on le vit entamer son ouvrage avec une extrême vitesse, et l’on fut très étonné qu’il eût fini dans le temps convenu : c’était une Marine qui enleva tous les suffrages. Ce tableau, dit Hoogstraten, était produit avec réflexion ; l'auteur l’avait conçu avant de le faire, pendant que les deux autres n'avaient pensé au leur qu'en l’exécutant. Les morceaux de Knipbergen et de Van Goyen étaient faits avec esprit et pleins de goût : mais Parcelles avait pour lui toutes ces parties et de plus la vérité d’une étude qui eût été peinte d'après nature, au lieu de l’être sur l'impression vague d’un souvenir éloigné. Il gagna donc le pari, grâce à la réflexion qui avait précédé son travail, et le narrateur en tire cette conséquence qu'il faut penser avant que d’agir.
Cette anecdote, une des plus charmantes de l’histoire des peintres, nous donne sur-le-champ une idée du caractère et du talent de Van Goyen. Peut-être faut-il en conclure seulement qu'il y a différentes manières de sentir et de peindre, et que par divers moyens, comme dit Montaigne, on arrive à pareille fin. Ce qu’il y a de certain, c’est que les vrais peintres obéissent avant tout à leur tempérament : les uns méditent leur sujet, et le retournent plusieurs fois dans leur esprit : ainsi faisait Nicolas Poussin, ainsi M. Ingres ; les autres peignent d’abondance, comme Lesueur, et leur œuvre n'est, pour ainsi parler, qu’une effusion de leurs sentiments intimes ; ils travaillent sous la dictée du cœur plutôt que sous l’impulsion de l’esprit. Quelques-uns labourent péniblement leur sillon, s’ils s’appellent, par exemple, le Dominiquin. ou Léopold Robert. Celui-ci est possédé de la fièvre comme le Tintoret ou Eugène Delacroix ; celui-là calcule ingénieusement son effet ; cet autre, vivement impressionné par la vue des choses extérieures, c’est-à-dire de tout ce qui vit et se meut sous le soleil, exprime à la hâte son impression, comme David Teniers, et l’on peut croire qu'en mûrissant son ouvrage, en le ruminant, il ne le réussirait pas mieux, et que bien au contraire il risquerait de laisser refroidir et s'éteindre cette flamme légère qui est la définition même de son talent. Van Goyen appartient précisément à cette race d improvisateurs aimables qui font toujours vite et facilement bien.
Jean Van Goyen, né à Leyde en 1595, eut pour père un amateur de dessin et de peinture à qui n’échappèrent point les dispositions naturelles de son fils. Flatté de lui trouver des goûts parfaitement semblables aux siens propres, Joseph Van Goyen, fit entrer successivement son fils chez plusieurs maîtres, et d’abord chez un paysagiste, nommé Schilperoort, qui peut-être lui inspira cette préférence qu il a toujours eue pour le paysage. Jean Van Goyen ne resta pas longtemps dans l'atelier de Schilperoort ; il en sortit pour prendre les leçons de Jean Nicolaï, bourgmestre et bon peintre ; mais, avec une mobilité de caractère qui était la contre-partie de son talent facile et vif, il ne put se fixer sous la discipline de ce nouveau maître, et alla chercher les conseils de Jean- Adrien de Man, avec lequel il ne demeura aussi que fort peu de temps. Son père, ayant envie d’en faire un peintre sur verre, le mit chez Henri Klok ; mais cet art, qui demande beaucoup d’attention, de patience et dé soins, ne convenait pas à Van Goyen autant que la peinture à l’huile, qui se prête aisément aux rapides créations du pinceau. L écolier quitta donc encore une fois son maître, et son père l’envoya à Horn, dansla Nort-Hollande, achever son éducation sous Guillaume Gerritz. C’était son cinquième mailre et ce ne fut pas le dernier; mais celui-là du moins sut le retenir deux ans auprès de lui.
A l’âge de dix-neuf ans, Jean Van Goyen fut pris de l’amour des voyages ; il vint en France, en visita les principales villes, et resta quelque temps à Paris, où il exerça son talent. A l'époque de son séjour à Paris, c’est-à-dire vers l’année 1615, il ne s’v trouvait aucun homme démarqué surtout dans le genre des marines et des paysages qui était celui où Van Goyen excellait. Ce qu'on a plus tard appelé la pein-