‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 48 sur 136 · JEAN VAN GOYEN · texte numérisé non relu

JEAN VAN GOYEN

ture de genre n'existait pas encore dans l'école française, et, à l’exception des frères Le Nain qui commençaient à introduire dans la peinture des éléments et des personnages jusque-là regardés comme secondaires, personne n’était en état de faire, concurrence à Van Goyen pour ses plages , ses vues de fortifications maritimes et ses paysages agrestes. Le Poussin était encore inconnu. Claude, Yalentin, Blanchard et Philippe de Champagne n’étaient que des enfants, et l’art historique, le grand art particulier à la France, était lui-même à créer. C’est là ce qui explique pourquoi tant de peintres étrangers vinrent alors à Paris. On y comptait Ferdinand Elle de Malines, François Porhus de Bruges, George Lallemant de Nancy (la Lorraine n’était pas alors à la France), et le dix-septième siècle n était qu en gestation des grands génies qui l'illustrèrent.

De retour de son voyage en France, Van Goyen en savait certainement assez pour se passer de maître. Cependant, dès qu’il fut revenu à Leyde, son père le conduisit à Harlem chez un peintre fort en

renom, Van de Velde, qu’on suppose être le frère aîné de Guillaume Van de Velde, premier du nom. Isaïe, très habile paysagiste, était aussi peintre de batailles; il représentait des rencontres de cavalerie, des attaques de voleurs, et dut enseigner à son élève comment on campaitune figure sur ses pieds. Van Goyen s’en est souvenu. Il ne demeura qu'un an chez Van de Velde, et il y fit des progrès si surprenants qu’enfin il put secouer pour toujours la poussière des écoles. Passé maître à son tour, il retourna se fixer à Leyde, s’y maria, et s’y fit une réputation parmi les amateurs, qui recherchèrent ses tableaux.

La ville de Leyde, où Van Goyen avait pris naissance, était aussi la patrie de Rembrandt. Quoique plus jeune que son compatriote, Rembrandt s’était fait connaître avant lui et déjà son génie jetait de l’éclat. Il est difficile de penser que ces deux peintres ne se connurent point à Leyde dans l’intervalle de 1 625 à 1630, d’autant plus qu’un des maîtres de Van Goyen portait précisément le nom de Gerritz, et pouvait bien être parent du grand peintre. Quoi qu'il en soit, il y eut entre ces deux artistes ce point de ressemblance que l’un et l’autre ils virent la nature largement et trouvèrent leurs tableaux suffisamment finis, quand ils reproduisaient vivement ce premier aspect de la vie et du monde extérieur qui frappe un homme bien organisé, un homme d'élite, de manière à n 'être jamais oublié. Seulement Van Goyen s’en

ECOLE HOLLANDAISE

tint à la surface visible, tandis que Rembrandt alla jusqu'au fond, jusqu'à l'âme des choses, et sut prêter à la nature même ses plus intimes émotions.

Les amateurs de peinture, j'entends ceux qui aiment l'art pour lui-même et n'estiment pas un tableau suivant le cour moyen des ventes publiques, se sont demandé plus d'une fois pourquoi une marine de Van Goyen ne se vendait guère que cent écus, alors que des paysages de certains maîtres qui ne le valent pas se vendent facilement cinq et six mille francs. Ce phénomène, étrange au premier aperçu, peut s’expliquer cependant par deux raisons : d'abord c’est que la rareté est toujours un élément essentiel dans l'appréciation des tableaux, et que les peintres qui ont eu le talent facile, la touche leste et de la promptitude dans la conception, sont naturellement censés avoir beaucoup produit et ont, en effet, produit beaucoup. D'un autre côté, il existe en fait d'art une qualité qui échappe cà la plupart des hommes, et n’est comprise que des artistes et d'un fort petit nombre d'amateurs. Je veux parler de ce feu rapide qui anime certains peintres et fait qu'une impression est par eux aussitôt rendue que sentie. De môme qu’il y a la fleur du sentiment pour les poètes, il y a aussi une fraîcheur de pinceau qui enchante les connaisseurs d'élite. De là ce goût passionné de quelques amateurs pour les dessins de maîtres, pour ces croquis même qui, souvent sous une forme brusque, imparfaite, inégale, recèlent le pressentiment d’un chef-d’œuvre. Van Goyen eut au plus haut degré cette qualité rare du premier jet qu'il montra si étonnante le jour de sa gageure avec Parcelles, lorsque précipitant sur sa toile de hâtives indications de lumière et d'ombre, il faisait, pour ainsi dire, jaillir sa pensée du sein même de l’exécution. Malheureusement le gros des amateurs, sans parler du reste, n'estime que les tableaux finis, caressés, terminés avec amour. Tout ce qui porte les traces de la facilité ne pèse que peu de chose dans la balance de l'appréciateur vulgaire et surtout dans celle de l’acheteur. La plupart des hommes ne veulent donner un haut prix que des ouvrages qui paraissent avoir coûté beaucoup de peine.

Ainsi doit s’expliquer la disproportion énorme qui existe, dans l’ordre des estimations, entre un Van Goyen et un Ruysdael, par exemple, et si l’on ne veut pas entendre ici Jacques Ruysdael, si haut placé par la profondeur du sentiment et la finesse de l'exécution, au moins peut-on rapprocher Van Goyen de Salomon Ruysdael, dont les tableaux plus sombres et souvent dépourvus de transparence ont pourtant plus de valeur que ceux de Goyen qui fut son maître et qui, à notre sens, lui est supérieur. Que si la question était portée devant un tribunal d'artistes, elle serait tout autrement résolue par eux que par les amateurs ; nul doute que Van Goyen ne fût replacé au rang qui lui appartient, a côté de Guillaume Van de Velde et de Jacques Ruysdael, mais cependant un peu au-dessous.

Du reste Van Goyen n'aborda jamais d’aussi grandes difficultés que ces deux maîtres. Ses sujets sont simples comme sa manière. Ce sont ordinairement des vues de rivières dont 1 eau tranquille porte des bateaux marchands ou des barques de pêcheurs ; sur le rivage et presque à fleur d eau s étendent ces terrains d'alluvion qui composent presque tout le sol de la Hollande ; on y voit des hameaux sur pilotis, et souvent le clocher d’une église de village dont le peintre fait contraster les formes pittoresques avec les lignes de l’horizon. Quelquefois c'est une tour ruinée qui sert de motif principal à la composition de Van Goyen, et rappelle l'idée des longues guerres dont la Hollande fut le théâtre, en opposition avec la paix profonde qui règne sur le tableau du maître. Car c’est un des traits caractéristiques de Van Goyen que ses marines ou plutôt ses paysages maritimes sont toujours calmes, paisibles et un peu mélancoliques. Sans doute ce n’est point la tristesse amère qui nous saisit et nous remue à l’aspect des bocages de Ruysdael ; c’est une mélancolie douce qui berce l'imagination et fait rêver. Le soleil n apparut jamais dans les tableaux de Van Goyen. D’humides nuages voilent constamment ses ciels qui, dans les parties claires, affectent les tons argentins de Teniers. La plage est enveloppée d une brume grisâtre qui estompe les lointains. Au mouvement des nuages, à la voile inclinée des navires, on devine le souffle du vent et l’on croit l’entendre gémir le long de la grève. Ces plaines, sans accident et sans fin, ces incolores solitudes ne sont animées que par le passage d’un bateau pêcheur ou d une chaloupe qui porte des paysans et leurs denrées. La Hollande est le pays du monde où 1 on entend le moins de

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