‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 49 sur 136 · JEAN VAN GOYEN · texte numérisé non relu

JEAN VAN GOYEN

bruit, précisément à cause des innombrables canaux qui la divisent et la traversent en tous sens. Voyages, promenades, transports, communications tout se fait par eau. Le chariot du pauvre est une barque. Le chemin d'un village à l'autre est un canal. Les manoeuvres les plus bruyantes se font là sans effort apparent et sans bruit. Cette impression de silence et de paix est reproduite à merveille dans les tableaux de Van Goyen. La teinte en est monotone et attristée. Aucun ton brillant ou coquet ne vient troubler l’uniformité de ces paysages pleins d’eau, ni en déranger 1 harmonie. Derrière les nuages qui traversent le ciel, on voit un peu transparaître la lumière du soleil, mais éloignée et assourdie comme l’est un flambeau dont la lueur est interceptée par un store. On dirait que le peintre, ayant la main remplie de lumière, n'a voulu l’ouvrir qu'à moitié.

Cette mélancolie des marines de Van Goyen a été vivement sentie et exprimée avec bonheur par M. Alfred Michiels, lorsque examinant l'influence qu’a dû avoir le sol de la Hollande sur la peinture de ses maîtres, il a dit 1 : <r L’humidité excessive de la Hollande, sa position critique, son sol effondré augmentent la tristesse qu’y répand le climat. Guichardin affirme d'un air très sérieux que le pays entier flotte sur l’eau comme une barque. La chose est difficile à croire ; mais on éprouve dans cette région noyée un sentiment d’où a pu naître une telle fable : on s’imagine habiter un navire et 1 on est pris d’un lourd malaise, d’une vague inquiétude. Pendant les mois les plus chauds, pendant les jours les plus purs de l’été, si le vent change tout à coup et souffle du nord, on se trouve au bout

1 Histoire de la Peinture Flamande et Hollandaise, tome 1. chapitre u.

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d'une heure en plein décembre. Une bise glaciale vous refroidit le corps et vous chagrine l’âme par son murmure. Des nuages profonds voilent le soleil; un épais brouillard inonde les campagnes. Du haut d'un pyroscaphe, la scène est vraiment lugubre. Vous n’apercevez au loin qu’une onde terne et des côtes à demi effacées. Un bâtiment vous apparaît çà et là dans la brume ainsi qu'un vaisseau-fantôme. Des centaines d’oiseaux, mouettes, pétrels, grues et plongeons, s’envolent en criant des îles basses que la marée envahit et n’abandonne qu’un petit nombre d'heures. Vous cherchez des yeux les phoques, les lamentins du cercle polaire et le morse aux dents gigantesques. Il n’est donc pas surprenant que la plupart des toiles des Hollandais, les dunes de Wynants et d'Adrien Van de Velde, les eaux de Van Goyen, les sites de Ruysdael expriment une sombre mélancolie. »

Faute d’avoir saisi ce côté poétique, les auteurs qui ont écrit sur la peinture ont cherché une explication matérielle à ce ton monotone qui enveloppe les marines de Goyen et ses paysages. Descamps et après lui beaucoup d’autres ont dit de ces tableaux que, s’ils sont maintenant gris et uniformes de couleur, ils n’étaient pas comme cela quand Goyen les peignit, mais que ce peintre s'étant servi d'un bleu qu’on appelait bleu de Harlem , y fut trompé ainsi que bien d’autres, et ne prévit point que cette couleur subirait les altérations qui l’ont depuis fait mettre entièrement hors d’usage. Cette observation, qui se trouve dans Houbraken, a été reproduite par Descamps et ensuite par les divers compilateurs qui ont réédité l’Histoire des maîtres hollandais, et même par M. Deperthes dans son estimable ouvrage sur les paysagistes 1 ; mais il est clair qu’une telle explication n’explique rien, du moins relativement à la monotonie qu’on remarque dans les tableaux de Van Goyen. Si ces tableaux, maintenant semblables à des grisailles, ont été bleus autrefois, cela ne les empêchait point d’être uniformes de ton, tout comme ils le sont aujourd'hui. Que la teinte dominante ait été bleue au lieu d’être grise, le peintre n’en est pas moins monotone. Et s’il était prouvé que la vérité charmante des marines de Goyen fût un simple effet de l’évaporation de certaines couleurs et du temps écoulé, il ne faudrait pas en féliciter le maître, car il aurait commencé par peindre faux. Et comment alors se rendre compte du succès qu’eurent, de son vivant, ses ouvrages, de la réputation qui lui attira tant d’amateurs et tant d’élèves, du nom qu’il a laissé dans l’histoire ? Non, ce n’est pas le vernis du temps qui a donné aux tableaux du peintre une telle harmonie. C’est la nature, la nature même de son pays, naïvement observée, rendue avec une grande délicatesse de sentiment, qui s’est chargée de passer le glacis sur les paysages de Van Goyen. Quand on a voyagé en Hollande, on s’explique parfaitement, et sans avoir besoin d’avoir recours à l'altération possible des couleurs, on s’explique la teinte grisâtre de ses tableaux, si semblables à ceux de Ruysdael pour le ton des ciels légèrement ardoisés et pour la brume qui efface les derniers plans du paysage et en exagère encore leloignement. 11 me souvient qu’en allant de Rotterdam à Delft, sur ces petits bâtiments légers à un seul mât qu’on appelle trekschuit , nous disions quelquefois avec mon compagnon de voyage, quand un rayon du soleil de trois heures venait se jouer dans la voile ou éclairer le clocher d’un village bâti à fleur d’eau : voici un Albert Guyp. Mais le plus souvent le ciel était couvert ; des nuages qui semblaient sortir de l’eau voilaient la lumière ; de petits navires marchands, ronds et ventrus comme leurs maîtres, passaient à côté de nous avec leur voilure couleur d’orange ; des cabanes éloignées dont on n’apercevait que les pignons faisaient comprendre que le sol est en quelques endroits au-dessous du niveau du fleuve. L’onde était jaunâtre et blonde ; le ciel, la terre et l’eau participaient d'une même teinte grise et mélancolique : nous disions alors : voici bien un paysage maritime de Van Goyen.

Marié à Harlem, Van Goyen était allé s’établir à Leyde : il y demeura jusqu’à l’année 1631. Des raisons que son biographe Houbraken ne dit point le forcèrent à quitter cette ville pour prendre séjour à La Haye, où il mourut en 1636. C’est à Leyde qu’il ouvrit l’école de peinture d'où sortirent

1 Deperthes. Histoire de l'Art du Paysage. Paris, 1825.

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