‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 51 sur 136 · LA FERME · texte numérisé non relu

LA FERME

Il y a quelque chose de Teniers dans la manière de Van Goyen. Sa touche est facile, légère comme celle du maître flamand. Ses figures sont dessinées avec goût et de façon à jouer le rôle secondaire qui leur est assigné dans une marine. Sous le rapport du sentiment, Van Goyen, nous l’avons dit, se rapproche des deux Ruysdael, de Salomon d’abord, qui fut son élève et l’imita ; de Jacques Ruysdael aussi, qui semble lui avoir emprunté ses ciels à la fois couverts et transparents et ses nuages arrondis, variant du gris perle au gris de plomb, dont il a poussé l’exécution à son dernier terme. On peut dire de la singulière poésie des marines de Van Goyen quelle est peu profonde, comme sa peinture. Ruysdael a creusé la mélancolie de la nature : Van Goyen ne l'a qu’effleurée.

CHARLES BLANC

Bartsch, par une omission inconcevable, n'a pas compris Van Goyen an nombre de ses peintres-graveurs de l'école hollandaise dont il nous a laissé les précieux catalogues en cinq volumes.

Van Goven a cependant gravé à l'eau-forte plusieurs paysages et marines de sa composition. Il est vrai que ces eaux-fortes sont d'une extrême rareté, si rares même qu'on ne les trouve pas même au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale. C'est ce qui explique que Bartsch n'en ait pas eu connaissance.

En voici la description ou du moins la désignation :

1° Paysage avec un bac.

2° Vue d'un village où l’on voit un homme à cheval et deux chiens.

3° Vue d'un village , avec une femme et un enfant après lequel aboie un chien.

4° Vue d'un village avec une église.

Ces quatre pièces sont in-4°. On en distingue trois états. Les premières épreuves sont avant l'adresse d'Ottens (c’est le même qui fut l’éditeur de la plupart des planches de Waterloo); les secondes sont avec l'adresse de ce marchand ; aux troisièmes, l'adresse d'Ottens est effacé.

5° Vue d'un village avec une église et un petit pont de bois que passent deux hommes, également in-4".

0“ Vue d’une enceinte de ville, garnie de tours et d'un moulin à vent. Sur le devant il y a un bateau et trois pêcheurs. Cette pièce est eu travers. Elle porte environ quatre pouces de hauteur sur G de largeur. C’est Ja plus rare et la plus recherchée des eaux-fortes de Van Goyen. Elle est mentionnée par Heller dans son Dictionnaire des graveurs en allemand, comme ayant été vendue 20 thalers, ce qui fait 73 francs. Spilmann a reproduit celte eau-forte en grand avec cette inscription : Te Amsterdam by S. Cruys S. V. Goyen del. II. Spilmann sculp.

On nous a montré au musée d'Amsterdam une eau-forte traitée avec beaucoup de légèreté et d'esprit, et de forme octogone en travers. Elle porte le monogramme de Van Goyen et la date de 1630. Cette pièce est regardée comme unique.

Malgré leur rareté, les pièces 1, 2, 3 et 4 n’ont été vendues à la vente indiquée par Heller que un ou deux thalers. Peut-être étaient-elles en mauvais état de conservation et laibles d'épreuves.

Les dessins de Jean Van Goyen sont pleins de facilité, d'esprit et faits de peu. Ils sont le plus souvent à la pierre noire et à l'encre de Chine sur papier blanc. Quelquefois ils sont lavés de bistre. Le musée du Louvre en possède quelques-uns qui sont charmants et qui paraissent faits d'un souffle.

Les tableaux de Van Goyen ne sont pas rares; ils ne sont pas chers non plus, pas si chers même qu'ils devraient l’être, si on compare le maitre à ses contemporains, à ses émules. Aussi parfait que Huysdaël, aussi vrai dans ses canaux et ses rivières que l'est ce grand maitre dans ses forêts, Van Goyen est plein de charme ; ses marines, si légères de touche, ont beaucoup de profondeur, le sentiment en est exquis. On peut cependant pour quelque cent écus se procurer ces admirables paysages où l'allure des barques à voiles est aussi bien observée que le mouvement des mariniers du port. Les plus beaux Van Goyen ne sont pas montés, que nous sachions, au delà de douze cents francs (M. de Burtin dit 1,300 francs).

Celte modération de prix est sans doute la raison pour laquelle on ne voit point de Goyen dans les galeries célèbres, particulièrement dans celles de l'Angleterre. L'ostentation étant pour beaucoup, il faut bien le dire, dans ces collections que des millionnaires forment ou laissent former par les personnes qui ont leur conliance, on évite d’acheter des tableaux que déprécieraient sans doute le bon marché auquel on les trouve. .Nous voudrions dans

les possesseurs de galeries un peu moins de vanité et un peu plus de lumières, un peu plus d'art.

Nous ne trouvons dans les fameuses galeries de Londres qu'un seul Van Goyen. 11 fait partie de la galerie Sutherland et représente comme toujours les bords d’une rivière où l'on voit trois pêcheurs et, à droite, un vieux château en ruines. 11 est daté de 1648. Mm0 Jameson l'apprécie ainsi : eminentty beautiful , soft, eool and light. (Voyez l’ouvrage qui a pour titre : Companion to the mosl eelebratedprivate ga/leries of art in London. London, 1844.)

Le Musée du Louvre possède quatre Van Goyen :

1° Bords d'une rivière en Hollande, un bateau à voiles remonte le courant. Une barque montée par trois pêcheurs. De l'autre côté de la rivière, un pâtre fait embarquer des bestiaux sur un bac.

Ce tableau est signé V. G. 1G33.

2° Un Canal en Hollande. On y voit deux grandes barques à voiles et deux canots, des bœufs qui paissent sur une langue de terre qui avance dans l’eau. A droite, une maison bâtie sur pilotis, et dans le fond une grande quantité de barques.

Signé V. G. 1G47.

3° Une Rivière; à gauche, trois pêcheurs retirent leurs filets ; à droite, des maisons juchées sur un vieux rempart, baignées d'un côté par la rivière et donnant de l’autre sur un chemin exhaussé. Un homme tenant un panier descend quelques marches pour aller rejoindre deux autres hommes qui l’attendent dans un canot. Un château, une tour élevée et en ruines, un moulin à vent, des barques chargées de farines, un homme qui porte un sac, des barques à voiles, des arbres et une église très éloignée complètent cette composition pittoresque, signée V. G. 1644.

Ce tableau est gravé dans le tome 111 du Musée Filhol par Châtaignier, et dans le Musée Laurent par Beaujean et C. Laurent.

4° Marine. La mer est couverte de barques â voiles et de canots. A droite paraissent trois moulins à vent, une ville et une église avec une grande tour carrée. Au premier plan un canot qui porte huit personnes. Signé V. Goyen, IG47.

Le Musée royal de Berlin ne renferme qu'un tableau de Van Goyen ; c’est un paysage avec figures, peint sur bois et signé : J. Goyen /'.

Basan, Vivarès, le capitaine Baillie, Bacheley et quelques autres ont gravé de jolies pièces d'après ce maitre.

Il nous reste à indiquer les prix auxquels les tableaux de Van Goyen se sont élevés dans quelques ventes publiques :

Vente du Prince de Conti. en 1777 ; deux marines dont une est la Vue de Mordeck; elles sont chargées de vaisseaux, chaloupes, et ornées de figures : 4G0 francs.

Vente Randon de Boisset, 1777 ; un Paysage où sont plusieurs maisons et des arbres, â gauche, sur le devant, un bras de rivière, des passages dans un bac et plusieurs chaloupes : adjugé au vicomte de Choiseul pour 906

Vente d’Aruenville, 1778; deux dessins à la pierre noire, lavés de bistre : l'un 24 francs, l’autre 20 francs.

Nous reproduisons la signature de Van Goyen apposée au bas de la Marine du Musée du Louvre, et ses divers monogrammes.

piax , au. èc T

\C) tb de. M3 mc Vj/<?5à

vo lU 53

\Gf 1 6 sj

YGO YLN 1 G 4- /

fSAIE VAN DE VEEDE

C’est un grand nom dans l'histoire de l’art en Hollande que celui de Van de Yeldc, et il est vraisemblable que les cinq artistes qui l’ont porté étaient tous de la môme famille. Il paraît du moins certain, comme l’affirme le continuateur de Ploos Van Amstel, Josi 1 , Hollandais très versé dans la connaissance des arts de son pays, qu’Isaïe et Jean Van de Vclde étaient frères du vieux. Guillaume Van de Velde, dessinateur de marines pour les Etats généraux, et qu'ainsi ils étaient les oncles du fameux peintre de marines Guillaume Van de Velde le jeune, et, suivant toute apparence, du fameux peintre d'animaux et de paysages, Adrien Van de Velde. C’est à le détail le plus curieux, le seul, pour mieux dire, qui nous ait été transmis sur ces deux maîtres, Isaïe et Jean, qui forment, comme peintres et comme graveurs, une sorte de transition entre le xvic et le xvn° siècles.

D'Isaïe Van de Velde, en effet, on ne sait presque rien, ainsique de tant d’autres peintres hollandais. A peine connaît-on le lieu et la date de sa naissance. 11 passe cependant pour être ne à Lcydc, vers 1 *>97, et avoir été le disciple de Pierre Deneyn, originaire de la môme ville. C’est surtout par des eaux-

1 Collection d'imitations de dessins, commencée par Ploos Van Amstel, continuée par Josi. Londres, 4820.

ECOLE HOLLANDAISE

fortes, exécutées d’une pointe ferme et sobre, qu Isaïe Van de Yelde s'est fait une réputation parmi les amateurs. Ses tableaux sont si rares et si peu connus, que par induction, Mariette lui-même, n’en ayant jamais vu, sanl doute, le suppose peintre ainsi que son frère Jean. Il nous est arrivé deux fois seulement, dans nos excursions pittoresques en Hollande et en Allemagne, de rencontrer des peintures d’Isaïe Van de Yelde, et c’est à Amsterdam que nous les avons vues, Tune au Musée de cette ville, l’autre dans le cabinet de M. Six Van Hillegom, descendant de ce même bourgmestre Six à jamais illustré par l’amitié de Rembrandt. La première de ces peintures est une composition emblématique, relative à la vie et au génie du prince Maurice de Nassau ; mais nous en avons conservé un souvenir trop vague pour la décrire; la seconde, signée et datée de 1625, représente une grande fête, à laquelle assiste ce môme prince Maurice, que l’on y voit avec sa famille dans un carrosse découvert. Il parait fatigué, sérieux et vieilli, et l’on sait que Maurice mourut du chagrin que lui fit la prise de Breda par les Espagnols en celte même année.

C’est en effet l’année même de sa mort que le tableau d'Isaïe Van de Yelde a été peint. Autour de la voiture du stathouder, comme dans tout le reste de la composition, se presse une grande foule qui présente des personnages de toute espèce, de toute condition, et des épisodes variés. Le gentilhomme, le marchand, le villageois y sont caractérisés par leur costume autant que par leur manière d’être, leur démarche, leur geste, leur attitude. Un peu à l’écart du tumulte de la kermesse, se tiennent des dames élégantes, aux collerettes empesées, qui regardent passer le prince Maurice, et des cavaliers dont l'habillement, conforme à la mode espagnole de ce temps-là, rappelle certaines eaux-fortes de costumes, sans nom d’auteur et sans monogramme, que l’on attribue quelquefois à Isaïe Van de Yelde. Cavaliers et dames sont entourés de leurs valets, de leurs chevaux et de leurs chiens. Le nombre des figures qui se meuvent dans ce tableau est considérable; il n’v a guère que Breughel de Velours qui ait su faire tenir une pareille multitude, sans trop de confusion, dans un si petit espace; car ce n’est ici qu’un tableau de chevalet. Ceux-ci se livrent à des danses effrénées, ceux-là se disputent et se battent avec non moins d’ardeur ; d’autres suivent curieusement du regard et les scènes du pugilat et les mouvements de la danse rustique. Les perrons, les fenêtres, les toits des maisons regorgent de spectateurs, et comme toute fêle devient facilement une foire, on voit çà et là des marchands qui débitent leurs denrées, les fripiers qui étalent leurs friperies; mais la majorité de la foule ne songe qu’à rire, à boire et à passer cet heureux jour en joie et en liesse.

Ce n’est pas seulement sous le rapport de la disposition et du nombre des figures que ce tableau d’Isaïe Van de Yelde ressemble à un Jean Breughel, c’est encore et surtout par la vivacité, 1 intensité des couleurs. Les tons y sont éclatants et un peu crus, comme ceux de ce fameux maître et de presque tous les peintres du xvi* siècle ; mais la perspective y est un peu mieux observée qu’elle ne l’est chez Breughel: je parle de la perspective aérienne, de celle qui veut que la présence de l’air soit rendue par une certaine dégradation des couleurs proportionnée à la distance des objets, et que leur éloignement soit exprimé par l’indécision des formes et le flou de la touche, tout autant que par leur petitesse relative. Dans cet ouvrage d'Isaïe Van de Yelde, les plans sont très bien indiqués, et j ajoute que les fonds du tableau sont encore plus charmants que les devants de la composition, qui sont pourtant fort soignés. Quant au dessin, il est ferme, moins spirituel peut-être que celui de Breughel, mais aussi savant, aussi juste. En somme, cette peinture est excellente, et comme l’artiste y a mis évidemment tous ses soins, elle peut servir de base au jugement que l’on porterait sur Isaïe Van de Velde, considéré comme peintre.

Des rencontres de cavalerie, des escarmouches, des batailles, des attaques de coches et de petites scènes de voleurs, occupèrent aussi le pinceau de Van de Velde. Quelques-unes de ces compositions ont été gravées au burin par Jean Van de Velde son frère1, et d autres par G.-V. Green, entre autres celle

1 Nous trouvons une preuve décisive du lien de fraternité qui existait entre Isaïe et Jean Van de Velde, dans ce titre gravé sur la première feuille d’une des suites de paysage gravées à l’eau-forte par Jean : ameenissimæ aliquot regiunculæ a Joa. Veldio juniore delineatæ... etc.

Page 1