JÉSUS CHASSANT LES VENDEURS DU TEMPLE
plus loin, il est certain que jusqu'en l’année 1642, qui est celle où il perdit sa femme, Saskia Uylenburg, il vécut dans la compagnie de personnes fort distinguées et qu’il eut lui-même un intérieur dignement et richement meublé où il put les recevoir. J an Cornelisz, le ministre prédicant, son cousin par alliance ; Pieterzoon Zoomer, courtier d’art, homme très savant et très remarquable, dit M. Scheltema ; Constantin Huygens, poète éminent, secrétaire du stathouder et président de son conseil — c’était le père du fameux astronome; — le professeurNicolas Tulp et son gendre Jean Six, qui fut depuis bourgmestre ; Renier Ansloo 1 ,
1 Selon le témoignage de l'historien Baldinucci, Rembrandt appartenait à une secte des anabaptistes, fort répandue en Hollande, et il me parait, d’après les recherches auxquelles je me suis livré à Amsterdam et d’après ce que m’a dit M. Moller. le savant libraire, que cette secte était celle des mennonites, la seule dans laquelle on trouve des personnes du prénom de Rembrandt.
ÉCOLE HOLLANDAISE, ministre anabaptiste ; le fameux orfèvre Janus Lutma ; le célèbre théologien juif Manassé-ben-Israël ; le médecin portugais Ephraïm Bonus ; le receveur des États de Hollande, Uytenbogaert ; le bourgmestre Corneille Witzen ; tels sont les hommes avec lesquels Rembrandt s’est trouvé en relations suivies, et ces relations sont incompatibles avec l'assertion de Houbraken, qui nous le peint vivant comme un rustre, comme un ours.
Ainsi le farouche humoriste, ainsi que l’appelle Robert Graham, avait des amis dans les classes privilégiées. Son humeur, du reste, ne lui fit jamais perdre un ami : il sut les conserver par sa bonhomie et les rendre à jamais célèbres par son burin. Jean Six, lorsqu'il n’était encore que secrétaire de la ville d'Amsterdam, avait composé une tragédie de Médée : Rembrandt grava en l’honneur de son ami, et comme pour illustrer celte tragédie, l'admirable estampe du Mariage de Jasonjqm semble créée par la baguette d'un enchanteur. On y voit un temple merveilleux, resplendissant de clarté, un sanctuaire où fume l'encens des faux dieux, mais accidenté de rayons et d'ombres, particulièrement sur la rampe et les degrés d’un escalier qui parait aboutir aux coulisses d’un théâtre, car dans l'obscurité on distingue une actrice richement habillée ; c'est Médée qui, dans l'ombre, médite la plus atroce vengeance. Là se trouve la statue de Junon, qui, suivant qu’elle était couronnée ou sans couronne, donnait plus ou moins de prix aux épreuves de l’estampe. Il est bien difficile de comprendre qu’avec du noir et du blanc, on puisse arrivera une pareille magie d'ellet.
Tous les curieux, tous les artistes, tous les amis de l'art, connaissent le Portrait du bourgmestre Six , représenté debout, adossé à une fenêtre, d'où vient le jour, et occupé à lire un livre dont les reflets éclairent seuls son visage. Ce portrait est gravé d’une pointe tellement fine, que le travail du graveur ressemble plutôt à un vigoureux dessin à l’encre de Chine et au lavis qu’à une morsure du cuivre. Les amateurs y ont toujours attaché un très haut prix, et, pour eux, le bourgmestre Six sera, durant des siècles, un personnage de l’histoire, uniquement parce que son portrait leur a été transmis par Rembrandt, sur une de ces feuilles volantes dont la dernière vivra plus longtemps peut-être que la mémoire de bien des empereurs.
Ce furent les petits voyages que faisait Rembrandt, de la ville d’Amsterdam à la campagne de Six il n’était pas encore bourgmestre), qui inspirèrent à ce £rand peintre le goût du paysage. Il apporta dans l’étude de la nature ce sentiment de sombre poésie qui ne le quittait point, et souvent il y représenta les combats de la tempête et du soleil. Les paysages de Rembrandt sont pour la plupart d’une tristesse héroïque : un bateau sur un canal immobile, un chemin perdu, un taureau attaché par une corde à un vieux tronc, il ne lui en faut pas davantage pour nous donner à penser, ou du moins à rêver devant la nature. De grandes ombres enveloppent quelquefois la campagne, et d’une scène en plein air le graveur-peintre fait un drame intérieur ; il traite son paysage comme une vaste chambre dont le plafond serait la voûte des deux, etil n’y laisse tomber le soleil que par échappées de lumière, auxquelles il oppose sur le devant des arbres noirs. Le Paysage aux trois arbres , que nous reproduisons, est fait dans ce sentiment. Il passe avec raison pour l’un des plus beaux de l'œuvre. Ajoutons qu'il est aussi le plus rembranesque.
Combien de fois n’a-t-on pas essayé des copies, des imitations, des fac-similé de Rembrandt ? Ses moindres grilfonnementsontété l’objet de contrefaçons plus ou moins habiles. Sans parler des copies peu trompeuses de Basan, de Folkema, de Watelet, de Vivarès, de Richard Wilson, de Jacques Hazard et de M. Denon, qui fut le directeur de nos musées ; sans parler des retouches exécutées sur la Pièce aux cent florins par le capitaine anglais Guillaume Baillie, une infinité de peintres etdejeunes graveurs ont tenté, depuis Bernard Picart, la fortune de ces innocentes impostures , comme il les appelle. L'auteur de cette histoire, étudiant la gravure chez MM. Calamatta et Mercuri, fit lui-même, il y a quelques années, pour le journal l'Artiste , une copie du Janus Lutma, moins pour arriver au difficile succès d’une imitation parfaite que dans le but de découvrir les prétendus secrets de Rembrandt. Amateurs ou artistes, nos lecteurs nous sauront gré peut-être d'entrer ici dans quelques développements.
Dès qu'un grand peintre se mêle de gravure, le procédé pour lui n’est rien; le résultat seul est tout. Mettre bien à leur place le clair et l’ombre, dessiner avec la pointe sur le cuivre comme il eût fait avec un crayon sur du papier c’est là son unique préoccupation. Ne lui parlez pas de la discipline académique, ni
REMBRANDT H ARMENSZ VAN RYN (1606).
des tailles militairement alignées, ni delà fameuse losange où il convient de piquer le point de rigueur... Que lui importent les règles connues et les méthodes consacrées, pourvu que sans elles il puisse rendre sa pensée, traduire son tableau? Les traditions du métier, se dit-il à lui-même, sont insuffisantes à celui qui n'a pas le génie de l’art, assez inutiles à celui qui le possède. Aussi voyez comme Rembrandt, dans ce beau portrait de Lu/ma, sabre vigoureusement les grandes masses du repoussoir ! Fourrure, soie ou velours, il attaque tout avec la même liberté d’allure ; il laisse courir sa main nu gré d’une indépendance qui pourtant est toujours guidée.