‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 62 sur 136 · I. E RETOUR DE LE N KANT PRODIGUE · texte numérisé non relu

I. E RETOUR DE LE N KANT PRODIGUE

même à son insu, par un instinct de la torme, par un sentiment exquis de ce qui doit avancer ou fuir, de ce qui est mat, dur, poli, chatoyant, ligneux ou friable. Ici, la pierre du mur, le chêne de la table, le fer du maillet, la boite remplie de poinçons, et la soucoupe d'argent, qui brille à une place où toute autre matière s’éteindrait, toutes ces choses sont rendues par des tailles d'un grain plus carré, plus égal et par conséquent plus froid que celles qui expriment la doublure fourrée du manteau et les aspérités décrépi de la muraille. Mais encore une fois, c’est comme en se jouant et à travers le désordre pittoresque de ses nombreuses hachures que le graveur en a changé à propos le mouvement, nuancé la touche, varié l'accent. Du reste, si les estampes de Rembrandt nous ont appris qu'on pouvait se passer de la tradition et y suppléer parle sentiment, en revanche elles ont a outé àlarichessedes procédés connus, en nous enseignant à effacer dans certains cas la transparenc

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du papier. Ici se place naturellement l'explication des secrets du graveur, si tant est qu'il en ait eu d'autres que son génie.

Dépolir le cuivre avec la pierre-ponce, comme on en voit un exemple dans le Pécheur à la barque , égratigner la planche avec des pointes Unes de taille sèche, sans ébarber entièrement, comme le graveurl'a exécuté dans le portrait du bourgmestre Six, et principalement dans la Pièce aux cent florins : tels sont les deux procédés ordinaires de Rembrandt, et telle est, suivant nous, toute l’histoire de ses secrets. Cependant il lui restait encore une troisième ressource : c’était de se réserver l’impression de ses propres gravures et de manier en peintre le tampon de l'imprimeur.

Un livre curieux vient d'ètre publié à Paris et à Genève, qui a pour titre : Rembrandt et l' Individualisme dans l'art. L'auteur, M. Alhanase Coquerel fils, ministre protestant, étudie à son point de vue les œuvres du maître hollandais et il l'apprécie en tout cas avec une connaissance de l’art et une compétence qui ont le droit de nous étonner de la part d’un homme qui a consacré sa vie à d'autres pensées. Nous avons vu avec plaisir, dans ce remarquable travail, que Rembrandt était comparé à Shakespeare, auquel nous l'avons comparé nous-même. L'écrivain protestant, après avoir cité une conversation qu'il a eue avec Ary Sclteffer, fait une remarque intéressante qui lui appartient : « Un secret de l’art dont Rembrandt, sans doute, n'est pas seul à faire usage, mais dont il s'est prévalu avec plus de bonheur et d'esprit que personne, consiste à placer même dans les parties les plus obscures du tableau, quelques points qui réfléchissent la lumière. C'est de là que lui vient, pour les bijoux de toute espèce, un goût si vif qu’il attira une désagréable aventure à sa femme, cette belle Saskia van Uylenburg, dont il était passionnément épris et qu’il se plaisait à parer avec excès. Il existe d'elle, à Anvers, un splendide portrait vêtu de velours rouge, avec des manches d’un brun roux et un grand chapeau rond en feutre écarlate; une chaîne d’or entoure la coiffe de ce chapeau ; une autre descend sur le chignon et se mêle aux beaux cheveux de la jeune femme. Des agrafes, élégamment découpées, ornent le haut du corsage et brillent sur l'épaule ; le corsage lui-même est bordé d'un galon d'or. Ajoutez à tant de joyaux un collier, des boucles d'oreilles, des bracelets. On ne s'étonne pas trop, devant une pareille ostentation, que les autorités, qui à cette époque se mêlaient de beaucoup de choses, aient fait subir à lln’ Rembrandt une réprimande sur le luxe de ses toilettes et le nombre exagéré des pierreries qu’elle portait ; c’est aussi une des prodigalités qu'on a reprochées, non sans motifs, à son mari. Le plus récent de ses biographes, M. Vosmaer, cherche à l'en justilier, et prétend que la plupart des joyaux de Saskia n'ont existé qu’en peinture. Je ne suis guère de son avis. Il est clair pour moi, à voir comment Rembrandt les a représentés, qu'il les avait bien réellement sous les yeux '. »

Il y a loin, il faut en convenir, de cet homme que ses « mœurs et ses goûts retenaient dans la compagnie du peuple », selon le dire de son premier biographe, à un artiste dont la femme est réprimandée par les magistrats pour le luxe des bijoux qu’elle porte. Ce ne sont pas ordinairement les avares et les mangeurs de brouet noir qui tombent sous le coup des lois somptuaires.

On a dit et nous avions dit nous-même, d'après Houbraken et de Piles, que Rembrandt était mort ou en j 068 ou en 1674 ; mais la véritable date de cette mort a été retrouvée par M. Scheltema dans les registres mortuaires de l'église du Wersterker, à Amsterdam. Rembrandt fut enterré le fl octobre 1669. Il mourut pauvre, malgré sa prétendue avarice. Ayant perdu sa femme Saskia en 1042, il fut obligé de rendre des comptes à son fils Titus, qui était mineur. Mais toute sa fortune se trouvait représentée par des objets d’art, et la guerre dans laquelle la Hollande était engagée contre l’Angleterre avait déprécié ces sortes de valeurs. Possesseur de la maison dont nous avons parlé, Rembrandt fut exproprié par le subrogé-tuteur de son fils. Les circonstances étaient si désastreuses que l'on dut ajourner la vente de sa maison, faute de trouver un seul acquéreur. Quanta ses collections de tableaux, d'estampes, de dessins, de bronzes, de plâtres, d'armes et de costumes, elles furent inventoriées et vendues à l'encan par la Chambre des insolvables en l'année

1 Rembrandt et l'Individualisme dans l'art, par Athanase Coquerel fils; conférences faites à Amsterdam, Rotterdam, Strasbourg, Reims et Paris. Taris, Joé Cherbuliez, libraire ; Genève, Alp. Cherbuliez, 1869.

REMBRANDT H A RM EN SZ VAN R Y N ; 1 G 0 G ; .

1656, et ne produisirent pas même les sommes dues par Rembrandt à divers créanciers, dont les principaux étaient le bourgmestre Corneille Witzen qui avait prêté à Rembrandt la somme de 4,180 florins, et Isaakvan Hertsbeek, qui lui en avait prêté 4,120.

L’extraordinaire collection de tableaux, dessins, estampes, armures, médailles et objets d'art, dont

l’ O R X K A 1 T DU DOtllGMESTllE blX.

1 inventaire, cité plus haut, nous donne une idée sommaire, ne produisit, chose incroyable, que 4,964 florins, et cela, disons-nous, parce que la guerre avait ruiné ou effrayé tout le monde.

La maison du Breestraat, mise en vente en 1656, ne pouvant pas trouver d’acquéreur, on dut en ajourner la vente à l’année 4660, et elle fut vendue, après folle enchère, 11,518 florins-. Les frais et les créanciers payés, il resta une somme de.6,952 florins, qui fut comptée àTitus van Ryn, fils de Rembrandt. On permit au peintre de conserver deux poêles et plusieurs cloisons du grenier qui avait servi d'atelier à ses élèves.

Après la vente de ses portefeuilles, Rembrandt se retira sur le Rosengracht (quai des Roses) à Amsterdam . U y vécut avec une femme qu il avait épousée en secondes noces ou en troisièmes noces, et de laquelle il

eut deux enfants, qui furent ses uniques héritiers, son fils Titus étant mort avant lui. Mais quelle était cette seconde femme de Rembrandt? 11 y a sur ce point une difficulté. On trouve dans les archives d'Amsterdam, que le 25 juin 1634, le consistoire de l'Église réformée enjoint au peintre Rembrandt et à Hendrikje Jaghers de se présenter et de s'expliquer sur ce que, sans être unis en légitime mariage, ils vivent ensemble. Après trois convocations inutiles, Hendrikje Jaghers, qui demeurait avec Rembrandt dans la maison delà Breestraat, fut définitivement exclue du consistoire ; défense lui avait été déjà faite d'assister à la sainte cène.

A la suite de cette censure cléricale, Rembrandt s’est-il marié avec Hendrikje Jaghers (dite aussi Sloffels du nom de son père)? C’est une question non encore résolue. Le vendredi 30 octobre 1634, une enfant de Rembrandt van Ryn et de Hendrikje Stoffels fut baptisée sous le nom de Cornélia, déjà donné aux deux tilles du premier lit. 11 serait naturel de penser que Rembrandt ayant reconnu cette tille ne tarda pas à épouser la mère de son enfant. Toutefois, ce mariage, s’il a eu lieu, n'était certainement pas accompli au mois de mars 1636, puisque le 17 de ce mois, Rembrandt comparut en la Chambre des orphelins, et fil enregistrer, au nom de son tils Titus, âgé de quinze ans, « la maison, libre de toute charge, située dans le Anthony Breestraat, et cela par provision jusqu'au moment où il aurait la volonté de convoler à de secondes noces , époque à laquelle il assurera à son susdit fils l'entière succession de sa mère. »

Il faut donc chercher après le mois de mai 1630 la date du second mariage de Rembrandt, s’il s'est marié avec Hendrikje Jaghers, ce qui est probable, bien qu'on n’en ait aucune preuve.

D'autre part, une découverte inattendue est venue compliquer les incertitudes au sujet des dernière années de la vie du peintre. Dans le livre mortuaire ( Doodboek ) de l'église de l’Ouest (II ester Kerk ), au-dessous de la mention : « Mardi, 8 octobre 1669, Rembrandt van Ryn, peintre sur le Roosegraft, vis-à-vis le Doolhof, laisse deux enfants, » on lit : « Le 21 décembre 1074, Calharina van Wijck, la veuve , a déclaré n'avoir aucun moyen de démontrer que ses enfants ont eu quelque chose de l'héritage du père, ce que Catharina Teunis BlanckerholV, la tante, a témoigné être vrai, présent M. Hinlopen. » Ainsi, Rembrandt se serait marié trois fois, ou tout au moins aurait eu deux femmes légitimes, sans compter Hendrikje, qui lui donna l’enfant baptisée en 1634.

Quoi qu'il en soit, il faudra bien maintenant renoncer à ces accusations d'avarice dont on avait noirci la mémoire de Rembrandt. Avare! si ce grand homme l'eût été, il n’aurait pas dépensé sa fortune en objets d’art, il ne se serait pas laissé entraîner, dans les ventes, à des enchères fabuleuses ; il n'aurait pas été saisi, exproprié ; il ne serait pas mort insolvable.

Grand poète, grand peintre, inimitable graveur, Rembrandtest trois fois digne delà statue qui lui a été élevée à Amsterdam. Comme peintre, il n’a point de maître dans ces trois parties essentielles de l'art : le clair-obscur, la touche, l’expression. S’il ignore le style, sa trivialité du moins est sublime. Si son dessin manque de noblesse, s’il est incorrect dans les proportions, il est relevé par une qualité supérieure, le sentiment ; il va droit au cœur du sujet. Ses défauts, du reste, sont de la nature de ceux qu'il ne faut pas ôter. Génie tout d'une pièce, Rembrandt est incorrigible : c’est là sa grandeur.

Dans le domaine du clair-obscur, il n’a point de rivaux, ayant su produire à la fois le relief des parties et le relief de l'ensemble. En tant que praticien, il réunit au maniement de toutes les roueries du métier la plus fine intelligence de l’art. 11 a dans le clair tant de vigueur, dans l'ombre tant de transparence, qu'il ne le cède ni à Giorgion, ni au Corrège pour la solidité, pour le charme de la peinture. Sa manière, souvent rude et strapassée, devient quand il lui plait suave, fondue, précieuse ; ce fut la part d’héritage de Gérard Dow. Tantôt Rembrandt adoucit les teintes, tranquillise les ombres, mêle et noie dans l'huile ses tons dorés, reposant ainsi la vue sur un tout harmonieux et calme. Tantôt il est heurté, il brusque l’exécution, il affecte des empâtements monstrueux ; mais ses coups frappent si juste qu'ils produisent à distance l'accord des couleurs. Quelquefois, il finit les cheveux et la barbe avec la hampe du pinceau. Ses tons sont superposés ou juxtaposés avec une notion tellement sure de la parenté qui seule doit les unir, que le peintre n’a pas eu besoin de les altérer en les mêlant ; il lui a suffi d’un glacis pour achever de les fondre. Mais si quelqu un voulait examiner de près ces hardis rapprochements de couleurs, ces épais rehauts, il le repoussait en disant

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