‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 65 sur 136 · EN I GOG — SI O R T EN 1G · texte numérisé non relu

EN I GOG — SI O R T EN 1G

L’année 1606 vit naître à Leyde un des plus grands peintres de l’humanité, Rembrandt, et à Dordrecht un des plus grands peintres de la Hollande, Albert Cuyp. La vie de ces deux hommes se passa d’un bout à l’autre au milieu d’une société profondément troublée par les querelles de religion, et en proie à toutes les horreurs de la guerre civile; cependant il ne reste dans leurs œuvres aucune trace du sang versé autour d’eux. L’un fait passer sous les lueurs de sa lampe magique tous les drames de la vie humaine, sans s’occuper de ceux que met en scène l’histoire particulière de son pays; l’autre, ne voyant rien de la tragédie dont la Hollande est le théâtre, n’écoutant ni le bruit de la guerre de Trente ans, ni les rumeurs de la place publique, ni le cri des querelles religieuses, se retranche paisiblement dans la contemplation de la nature, partage son admiration entre le paysage et la mer, peint avec le même amour les grands bœufs du pâturage et les navires qui s’inclinent au loin sous le vent, représente enfin sa brumeuse patrie réchauffée par les rayons du soleil, et parcourue en tous sens par des bergers menant leurs troupeaux, par des cavaliers enchâsse, des mariniers qui naviguent sur la Meuse, ou des pêcheurs qui retirent pesamment leurs filets.

C’est un surprenant contraste en effet que cet épanouissement de l’art le plus intime et le plus calme au sein

1 On n’est d’accord ni sur la date de la naissance d’AlbertCuvp ni sur celle de sa mort. Les uns le font naître en 1 G05, d'autres en 1606 ; ceux-ci fixent sa mort en 1664, 1667, ceux-là après 1676.

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môme des discordes civiles. On se souvient des disputes religieuses des gomaristcs et des arméniens qui agitèrent la Hollande au xvue siècle. «La querelle, dit Voltaire avec son bon sens accoutumé, fut semblable « en plusieurs points à celle des thomistes et des scolistes, des jansénistes et des molinistes, sur la « prédestination, sur la grâce, sur la liberté, sur des questions obscures et frivoles dans lesquelles on ne « sait pas meme définir les choses dont on dispute. » Celle controverse enfanta bientôt deux partis violents qui prétendirent vider les armes à la main un débat théologique. Le sang coula de toutes parts. Les villes lurent armées contre les villes; les habitants de la cité s’égorgèrent dans des rixes furieuses. Barnevelt, jugé par le synode calviniste de Dordrecht, et accusé de conspiration, eut la tète tranchée, et son jeune frère perdit la vie pour n’avoir pas révélé le complot. La jeunesse d’Albert Cuyp se passa au milieu de ces sinistres événements : plus tard, il dut assister à l’invasion de la Hollande par Louis XIY, à la mort tragique de Jean et de Corneille de Wilt, nés à Dort comme lui, et massacrés par les bourgeois de la Haye. Tant de désastres, tant de blessures faites à l’humanité ne semblent pas avoir jeté une heure de tristesse dans la vie d'Albert Cuyp. Pendant qu’une fureur aveugle répandait le sang de ses compatriotes, il s’en allait sans doute voir filer la voiture d’eau, assistera la pêche du saumon, faire une étude du doux sommeil de l’après-midi. Apparente ou réelle, cette insensibilité d’un artiste capable de se désintéresser de ces luttes sanglantes nous a valu des peintures pleines de sérénité et de grandeur, de radieux chefs-d’œuvre, des tableaux qui font sentir profondément la douceur de vivre. Mais peut-être doit-on regretter que le peintre n'ait pas ressenti, dans la solitude de son atelier, le contre-coup des fortes émotions du dehors, et ne se soit pas élevé aux accents de douleur, aux poétiques élans de passion que rencontrèrent la grande âme de Ruysdael et le sombre génie de Rembrandt.

Le maître d’Albert Cuyp fut son père Jacob Gerrilzoon Cuyp, peintre fort estimé, inventeur du genre où son tils devait se faire une si grande place. Jacob Gerrilzoon eut la même destinée que la plupart des maîtres du xvie siècle, auxquels il fut donné de créer leurs successeurs et d’être surpassés par eux. C’est ainsi que David Téniers le père se vit éclipser par un fils, qui confondit la gloire paternelle dans la sienne propre, au point que la postérité fit la même confusion et ne connut qu’un seul peintre de ce nom deux fois célèbre. On en peut dire autant de Paul Bril, qui eut le pressentiment du paysage héroïque ; de Simon de Vlieger, que dépassa en renommée son élève Yan de Yelde ; de Nicolas Moyaert, que Berghem fit oublier si complètement. AVynants fut le seul qui conserva sa supériorité dans le paysage agreste, dont il avait donné le modèle. L'histoire ne tient jamais compte aux artistes de ce qu'ils ont voulu, mais seulement de ce qu’ils ont accompli. Iloubraken nous apprend avec unecharmante naïveté qu’Albert Cuyp peignait plus proprement que son père. Toujours est-il qu’il attacha son nom pour jamais à ces compositions qui, sur des sujets toujours les mêmes, se distinguent si facilement de celles des Van de Velde, des Berghem, des Paul Potier, des Wouwermans, des Karel Dujardin et des Ruysdael, des Pierre de Hooghe et des Hondekoeter, des Ivalf et des Zorg, des Gonzalès Coques et des Yan der Neer.

Dans l’inépuisable variété de son talent, ou, pour mieux dire, de sou génie, Albert Cuyp embrasse la nature entière. Il touche à tous ces maîtres et à bien d’autres. Il les égale tour à tour et souvent il les dépasse dans la spécialité même où ils se sont illustrés. Figures humaines, animaux, natures mortes, paysages, marines, intérieurs d’église, scènes d'hiver, clairs de lune, cuisines, poissons, basses-cours, Albert Cuyp a traité tous les genres et toujours en maître. 11 fut doué de cette fécondité merveilleuse qui ne consiste pas à faire cent fois le même tableau, mais à varier son sujet en le dominant. Toutefois, le trait qui caractérise le mieux Albert Cuyp, c’est que, pour arriver aux plus grands effets, il n’a pas besoin de chercher le pittoresque là où tant d’autres l’ont trouvé, je veux dire dans la bizarrerie des lignes contrastées et la rudesse des surfaces, dans les guenilles des paysans et des gueux, dans la maigreur accidentée des animaux, lorsque, étendus sur le pré, ils présentent à la lumière la saillie de leurs os, leurs lianes creux et les inégalités de leurs pelages, dans la singularité des effets de jour les plus rarement observés. Nicolas Berghem, Rosa de Tivoli, Jean-Baptiste Wcenix, Philippe Wouwermans, dans ses paysages agrestes et ses écuries , Karel Dujardin surtout, s’étaient formé de ce qu’on nomme le pittoresque une idée agréable et ingénieuse, que leur admirable talent fil

triompher. C'est au point que les amateurs de tous les pays se sont depuis habitués à regarder comme pittoresque tout ce qui est irrégulier, imprévu, non symétrique et en désordre, parce qu’ainsi l’avaient compris ces maîtres aimables qu’on ne se lasse point d’aimer. Les lézardes d’un vieux mur, çà et là couvert de mousse et taché de lichens, le mélange inattendu d'un toit rustique avec une noble ruine, la mine piteuse d’une pauvre bête efflanquée et décharnée, d’une brebis galeuse, d’une jument dont la jambe malade est

enveloppée de linges, l’intéressante allure d’un petit âne pelé et grisonnant . , tels sont les objets que la

plupart des peintres de la Hollande ont choisis tout exprès sous le rapport purement pittoresque. Ils ont su, les grands maîtres! donner de l’attrait en peinture à ce qui, dans la réalité, nous repousse, faire des

chefs-d'œuvre pleins de grâce, en représentant les animaux malades, les hommes appauvris, la nature attristée, les ronces et les épines du chemin ; ils ont eu l’art de composer des trésors avec des haillons. Au contraire, Albert Cuyp, puisant à une source plus élevée, rencontre les moyens du beau pittoresque dans les objets mêmes qui paraissaient le plus rebelles à ce genre de beauté. Laissant là les misères du rustre et les curiosités de sa guenille, les pauvretés du paysage et ses recoins inexplorés, il ne met en scène que des hommes bien portants et bien vêtus, il étudie la nature en pleine campagne, il peint les animaux en pleine santé et le soleil en plein midi.

Un amateur anglais, A\ illiam Gilpin, chanoine de Salisbury, fil au siècle dernier un charmant opuscule sur le beau pittoresque L II y soutenait la doctrine que Berghem, Karel Dujardin, Ostade et les autres avaient si bien mise en lumière. « Nous admirons, dit-il, dans le cheval, considéré comme objet réel, l’élégance des

1 Trois essais sur le beau pittoresque, sur les voyages pittoresques , et sur la manière d'esquisser le paysage , suivis d’un poème sur la peinture de paysage, traduit de l'anglais par le baron de B. (Blumenstein). Brcslau. Théophile Korn, 1799.

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« formes, la fierté de l’allure, la légèreté du mouvement, le lustre du poil ; nous l’admirons aussi en peinture ;

« mais comme objet de beauté pittoresque, nous lui préférons un vieux cheval de charrette, une vache, une « chèvre, un âne. Leurs contours inégaux et la rudesse de leur poil sont bien plus propres à faire ressortir « les grâces du pinceau... La richesse de la lumière dépend des brisures et des ressauts qui se rencontrent « sur la surface des corps. Ce sont en effet ces différentes surfaces qui, pouvant se présenter au jour de « plusieurs côtés, donnent au peintre un choix pour masser et graduer les ombres et les lumières. » Assurément, ce n’est pas la contemplation des œuvres d'Albert Cuyp qui eût suggéré de telles idées au chanoine anglais. Le peintre de Dordrecht ne demande pour nous plaire que des vaches bien nourries, des chevaux bien étrillés et la lumière splendidement épandue sur la prairie. Cette manière de sentir particulière à Cuyp est vraiment ce qui le distingue de ses rivaux et de presque toute son École. Appliquant sans le savoir et devançant les théories que Gérard de Lairesse devait professer un siècle plus tard au sujet du paysage pittoresque, théories tout à fait contraires à celles du chanoine de Salisbury, Albert Cuyp vit avec une certaine noblesse la nature champêtre, comme Claude Lorrain avait vu sous un jour héroïque même la campagne de Rome, les cascades de Tivoli, le golfe de Naples, ajoutant ainsi la poésie et la grandeur de son âme à une nature déjà si grande et si poétique.

L’abondance et la variété même du génie deCuyp nous amènent naturellement a le comparer aux différents maîtres dont il a traité les genres. Souvent il a peint des haltes de chasses, mais dans un autre sentiment que Philippe Wouwermans. Ses chevaux ne sont pas de même race, et ses gentilshommes ont d'autres allures. Quiconque a passé une heure au Louvre doit y avoir remarqué. les deux beaux Cuyp qu’on appelle le Départ pour la promenade et le Retour.

Un beau seigneur, vêtu d’écarlate, vient de monter sur un superbe cheval gris pommelé, tandis qu un écuyer, en houppelande verte, vu de dos, se baisse pour lui offrir l’étrier. Le groupe principal, éclairé d une lumière vive, est soutenu par le ton de la maison d’où paraissent sortir le seigneur et un cavalier de sa suite. A droite, l'ombre de l'édifice, tombant sur le terrain, fait opposition à la lumière brillante qui remplit le fond du tableau ; deux bergers et un troupeau exposés sur une colline aux rayons du soleil forment une demi-teinte légère, transition bien ménagée entre les ombres du premier plan et le ton clair des lointains. On ne pourrait trouver nulle part une image plus saisissante de la vie, dans la force du mot, de la tranquillité des heureux du monde, de la chaleur et de la splendeur du joui’.

Plus loin, on voit sortir d’une forêt trois cavaliers, parmi lesquels on reconnaît un seigneur à la magnificence de son costume, à la beauté de son cheval, à sa bonne mine. Un chasseur à livrée tenant deux chiens en laisse, présente uneperdrixà l’un des écuyers, elcettc circonstance arrête un instant l’attention des trois personnages. D’un côté, une touffe d’arbres entremêlés de broussailles fait venir en avant les cavaliers; de l’autre s'ouvre et s’enfuit un vaste paysage inondé de lumière où l'on aperçoit des vaches, des habitations au pied d’une colline et de vieilles tours; c’est sans doute le manoir où retournent le seigneur et sa suite. Cela épanouit l’âme, de parcourir des yeux ces lumineuses campagnes, et devenir fixer ensuite ses regards sur la digne attitude de ce beau gentilhomme à l’habit de velours bleu galonné d'or, à la chevelure flottante, et qui est élégamment coiffé d'une espèce de turban formé par les replis d'une draperie blanche. Le jeu du clair-obscur tient ici principalement à la diversité des couleurs locales. Les teintes mâles de deux chevaux bai-brun et noir, sont opposées à la monture du maître, dont la robe claire et tigrée offre des détails chatoyants, d’une vérité à produire l'illusion. Et. le peintre a contrasté les vêtements de ses cavaliers aussi habilement que les tons du poil des chevaux, sacrifiant le velours mordoré des écuyers au velours éclatant du seigneur.

11 ne faut pas croire, du reste, qu’Albert Cuyp soit un peintre sans défauts. A côté même de ses qualités les plus brillantes, on peut relever certains morceaux peints lourdement, et, par exemple, deux chiens touchés avec mollesse dans le tableau du Départ. Mais ces fautes sont tellement accidentelles, que les vrais amateurs, ceux qui comprennent le génie de Cuyp, ont de la peine à les lui attribuer, et j’en ai vu qui aimaient mieux soutenir que ces deux admirables tableaux du Louvre étaient de la main de Jacques-Gérard Cuyp, le père, tant il répugnait de reprocher une erreur considérable à un peintre de la taille et de la

force d’Albert. Au surplus, quelle que soit l’importance du faire, chez Cuyp, et l’excellence de sa touche, souvent grasse et heurtée, parfois piquante et ferme ; quelle que soit la beauté de son coloris, chaud, riche et harmonieux, il est peut-être plus remarquable encore par le sentiment que par l’exécution même. Les mœurs qu'il traduit portent l’empreinte de son individualité, tout en demeurant conformes à la vérité historique; les idées qu'il réveille prennent la teinte de son tempérament personnel. Ces mêmes gentilshommes qui apparaissent dans les chasses de Wouwermans, élégants, rudes et fiers, montés sur des

DÉPART POUR la PROMENADE (Musée du Louvre).

chevaux fringants, prompts à se cabrer, on dirait qu’Albert Cuyp les voit sous un autre jour et leur prête quelque chose de son propre caractère. Ses modèles ressemblent aux bourgeois opulents du xvue siècle qui menaient la vie des grands seigneurs sans en prendre les allures dégagées, l’air éventé et les façons hautaines. Les cavaliers de Wouwermans ont une allure décidée, et le spectateur croit entendre leurs lestes propos ; armés pour la guerre et l’amour, ils portent de belles plumes à leur feutre aux larges bords ; ils ont des éperons dorés, des bottes à genouillère, des pistolets à l’arçon. Les héros d’Albert Cuyp ne sont pas d’humeur si pétulante ; leur physionomie est calme et grave, leur ajustement est riche, étoffé, mais sans coquetterie; leurs chevaux, fins et solides, vigoureux, dociles et bien dressés, vont le pas, le trot ou le galop, mais ne connaissent ni les ruades, ni les écarts, ni les soubresauts, ni la course à bride abattue, ni

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les charges à fond de tram, ni les changements de pied et autres gentillesses du manège. Ceux qui les montent sont des hommes paisibles, des protestants recueillis et compassés qui veulent marcher de front, d'une douce allure, en devisant sur les affaires publiques. Le père de famille que Terburg, Netscher et Metzu nous montrent dans l’intérieur de sa maison, faisant une remontrance à sa fille, assistant à sa leçon de musique ou présidant à la collation de l’après-midi, Albert Cuyp le voit passer à cheval accompagné de ses gens, suivi de ses chiens, faisant de ses promenades équestres une simple question d’hygiène, ou une distraction à heure fixe.

Combien ne doit-on pas déplorer l’indifférence des annalistes et des biographes du xvue siècle qui n’ont rien transmis à la postérité de la vie et des habitudes de ces grands artistes de la Hollande! La biographie d’Albert Cuyp n’existe pas. Fut-il élevé dans l’aisance, ou sa jeunesse se passa-t-elle à lutter, comme tant d’autres peintres, contre les soucis de la misère? Fut-il riche ou pauvre? Grande question. Eut-il une femme, des enfants, des amis, des protecteurs? Nous l’ignorons, et pourtant, si ces détails nous étaient connus, que de lumières on en pourrait tirer pour comprendre, pour expliquer le génie particulier du peintre! Sa vie dut être tranquille, réglée, heureuse, de ce bonheur qui donne une longue suite d’années, une indulgente et vigoureuse vieillesse. Mais quoi! nous ignorons même la date précise de sa mort. Il parait cependant, au dire de M. Immerzeel d’Amsterdam, que Cuyp vivait encore en l’année 1680. Tout ce que nous savons, d’après un de ses tableaux où il a représenté une Pêche du Saumon, et qui se voit au Musée de la Haye, c’est qu’il eut pour patron le fermier de la pêche de Dordrecht1, renseignement vague qui ne nous apprend rien ni sur le protecteur ni sur le protégé. J’imagine, quant à moi, qu’il n’y eut point d’existence plus honnête, plus laborieuse, et moins éprouvée parles passions que la sienne. Il dut trouver de bonne heure dans son talent des ressources suffisantes pour n’être jamais troublé par l'inquiétude de manquer du nécessaire. D’un tempérament pacifique, d'un caractère doux, calme et ferme, il vécut sans doute en amitié avec les meilleurs hommes de son temps. Il semble même qu’il ait été lié avec Maurice de Nassau, que plusieurs fois il peignit dans ses rendez-vous de chasse, et cela seul lerange parmi les calvinistes purs. Ancien de l’Église réformée, il pratiqua avec une régularité sans ostentation les devoirs religieux comme on les entendait alors. A en juger enfin par celte histoire d’eux-mêmes que les peintres trahissent toujours dans leurs tableaux, comme les écrivains dans leurs livres, Cuyp fut un homme simple, réglé dans ses mœurs. On peut dire que la tranquillité de ses paysages, plongés dans l’éther indiscernable, accuse la sérénité de son aine, et que le choix de ses sujets montre clairement la simplicité de ses goûts.

Lebrun nous apprend que les Anglais furent les premiers à estimer selon leur valeur les tableaux de Cuyp. » Les Français, dit-il, ont été longtemps sans apprécier le mérite des ouvrages de Cuyp : je les ai vu vendre « 3 ou 400 louis en Angleterre. Ce grand peintre, continue Lebrun, a traité tous les genres avec un succès « égal, et il s’y est montré si parfait que nous ne saurions dire dans lequel il a été le plus habile. Le portrait, « le paysage, les animaux, les fruits, rien ne lui était étranger... Le soleil semble animer ses productions... » Ce dernier trait suffit à nous expliquer l'admiration des Anglais pour Cuyp, et comment ils donnèrent le ton à tous les amateurs de l’Europe, en ce qui touche ce maître. Le soleil ! c’est à le contempler dans ses plus grands effets et à le peindre dans tout son éclat que s’est employé le génie d’Albert Cuyp. Il n’est donc pas surprenant qu'il ait excité par là l’enthousiasme d'un peuple aussi amoureux du soleil ; car si les Anglais font tant de folies pour notre Claude, c’est parce qu’il a peint ses marines et ses paiysages avec un rayon de cet astre. Il semble que, pour la nébuleuse Angleterre, ce soit une compensation, un attrait de plus de voir briller le soleil à l'horizon de la peinture. Aussi le plus grand cloge — et j’ajoute le plus mérité — qu’aient donné les Anglais à Albert Cuyp, c’a été de l’appeler le Claude de la Hollande. Ce beau nom lui fut appliqué pour la première fois par M. Ralph dans une des notices qui accompagnent la collection d’estampes publiée par Boydell vers la fin du siècle dernier2. Cet écrivain ajoute qu’Albert Cuyp nlest pas inférieur à Claude pour le

' Les Principaux Tableaux du Musée royal de La Haye, par J. Steengracht van Oostkapelle. La Haye, 1828.

- A Collection of prints engraved after the most capital paintings in England, published by John Boydell. Londres, 1769.

coloris, mérite d'autant plus louable, suivant lui, que l'artiste hollandais n’a jamais quitté sa patrie, et n’a pu s’inspirer « de ces campagnes riantes, superbement décorées, qui font la beauté des régions du Midi. » Tout cela est écrit à propos d’un paysage d’une rare magnificence et pourtant d’une parfaite simplicité. C’est précisément celle Vue de la Meuse près de Maeslreclit que nous avons reproduite ici. Mais quel admirable paysage en effet! Comme l’ordonnance en est heureuse, le fond transparent et la perspective profonde! Les arbres qui poussent au bord du fleuve n’y sont point tourmentés et bizarres : au contraire, ils s'élèvent avec noblesse et se balancent au souffle de la brise comme pour saluer de leur panache le fleuve qui les baigne. Le ciel est délicat, brillant et chaud; l’eau rafraîchit la vue, et les montagnes éloignées l’attirent au fond du tableau et l’invitent au voyage de l'horizon. Cuyp a replacé là les divers objets qu’on aime a rencontrer dans le paysage. On y voit un de ces cavaliers auxquels il savait donner une si bonne

tournure, un pâtre à l’air rustique et naïf sans grossièreté, gardant des vaches à la robe variée, un taureau superbe et des moutons; enfin des chênes d'un aspect, d’une solennité à faire envie au plus habile faiseur de paysages héroïques, et un beau fleuve où l’on entend jaser un bataillon de canards, qu’un chasseur à genoux tient au bout de sa eanardière. Plongé dans un effet de soleil, pris à l’heure où la chaleur du jour diminue, tout cet ensemble magnifique, imposant et calme, exhale une senteur de poésie inexprimable. Il faut lire la description minutieuse de l’écrivain anglais, qui a cru devoir désigner une à une toutes les couleurs propres, comme s’il eût craint qu’un aussi bel ouvrage venant à se perdre, on ne pût un jour le recomposer entièrement à l’aide de l’estampe. « La figure principale qui est à cheval a une veste de jaune doré dont la a manche est blanche ; son manteau est d’un pourpre pâle glacé de bleu ; l’homme près de lui est vêtu de « noir. Dans la figure humaine, les proportions de Cuyp sont courtes et peu élégantes. Celle qui est moins « proche et porte un bâton sur l’épaule est revêtue d’une draperie d’un violet rougeâtre. Le taureau couché « est noir et la vache derrière lui est blanche. Les autres vaches sont dilféremment marquées de taches « fauves et brunes. Dans le groupe le plus éloigné, la femme porte une draperie bleu céleste pâle, avec des

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« manches blanches, et. le jeune garçon est vêtu de brun tirant sur le rouge. Le chasseur visant aux canards « a un pourpoint jaunâtre à manches rouges que le voisinage des arbres teinte d’un reflet vert. »

Quand on a vu des bœufs et des vaches de Potter, de Berghem, de Van de Velde, de Karel Dujardin, et des moutons de Van der Does, on se demande s’il est possible qu’il y ait une autre façon de comprendre les animaux du pâturage et de les peindre. Et cependant Albert Cuyp, qui fut l’aîné de tous ces maîtres dans la carrière, trouva une manière grande et simple de voir ces animaux, une manière qui n’a été celle de personne, si j’en excepte Rembrandt. La puissance, la majesté, la force tranquille, voilà ce que dit Albert Cuyp dans les animaux, en les regardant au travers de son propre génie. Toujours il a soin de les observer par le côté où ils présentent les lignes les moins rompues, les mieux développées et les plus superbes. J’allais presque dire qu’il leur prête ce genre de dignité que le Poussin prêtait à ses héros. Comme leurs larges fronts sont terribles ! Comme la courbe de leurs cornes est fière! Comme leur épais fanon se balance pesamment entre leurs jambes courtes! Comme iis vivent enfin de la vie universelle qui anime le ciel, la terre et l’eau! o Les troupeaux d’Albert Cuyp, dit M. Thoré1, sont toujours dans l’air, enveloppés d’une lumière blonde qui harmonise les détails dans l’ensemble, et qui dévore les contours extérieurs pour fixer l'attention sur la tournure générale. Sont-ils grands et forts ces taureaux couchés, avec leur échine noueuse et leurs mufles allongés qui mugissent contre le ciel! Mais, à la vérité, on ne distinguerait point, avec la loupe la plus phénoménale, le grain de leurs naseaux, la ciselure imperceptible de leurs cornes et les mille accidents de leur pelage. »

Conçoit-on maintenant qu’un tel peintre ait été si longtemps inconnu en France, lorsque tant de maîtres inférieurs à Cuyp y avaient déjà conquis une renommée! Il n’y a guère en effet plus de soixante ans que le nom d’Albert Cuyp s’est fait jour parmi les amateurs et a pris place dans les catalogues fameux. Les ventes qui se firent au xvmc siècle, sous la direction des Gersaint et des Pierre Remy, ne mentionnaient aucun tableau de Cuyp. Chez le duc de Choiseul et dans le célèbre cabinet Poullain, on comptait, il est vrai, deux ou trois ouvrages de ce maître, mais qui étaient loin d’être remarqués autant qu’ils l’eussent été dans ce temps-là, même en Angleterre, et qu'ils le seraient aujourd'hui en France. Ce n’est guère qu’au xixc siècle que le peintre de Dordrecht a repris son rang parmi nous dans l’estime des amateurs, après avoir subi l’épreuve décisive des enchères. Du reste, le goût des Hollandais et des Anglais pour Cuyp, et leur empressement à l’admirer avant nous, tient à une cause qu’il est aisé de comprendre. Non seulement ils ont aimé en lui le rayonnement du soleil si cher aux hommes du Nord, mais ils l’ont aussi recherché pour ses vues de fleuves, ses canaux, ses navires et ses marines. Les peuples qui se sont regardés toujours comme les souverains de la mer ont dû affectionner les peintres de leur empire. Aussi ont-ils reporté sur Albert Cuyp une partie de l’enthousiasme que leur inspiraient Backuysen et Guillaume Van de Velde.

Un peintre qui savait mettre tant d’air, de lumière et de profondeur dans ses tableaux ne devait pas avoir grand effort à faire pour exceller dans les marines. Celles de Cuyp ont toutes les qualités de ses paysages: un caractère de vérité qui vous transporte sur la mer et dans les ports de la Hollande, une ordonnance grande et simple, une exécution sûre, magistrale, du plus grand effet. L’une des plus célèbres etdes plus justement admirées représente le canal de Dort, rempli de vaisseaux. Ils sont rangés en ligne, la proue tournée vers le centre du tableau : on dirait d’un régiment d’hommes de guerre prêts à répondre à l’appel de leur capitaine. En effet, le canot où l'on aperçoit trois trompettes et une société de gens de qualité est celui du prince d'Orange et de sa suite, s’apprêtant à passer en revue la flotte hollandaise. On les voit par le travers, on compte ceux qui occupent les premiers plans; puis ils s’éloignent, s’enfoncent, disparaissent dans la brume d’une fraîche matinée d’été que le soleil n’a pas encore dissipée. Si nous parlions de la lumière répandue sur cette scène, de la transparence de l’air, de la science de la perspective, nous ne ferions que nous répéter. De loin, on admire la clarté du miroir des eaux où se reflètent les flancs bruns des navires ; en regardant de plus près, on s’étonne encore davantage : avec quelle franchise et de quelle main de maître tout cela est

1 Salon de J 840, in- 12. Paris, 1846.

ALBERT CUYP (1000). o

traité ! Quelle assurance dans l’exécution ! Aucun peinlre, à l’exception de Van de Velde, ne saurait donner une idée plus vive et plus jusle de la vie des Hollandais sur leurs vaisseaux L Le Louvre possède aussi une marine de Cuyp. Celle fois le pacifique Hollandais s'est hasardé à peindre une tempête. Le ciel est chargé de nuages, la foudre s’en échappe, et sillonnant d’une longue traînée de feu toute la largeur de la toile, vient tomber près d’une chaloupe qui lutte péniblement contre la violence des Ilots. « Cette marine d’une invention poétique, dit M. "Waagen, est trop faible dans le mouvement de l'eau P°ui èlre de Cuyp. » L argument ne me parait pas décisil. 1 eut ce que nous avons dit jusqu’à présent explique au contraire comment Cuyp a dû rester au-dessous de lui-même, lorsqu’au lieu de scènes tranquilles, bien ordonnées, il a voulu peindre des spectacles terribles et le désordre de la nature.

Les vrais peintres portent en eux le pittoresque. lie même que les femmes aimées sont toujours charmantes, lie même la nature ne manque jamais d’être belle pour ceux qui l’aiment. Albert Cuyp, en parcourant les bords de la Meuse, son fleuve favori, a rencontré d'admirables points de vue là où cent autres auraient passé vingt lois peut-être sans découvrir un aspect suffisamment pittoresque. Il en était, lui, si vivement frappé que souvent il en improvisait le tableau, traduisant son impression aussi promptement qu'il l’avait reçue. Des barques de pêcheurs, des navires de différents tonnages, les uns à l’ancre, les autres sous voiles, deviennent, par la vertu de son pinceau, des motifs ravissants, pour peu qu’un rayon de soleil, prenant la flottille en écharpe, se joue dans les cordages, les poulies et les mâts, se réfracte dans les eaux profondes du tleuve, enlève la silhouette de quelques matelots de l’équipage, fasse briller enfin la rame du canotier et les perles d’eau qu'elle soulève. C’est tout le lableau, et souvent il est fait d’un souffle. Je me trompe: il faut encore le compléter par la vue du clocher de Dort, si cher au peintre, et dont la forme en aiguille se dessine si souvent dans les paysages de Cuyp, ou, pour mieux dire, dans ce que les amateurs appellent naïvement ses

1 Waagen, dans l’ouvrage quia pour titre : les Arts et les Artistes en Angleterre (Künstler en Künstwerke in England), nous apprend que M. Édouard Solly, qui possédait ce chef-d'œuvre, en avait refusé 3,000 livres sterling.

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Vues d'eau'. En ce genre, Albert Cuyp est presque unique, Tan Goycn, son seul rival, étant plus superficiel et plus monotone. Et pour y exceller, il ne fallait rien moins que l’universalité de son talent, car il y faisait entrer tout ce qu'il savait peindre : des chevaux passant la rivière sur un bac, des chaumières bucoliques, enveloppées de feuillages, plantées au bord d’un canal et habitées par des Hollandaises qui portent des chapeaux peints ; des figures de marins descendant la Meuse ou remontant l’Escaut, des bateliers menant des trains de bois à Flessingue, ou la voiture d’eau remplie de voyageurs, tirée par un cheval de halage.

Cette voiture d’eau est ce qu’on nomme en Hollande trechtschuyt, petit bâtiment très léger à un mât, dans lequel on pouvait voyager moyennant nn sou par mille. On y peut louer, pour peu de chose, une plus petite chambre séparée qu’on nomme le roof; elle est placée à l’arrière du navire et éclairée de chaque côté par deux fenêtres. La location de cette chambre fournit un exemple de l’ordre que les Hollandais mettent dans leurs plus petites transactions. Pour le peu de sous qu’elle coûte, on reçoit une quittance imprimée, d’un commissaire placé à la porte de la ville, où il n’a d’autre occupation que de régler les comptes du trechtschuyt . Cette manière silencieuse de voyager par eau, si particulière à toutes les Yenisesdu nord, ne pouvait échopper aux regards d’Albert Cuyp. qui observait tout et qui aimait la Hollande d’un amour de peintre. L’homme qui s’entendait si bien à faire resplendir le grand jour du dehors, la pleine lumière du soleil inondant les champs et les prés, cul le talent, qu’on croirait être tout spécial, de représenter des intérieurs d’église à la façon d'Emmanuel de Wilt ou de Nikkclen, des clairs de lune aussi beaux que ceux d’Arent Van der Neer. Que dis-je? il précéda tous ces maîtres et leur monlra sans doute lechemin. Il fut un des premiers à rendre l’impression grave qu’on éprouve dans l’intérieur d’une cathédrale, lorsque du fond d’une chapelle obscure, on voit la lumière tomber par les hautes fenêtres de la nef, faire étinceler la rose dentelée du portail, et dessiner vaguement sur les dalles le grimoire coloré des vieux vitraux.

Sans parler des tableaux d’histoire, qn' Albert Cuyp traita rarement — j’en pourrais citer ici pour exemple lr Baptême de l'Eunuque, qui se voyait à Londres dans la galerie du duc de Buckingham — je ne sache pas qu’aucun genre de peinture ait fait défaut au génie d'Albert Cuyp. On sait que certains peintres hollandais se sont illustrés en écrivant l’humble histoire des basses-cours. Eh bien! Cuyp n’a pas attendu l’exemple de ltondekœter pour peindre les drames héroïques du poulailler. On peut voir à Paris, dans la collection de M. le docteur Lerov d’Éliolles, un Combat de coqs où l'action est fort animée et rendue avec beaucoup d’énergie. L’un des deux combattants s'est élancé sur son adversaire : ses deux ailes étendues le soutiennent un peu au-dessus de la terre; il enfonce ses ongles dans la poitrine du vaincu et déchire à coups de bec sa crête ensanglantée; celui-ci a ramené ses ailes ouvertes derrière son corps, et tâche en appuyant leurs extrémités sur la terre, de s’y soutenir comme sur deux arcs-boutants. L'elforl désespéré de l’animal pour prévenir sa chute est exprimé avec une vérité saisissante. Dans le fond, à gauche, on aperçoit la tête d’une poule qui regarde d’un air mêlé d’effroi et de coquetterie ce combat, dont sans doute elle sera le prix. Celte idée ingénieuse donne à la scène l’attrait d’un apologue comme les aimait La Fontaine. Un peintre français, François Desporles, a trouvé dans la même donnée le sujet d’une de ses meilleures compositions. Cette peinture de Cuyp est d'un ton un peu gris, et d’une exécution moins riche que les autres toiles de ce maître, dont nous avons parlé jusqu'ici. On y trouve moins d’air et de perspective. Elle doit appartenir aux essais de sa jeunesse, au temps où il s’appliquait à l’élude spéciale des animaux. Car j’imagine que ce fut dans ce genre que Cuyp excella d’abord. Il existe pourtant des tableaux de basse-cour d’Albert Cuyp qui appartiennent ,i sa meilleure époque. Tel était le Poulailler, toile de petite dimension, qui figurait à la vente de la galcriedu cardinal Fescli. M. George en parle comme d’un morceau où la vérité de l’observation le dispute à l'énergie du pinceau. Si la série des œuvres de Cuyp devait être rangée par ordre de date, on se confirmerait sans doute dans cette idée que les grands pavsages,où les animaux ne sonl que l’accessoire de la composition, se rapportent à celte époque de sa vie où son talent, sûr de lui-même, n’avait plus de progrès à faire. Dans les tableaux où 1 on

1 La plus belle Vue d'eau que nous ayons jamais admirée de Cuyp est celle que possède à Londres M. Holford, danssamagni liquc collection, provisoire ment logée Russell square , et qu'attend le palais que ce riche amateur fait bâtir en vue de lltjde-Park.

ne sent pas encore la maturité du génie, les animaux occupent la première place; les hommes el le paysage n’ont qu’une importance secondaire. Telle est celte étrange composition, qui ressemble un peu au Paradis de Jean Breughel, où 1 on voit Orphée, assis sous un arbre, apprivoiser les animaux aux accents de son violon. Comme il avait à représenter là des tigres, des éléphants, des léopards, qu’il connaissait moins bien, sans aucun doute, que les animaux domestiques, le digne Batave a joué cette fois de finesse. Tout près du divin artiste, il a placé une vache, un cheval, un chien, un chat, des lièvres, et il a relégué dans l’indécision des plans éloignés les bêtes féroces, dont la structure lui était moins familière. Albert Cuyp n’a pas songé que la puissance merveilleuse du musicien perdait quelque chose à cet arrangement, et qu’il n’y avait pas

beaucoup de mérite à dompter les hôtes tranquilles de nos étables et de nos basses-cours : mais il est juste de dire que l’on ne s’avise jamais de tout.

Lorsque Albert Cuyp mourut — on ne sait au juste en quelle année — « on ne trouva chez lui, dit « Houbraken, aucun modèle, ni aucun dessin de maître; ce qui montre qu’il ne se servit d’autre guide que « du naturel. Aussi n’était-ce pas son humeur d’employer de l’argent à cela ; car il usait fréquemment de ce « proverbe : la teigne ne se met pas dans les écus. » Rien ne serait plus puéril que d’attribuer à l'avarice I ignorance volontaire d’Albert Cuyp. S’il n’étudia pas les travaux de ses prédécesseurs ou de ses contemporains, c est qu il n’en avait pas besoin : la nature lui parlait un langage assez clair pour que les interprètes lui fussent inutiles. Dans un homme de génie, toutes les facultés concourent au même but : son œuvre, c’est sa vie, et tout ce qui pourrait s’opposer à l’accomplissement de cette œuvre doit périr fatalement. Les passions même qui paraissent le plus contraires à la grandeur, à la dignité de l’artiste, ne sont que des moyens dont la destinée se sert pour l’engager dans la voie où elle a résolu de le conduire. Si l’avarice entra pour quelque

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chose dans l'indifférence do Cuyp, à l’endroit de ses productions et de ses rivaux, s’il lui dut d’échapper à l’engouement de son siècle pour les gravures des vieux maîtres, n'est-il pas évident que cette parcimonie lui fut donnée comme la gardienne de son originalité? Heureuse faiblesse ! elle l’a préservé de tout plagiat, elle lui a donné cetle physionomie particulière donl la noble simplicité et l’ampleur le dislinguent de tous les artistes de la Hollande, et cetle manière de peindre, pleine d’aisance et d'abandon, qui déconcerte les efforts des imitateurs.

Une originalité sans recherche, telle est la définilion du grand peintre qui nous retient si longtemps en admiration. Si les tableaux où il a peint de riches bourgeois, des maisons de plaisance, des promenades équestres, nous laissent devinerseshabiludesetla société où il avait coutume de vivre, c’est en voyant ses vastes prairies où l’herbe haute monte jusqu’au genou îles grasses génisses, ses lleuves dont les flots, traversés par le soleil, prennent la couleur et la transparence de l’ambre jaune, ses horizons infinis, vagues comme un rêve, légers comme une vapeur, ses puissants animaux, ses grands et beaux arbres, qu’on peut reconnaître en lui ce sentiment profond et original de la nature, inné dans les grands paysagistes, et qui fait qu’elle se manifeste à chacun d'eux selon son cœur. Le Louvre possède une de ces compositions, el toujours on voit les amateurs y revenir plusieurs fois. C’est un chef-d’œuvre composé à peu de frais. Six vaches paissent dans un pré. L’homme qui les garde est assis à gauche, il joue du chalumeau. Deux enfants, charmants de naïveté, écoutent religieusement cette musique champêtre. On aperçoit dans le fond un clocher dont l'aiguille se reflète dans l’eau d’un canal ou d’une rivière qui traverse le plan du milieu. Tout est admirable dans ce morceau. Les animaux, plus grands qu’on ne les voit d’ordinaire dans les paysages hollandais, ont une majesté tranquille indéfinissable. Dessinés avec une justesse, une précision rares, mais sans minuties de détail, ils sont peints d’unemain puissante, par touches continuées, et d’une beauté de Ion extraordinaire. L’herbe, où l’une des vaches, vue de dos, s’est paresseusement couchée, est épaisse, soyeuse, d’un vert finis et tendre : voilà vraiment ce velours des prés dont les mauvais poêles ont lant abusé. Tout est lumière. A l’horizon une vapeur safranée colore les eaux du canal, les plantes, les bois, les maisons qui se perdent dans le lointain. La transparence de l’air dépasse l’imagination ; les devants sont bordés de plantes larges, fortes, plantureuses, de ces bardanes qu’affectionnaient Wynanls et Pynaker. Ce paysage nous transporte au milieu des riches contrées que baigne la Meuse : toul y sent la fécondité, l’abondance, le bonheur. Le soleil se prodigue, les bestiaux, déjà repus, ont à peine entamé leur pâture surabondante; l’eau partout répandue assure l’éternel rajeunissement de la terre ; le berger paisible écoute les échos qui lui renvoient les sons de sa flûte. L’homme qui conçut et exécuta une lelle peinture fut un homme heureux. Dans sa vie douce, unie et calme, sans mystère et sans ombre, il ne connut ni les tourments de Ruysdael, ni les visions fantastiques de Rembrandt, ni les sauvages excursions d’Everdingon. Son âme fut sereine comme la lumière de ses tableaux.

Les splendides campagnes de l’Italie, oùle contour des objets se dessine net et ferme sur un ciel pur borné par des horizons sans nuage, onl inspiré au génie français, épris de la régularité et de 1 ordonnance en toutes choses, le genre du paysage historique. Il fut permis d’arranger la nature, de lui donner une grandeur assortie aux idées d’héroïsme que la tragédie française avait mises en honneur dans toute L'Europe. On composa des paysages comme on compose une scène historique, on corrigea 1 oeuvre divine, on transforma les collines en montagnes, les montagnes en collines, les arbres furent anoblis, les fonds ornés de temples crées ou de ruines romaines. A force de génie, Poussin surmonta les écueils de ce genre faclice; il mit sa pensée au sein de celte nalure artificielle, et tout à coup elle parut si grande qu’elle imposa silence. Mais les imitateurs et les disciples du Poussin, Guaspre, Francisque Milet, Loealelli, Orizonli, Van Iluysum, ne furent pas assez forts pour déguiser plus longtemps les défauts de ce qui n étail que le sentiment individuel il un arand homme, érigé en système. Chez eux, ces défauts se montrèrent dans toule leur nudité. Il en est de leurs tableaux, je parle toujours des imitateurs, comme de ces définitions de la vertu données par les stoïciens et dans lesquelles le sage s’élève si fort au-dessus de l’humanité qu’il n a plus rien de 1 homme : leurs paysages ont tant de majesté, tant de noblesse convenue, qu’on y cherche l’image vraie de la nature et la naïve émotion qu’elle inspire. Tel ne fut pas Albert Cuyp : il aime, lui aussi, les arbres noblement élancés vers le

ciel, les horizons reculés, les ondulations majestueuses des fleuves; mais il sait bien que tout cela n’a pas besoin d’être imaginé, ordonné, corrigé par un artiste devant son chevalet; il sait que tout cela existe dans la création, et qu’il ne faut que les yeux de l’intelligence et de l’àme pour les voir. Il porte en lui le sentiment de la grandeur, et son sentiment se communique à la nature entière.

Albert Cuyp avait une répugnance tellement innée pour les fortes ombres, pour les ciels nuageux, pour l'aspect que présente la campagne voilée de mélancolie et de ténèbres, que même quand il observe de préférence les scènes d’hiver, les fleuves couverts de glace, les effets de neige blanchissant le toit des

un LE BORD d'un FLEUVE. (Musée du Louvi

chaumières et dessinant les plus menues branches des arbres nus, il veut (pie les brumes se déchirent, s’éparpillent à l’horizon, pour laisser passer les froides mais transparentes lueurs du soleil de janvier. Telle est cette belle composition, gravée par Fittler, qui représente la Pèche sous laglace. Ce merveilleux tableau, quand je le vis chez le duc de Bedforl, à Belgrave square, prit à lui seul une heure entière de ma visite. Plusieurs fois Cuyp a représenté des pêcheurs cassant la glace pour jeter leurs filets, des traîneaux, des patineurs, mais jamais il n’a essayé de peindre le ciel triste et bas de l'hiver qui pèse sur la terre comme un couvercle de marbre gris sur un tombeau. Étrange peintre et presque unique en vérité, qui a trouvé le moyen de peindre des hivers sans froideur, et des clairs de lune sans mélancolie !

Il existe, dans les cabinets et chez les marchands d’estampes, huit petites pièces gravées à l’eau-forte par Albert Cuyp. Bien qu’Adam Bartsch, Huher et Bost, le catalogue de Braude, celui de Winckler, n’en fassent

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aucune mention, non plus que le Catalogue de la vente Rigal, il suffit de jeter un coup d’œil sur ces huit pièces pour être assuré qu’elles sont bien de la main du maître. Elles ont le caractère, l’accent de ses tableaux, et il serait bien difficile de les attribuer à d’autres qu’à lui. Ce sont des études de bœufs et de vaches, gravées d’une pointe libre et ferme.

Nous avons parlé du mélange d’élévation et d’ingénuité qui fait le fond du génie de Cuyp. C’est l'impression qu’on éprouve tout d’abord en examinant ses paysages. Mais il faut ajouter qu’aucun paysagiste hollandais n’a poussé plus loin la connaissance de la perspective aérienne. Nul n’a répandu plus d’air, plus de transparence, de profondeur et de clarté pures dans ses tableaux. Il faut que ce Hollandais, né au milieu des brouillards de sa patrie, qu’il ne quitta jamais, ait eu au fond de son âme tranquille je ne sais quelle lumière intérieure et sereine, pour avoir vu tous les objets plongés dans l’éther impalpable et impondérable qui baigne pour ainsi dire ses radieux tableaux. On l’a appelé le Claude de la Hollande, et cet éloge n’est exagéré qu’en apparence. Si l'on demandait au Cuyp la poudre d'or des soleils du Lorrain, ses vagues vertes et argentées, la chaude vapeur qui se joue dans les enlre-colonnemenls de ses palais italiens, on oublierait que ces deux peintres ont travaillé aux deux extrémités opposées de l’Europe. Claude passa toute sa vie à Rome ou à Naples, Cuyp ne s’éloigna guère de la ville de Dort, et ne vit point d’autre ciel que celui des Pays-Bas. On ne sera donc pas surpris que sa lumière ne soit pas celle du Lorrain. Son soleil est plus pâle, d’un or plus clair et plus tendre, mais aussi on sent dans l’air qui en est irradié je ne sais quoi de frais, de pénétrant et do pur qui assainit l’âme et la ravive : l'air de Claude est brûlant, il embrase les poumons; chargé de tous les parfums de la poésie, il conseille l’indolence et l’amour; celui de Cuyp répand la fraîcheur, éveille le désir de voyager, donne la force, l'activité et la vie. Ces deux maîtres si différents sont vrais tous les deux. Quelques degrés de latitude entre les deux pays qu’ils habitaient ont fait la différence de leurs génies. Mais il est permis de remarquer que le Lorrain eut au service de son pinceau une nature bien plus riche en inspirations, pour un peintre épris de la lumière. Claude n’avait qu’à errer sur les bords du golfe de Naples pour y trouver chaque jour le sujet de ses peintures éblouissantes. En Hollande, au contraire, le ciel n’a que de rares et rapides jours de splendeur : il lutte presque toute l’année, comme l’antique Ormuzd, contre les ténèbres. N'cst-il pas singulier qu’on ne trouve dans les œuvres de Cuyp aucune trace de ce combat du joui' et de la nuit dont le spectacle passionnait si fort l’âme de Rembrandt? N’est-il pas étonnant que cet artiste du Nord se soit attaché d’un amour si fidèle au culte de la lumière? N’est-ce pas enfin une physionomie intéressante et remarquable au plus haut degré, que celle d’un peintre qui, en pleine Hollande, au xvu° siècle, c’est-à-dire avant la seconde invasion du style étranger, chercha le pittoresque autre part que dans le désordre, l’effet autre part que dans le contraste, et rencontra la grandeur dans la simplicité, comme il trouvait le bonheur dans la quiétude? Charles blanc.

EffiEHÊBOES JET IHMŒMKDIS

Albert Cuyp a gravé à l'eau-forte, d’une pointe vive et savante, une série de huit petites pièces dont Adam Bartsch, Brandes, Huber et Rost ne fontaucune mention. Le capitaine Bagelaar, amateur passionné des Pays-Bas, en a fait de très jolies copies en contre-partie. Voici la description des six pièces que possèdele cabinetdes estampes de la Bibliothèque nationale de France. Il en est deux fort rares que nous n’avons pu nous procurer.

N° 1. Deux vaches , dirigées vers la droite, une debout vue de profil, l’autre couchée et vue de trois quarts ; au second plan, deux pâtres, dont un s’appuie sur un bâton. Le fond est orné de quelques bestiaux. Sur la droite, on lit les initiales A C.

N° 2. Deux vaches vues de profil, dirigées vers la gauche : la première couchée, l’autre debout. Sans marque.

N° 3. Un groupe de trois vaches : deux vues de profil. Celle-ci dirigée vers la gauche et couchée; l’autre, dirigée vers la droite et debout, la troisième, éga¬

lement debout et vue de face. Marqué A. C. sur la gauche.

N° 4. Deux vaches dirigées vers la gauche : une debout, l’autre couchée. Dans le fond, une rivière et deux voiles. Cette pièce né porte pas de marque.

N° o. Deux vaches : une couchée, vue de profil, dirigée vers la droite ; l'autre, debout et vue de face. Marquée A C. vers la droite.

N° 6. Deux vaches : l’une vue de profil et dirigée vers la gauche D’autre couchée, la tôle tournée vers le spectateur. Sur la droite sont assis deux pâtres, dontl’un paraît endormi; l’autre, plus jeune, est vu de dos. Cette pièce n’est pas marquée.

Ces eaux-fortes ont sept centimètres dans tous les sens. La collection des huit pièces s'est vendue, en Hollande, 240 francs.

Les six seulement que nous venons de décrire n’atteignent pas le dixième de cette somme.

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