‹ Histoire des peintres de toutes les écolesChapitre 9 sur 136 · JEAN SC II 00 K EL · texte numérisé non relu

JEAN SC II 00 K EL

Ni: EN 1405, MO HT EN 15G7.

La biographie de Jean Schoorel nous a été longuement racontée par Korel Van Mander, qui fut son contemporain, et Descamps a reproduit les principaux traits de cette biographie; mais il semble avoir évité, de parti pris, tous les détails gracieux donnés par Vau Mander, dont nous allons, d’après une traduction manuscrite, redire fidèlement le naïf récit. Jean naquit le 1er août 1495, dans le village de Schoorel, près d’Alkmaar, en Nord-Hollande, et il a rendu célèbre le lieu qui lui a donné son nom. Il perdition jeune son père et sa mère, et fut recueilli par de proches parents, qui le mirent à l’école d’Alkmaar, où il demeura jusqu’à 1 âge de quatorze ans. Il y fit de grands progrès dans la langue latine; mais il montra un goût particulier pour l'art du dessin, en sculptant avec son canif sur des écritoires de corne blanche, des figurines, des animaux, des arbres et des lleurs. Voulant favoriser son inclination, ses parents le placèrent à Harlem, chez Guillaume Cornelisz, assez bon peintre. Celui-ci ne l’accepta pour élève, ou plutôt pour apprenti, selon l’usage du temps, qu’à la condition d’un engagement de trois ans, et les parents de Schoorel s’obligèrent par écrit à payer, en manière de dédit, une forte somme, dans le cas où Schoorel viendrait à quitter l’atelier de son maître avant le temps de son apprentissage. Guillaume Cornelisz portait toujours cet acte d’engagement sur lui, et lorsque le jeune élève faisait mine de trouver le temps trop long, il lui disait : « Jean , sache bien que je te tiens dans ma poche, et que , si tu te sauves, tes parents me répondront

ÉCOLE HOLLANDAISE

île toi ; » et il répétait constamment ces paroles. La première année, le travail de J ean rapporta plus de cent florins à son maître, et cela explique suffisamment l'impatience de l’élève et les menaces que lui laisait continuellement Cornelisz pour le retenir. Un jour Schoorel, qui était las de ces menaces, ayant vu que son maître, rentré au logis en état d’ivresse, était allé se mettre au lit, se glissa dans la chambre de Cornelisz et s’empara du papier qui portail l'engagement et la signature de ses parents. C’était un soir d’hiver où le vent soufflait avec violence; il courut vers le pont de bois, déchira l’acte en tout petits morceaux et se donna le plaisir de les voir emporter par le vent dans la rivière. Cela rail, Jean revint chez son maître, bien résolu à finir le temps de son apprentissage, mais ravi de penser qu’à l'avenir on ne lui parlerait plus de ce malencontreux papier.

11 y avait alors, auprès de Harlem, un bois charmant où Schoorel allait tous lesdimanches et tousles jours de lête, non pour se divertir, mais pour faire des études d’arbres qu’il lavaiL en couleurs d’une manière agréable, légère et vaporeuse, complètement différente de l’exécution raide et sèche qui était alors commune aux autres peintres. Aussi, Cornelisz employait-il son disciple à peindre les fonds de paysages dans les tableaux qu on lui commandait, et 1 on voyait à Alkmaar une Descente de Croix , appartenant à la famille Van der Nijenburg, ou le paysage, de la main de Schoorel, n'était pas la partie la moins remarquable du tableau. L’auteur de cette Descente de Croix était Jacques Cornelisz, d’Amsterdam, chez lequel Jean était entré, à l’expiration des trois ans qu’il avait du passer chez Guillaume. Bon dessinateur, habile peintre et fin coloriste, J acques eut bientôt apprécié les qualités naturelles de son élève, et, non content de lui donner une gratification annuelle, il lui permit de peindre, de temps à autre, pour son propre compte ; de façon que Schoorel put se ménager quelques économies. La lille de Jacques Cornelisz, âgée alors de douze ans, était d’une beauté rare, que rehaussaient encore les grâces de l’esprit. Quoique si jeune, elle inspira de l’amour à Schoorel, qui, ne pouvant la demandersitôt en mariage, se promit de l’épouser un jour, et de revenir, s’il le ! allait, des extrémités du monde pour obtenir sa main. Tels étaient les sentiments du jeune peintre, lorsqu'il prit congé de son maître et fit ses adieux ù la fille de Cornelisz.

Voyager était, dans ce temps-là, une des conditions de l'art. Cette pérégrination que font encore aujourd’hui les compagnons du lourde France, les jeunes peintres d’autrefois devaient l’accomplir dans tous les pays où la peinture se pratiquait. Utrecht fut la première étape du voyage de Schoorel, et ce qui l’avait attiré dans cette ville, c'était la renommée de Jean de Mabuse, alors au service de l’évêque, Philippe de Bourgogne. Mais la vie de débauche que menait ce grand artiste, aussi grossier dans ses mœurs que délicatdans ses peintures, ,ne tarda pas à dégoûter Schoorel d’étudier sous lui; car, tantôt il se voyait obligé de payer l’écot de son nouveau maître, tantôt il se trouvait compromis dans des querelles d’ivrognes, et rien n’était moins conforme à son humeur. Il quitta donc Mabuse pour se rendre à Cologne, d’abord, et ensuite à Spire, où il rencontra un ecclésiastique très savant en perspective et en architecture, et qui voulut bien lui enseigner ces parties de 1 art, en échange de quelques tableaux dont Schoorel lui fit présent. Ensuite, le jeune peintre visita Strasbourg et puis Bâle, s’arrêtant, sur son chemin, chez tous les maîtres qui pouvaient avoirbesoin de son aide, et partout bien récompensé, car il avait le travail très facile et terminait en une semaine ce qui eût demandé à d’autres des mois entiers.

L’illustre Albert Durer florissait à Nuremberg : Schoorel n’eut garde d’oublier cette ville, et il se présenta chez le grand peintre pour mettre là profit ses leçons. Mais Durer était jalors sous l’empire des premières prédications de Luther, et, déjà converti à la réforme naissante, il cherchait lui-même à faire des prosélytes. Cette circonstance éloigna Schoorel, quin était pas venu pour disputersurles matières de religion ; il s’en alla donc à Styer, en Carinthie, où il fut occupé par la plupart des grands seigneurs du pays. Un de ces barons allemands, grand amateur de peinture, le logea chez lui, le paya généreusement, le combla d'honnêtetés, et en vint à lui offrir sa lille en mariage. C'était pour lui un parti très avantageux et une fortune inespérée ; mais son premier amour appartenait à la fille de Cornelisz, dont l'image était toujours vivante au fond de son cœur, et il ne songeait qu’à se rendre digne d'elle en devenant un excellent maître.

Jean Schoorel était alors un Hollandais pur sang, ou plutôt il était, par ses ouvrages, un Allemand pur;

JEAN SCHOOREL (1495). :j

car i! n’existait pas encore d’école hollandaise et l'on ne connaissait, en dehors de l’Italie, qu’un seul style qu'on aurait pu appeler germanique, malgré ses variantes, c’est-à-dire, bien qu’il fût adouci à Bruges par les descendants de Van Eyck, francisé à Colmar par Martin Schoen, légèrement assoupli à Râle parHolbein, et prolondément accusé à Nuremberg, par le pinceau et le burin d’Albert Durer. Naïvement amoureux de la

LA MOUT DE LA VIERGE (Académie de Bruges).

nature, Schoorel avait commencé par s attaquer avec force à l'individualité des physionomies et des formes, et cependant il avait adoplé déjà un certain type de figure qui ressemblait un peu à celui des peintres de Bi uges. Ses femmes ont de grands fronts démesurés, le nez droit et fin, la bouche mignonne, le sourcil délicat et souvent à peine indiqué; leurs mains aussi fines, mais moins longues que celles des femmes de Martin Schoen, ont autant de distinction avec moins de maniérisme ; leurs joues pleines sont florissantes de santé, et leurs tempes élargies laissent voir la naissance de cheveux blonds ou d’or. Quant à ses draperies, elles sont collantes par places, peintes dans toute la vigueur de leurs tons éclatants, et l’on y retrouve

fi CO LE HOLLANDAISE.

le système conventionnel adopté partousles peintres allemands de cette époque, bien qu’elles soient étudiées primitivement sur nature, d'après les camelots raides et anguleux du seizième siècle.

.Mais Scboorel devait subir, comme tant d’autres, l’attraction et l’influence de l’Italie. Vers l’année 1320, il alla de Styer à Venise. La ville des doges commençait à se remplir de merveilles, que l’on venait admirer de tous les points du monde, et notre voyageur y trouva des peintres d’Anvers et quelques amateurs allemands, parmi lesquels un nommé Daniel, célèbre curieux deBamberg. Jean Belliu et Giorgion étaient morts, laissant d'admirables ouvrages, et déjà brillaient du plus vif éclat les peintures du grand Titien. Nul doute que ces peintures n’eussent retenu longtemps à Venise le peintre hollandais, s’il n’eût fait la connaissance d’un religieux, originaire de Gouda, en Hollande, homme très instruit et passionné pour les arts. Ce bon père avait inspiréà plusieurs personnes l’idée d'un pèlerinage en terre sainte, et il entraîna son compatriote à partir avec lui pour Jérusalem, car il était lui-même du voyage. Scboorel s’embarqua de bon cœur, emportant tous ses ustensiles de peintre. Durant la traversée, il lit le portrait des passagers, tint un journal de ses aventures de mer, et pendant qu'on relâchait à Candie, h Chypre et en d’autres lieux, il dessina de beaux paysages, des vues de villes, des montagnes boisées, des châteaux-forts. Ces études de pays que la peinture n’avait encore jamais explorés, nous les retrouverons dans les tableaux de Scboorel; nous verrons les plus jolis ports, les golfes les plus charmants de la Méditerranée, servirde fonds aux compositions religieuses dumaitre, et cette échappée de vue sur une nature moitié sauvage, moitié riante, ne sera pas le côté le moins agréable ni le moins original de son œuvre.

Arrivé à Jérusalem, le peintre, grâce à son compagnon de voyage, le père Béguin, se lia d’amitié avec le supérieur du monastère de Sion, qui jouissait d’une grande considération auprès des Turcs et même auprès des Juifs. En la compagnie de ce digne homme et sous sa protection, il parcourut les environs de la Cité sainte et vit les bords du Jourdain; mais, tout entier à son art, il dessina très exactement à la plume diverses vues de Jérusalem, et tous les dieux sanctifiés par les paroles, les miracles ou la Passion de Jésus-Christ, les rives du Jourdain, la montagne des Oliviers, le Calvaire, le saint sépulcre, et il se promit bien de tirer plus tard un grand parti de ces esquisses, comme il le lit en effet lorsqu’il peignit les Enfants (/'Israël passant le fleuve à pied sec, sous /a conduite de Josué; l’Entrée de Jésus-Chris/ dans Jérusalem et la Prédication sur la montagne. Cependant, lorsque les pèlerins songèrent à s’en retourner, le supérieur du monastère voulut retenir Schoorel auprès de lui, au moins pour une année; mais le père Béguin en dissuada l’artiste, il n’eut pas de peine à le décider en lui parlant de son pays. Toutefois, comme il prenait congé du supérieur, le peintre luipromitun tableau destinépourla chapelledeBethléem et qu'il devait composer pendant le trajet. Le vaisseau qui ramenait Schoorel ayantrelâché à Rhodes, celui-ci se présenta chez le grand-maître de l’ordre teutonique, reçut de lui un excellent accueil, et, avant de quitter file, prit une vue de la ville de Rhodes et des environs ; cela se passait deux ans avant la prise de Rhodes par les l urcs. De retour à Venise, il se souvint de la promesse qu’il avait faite au supérieur du monastère de Sion, et il lui envoya un tableau représentant l'Incrédulité de saint Thomas, qui fut exposé dans la chapelle de Bethléem, à la place même ouest né Jésus-Christ.

Les voyages lointains ne sont jamais inutiles à un peintre bien organisé, à la condition, toutefois, de regarder plutôt la nature que les maîtres : car, en voyant de nouveaux modèles, et des paysages nouveaux, il augmentera son originalité, s'il les étudie ; tandis qu’en admirant d’autres peintres, il perdra son originalité, s’il les imite. Schoorel tira profit de ses pérégrinations. L’Italie le modifia légèrement, il est vrai, et quelques traits de maniérisme s'introduisirent dans son style naïf ; toutefois, il ne cessa pas d’être Hollandais et ne perdit point le goût des écoles septentrionales et gothiques où il avait appris son art. Des physionomies profondément individuelles vinrent se mêler à ses types féminins, si délicats et si purs ; les chevaliers, les pèlerins dont il avait peint le portrait à Jérusalem, figurèrent dans ses peintures de dévotion ou d'histoire, à côté des jolies tilles allemandes qu’il avait choisies pour les saintes ou les héroïnes de ses tableaux. Quant à sa couleur, elle resta éclatante, comme celle de toutes les écoles du Nord, depuis Van'Eyck jusqu’à Martin Schoen et Albert Durer; mais elle fut plus claire, dans les carnations surtout,

JEAN SCTIOOREL (1493).

et plus reflétée. I/exemple des maîtres vénitiens du seizième siècle dut certainement contribuer à rompre son coloris, à l'harmoniser, à l'adoucir.

Sclioorel, cependant, ne pouvait quitter l’Italie sans voir Rome. Une circonstance particulière l’y attirait,

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