Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaise
Avec grand bruit et grand fracas, Un torrent tombait des monlagnes ; Tout fuyait devant lui; l'horreur suivait ses pas, Il faisait trembler les campagnes.
L'œuvre d'Everdingen représente en effet une nature rigide, hérissée de sapins, accidentée de collines rocheuses, creusée de ravins profonds et toute retentissante du bruit des chutes d'eau. Le sentiment qu'éveillent ses tableaux n'est pas la somnolente rèverie de Van Goyen, ni la mélancolie amère de Ruysdael; c’est la rude et àpre tristesse
d'un braconnier.
Au xvr siècle, les paysagisies flamands et hollandais voyaient toute la nature sous les couleurs
les plus vives et les plus crues. Paul Bril, Breug
n'avaient sur leur palette que les
perçante, soit que la campagne, avec ses
hel de Velours, David Vinkenboons, Roland Savery
tons violents du prisme, soit qu'ils fussent doués d'une vision s prairies d'émeraude, son ciel de saphir, ses lointains
d'améthyste, ses épis d'or et les diamants de ses cascades, leur apparût comme une reine vêtue d’habits éclatants et ruisselante de pierreries. Après eux, vinrent Simon de Vlieger, Pierre Molyn et Everdingen, qui virent la nature telle qu'elle est, je veux dire la nature du nord, avec ses ciels couverts, ses eaux blondes et pâles, sa verdure humide, et à travers le léger brouillard qui en tanquillise les tons et les contours. Everdingen se piace donc entre le xvr et le xvu° siècle; il forme une transition entre Roland Savery, son maître, et Ruysdael, son émule.
Roland Savery, disons-nous, fut le premier maitre d'Everdingen. Il avait été le peintre de l'empereur Rodolphe, et depuis la mort de ce prince il était venu s'établir à Utrecht. li y avait apporté des peintures et des dessins faits dans les montagnes du Tyrol et de nature à frapper les paysagistes de la Hollande, habitués aux plaines unies et monotones des Pays-Bas. Remarquables par l'intensité des couleurs, l'esprit et le piquant de la touche, ces vues du Tyrol avaient de plus un aspect sauvage et grandiose, une saveur ag
ste; elles présentaient des contrastes inattendus, des rochers, des précipices, des torrents. Everdingen, natif d'Alkmaar, fut envoyé à Utrecht chez Roland Savery, sans doute parce qu'il avait montré de la vocation pour le pay
ge, car il aurait pu apprendre la peinture dans sa ropre famille, étant le frère puiné de César Everdingen, ass
> bon peintre d'histoire, plus âgé que lui de quinze ans. Il est donc présumable que le premier goût d'Everdingen pour les grandes scènes de la nature lui vint du seul aspect des beaux dessins à la plume ou au charbon que Roland Savery lui aisait voir, et de ce quil entendait dire chaque jour à ce maitre sur la poésie des contrées
montagneuses. Mais, Roland Savery étant mort en 1639, Everdingen, qui n'avait encore que dix-huit ans — il était né en 1621, — ne crut pas son éducation achevée, et il se fit le disciple de Pierre Molyn. Ce dut être de Pierre Molyn le père, car le fils, celui qu'on a surnommé le cavalier Zempesta, était beaucoup lus jeune qu'Everdingen.
Pierre Molyn le Vieux, contemporain de Pinas, ne fut pas sans influence sur son élève, Il
ui apprit à trouver des ressources pittoresques dans les sites les plus simples, à tirer parti,
jour le premier plan de son paysage, d'une cabane de planches, d'un toit croulant, d'un tertre, d'une grosse pierre, d'un ustensile de jardinage ou de labour. Ornés de figures que Jean Van de
Velde trouvait charmantes à graver, les agréables paysages du vieux Molyn étaient imprégnés du
vrai sentiment des choses rustiques, et Aldert Van Everdingen put comprendre, en les voyant, qu'il n'est pas besoin des grands accidents de la nature pour intéresser nos yeux et notre àme, pourvu que le peintre ait regardé lui-même avec quelque émotion les sites qu'il nous fait voir. Aussi
retrouvons-nous, dans les œuvres d'Everdingen, le mélange des deux styles qui avaient caractérisé
Roland Savery et Pierre Molyn : ici, des pays sauvages, hér
sés de montagnes et tout pleins du bruit de l'eau qui bondit sur des rocs éboulés ; là, des campagnes paisibles, uniformes, et pour ainsi dire familières.
Nous ne savons presque rien de la vie d'Everdingen; mais il est certain qu'il voy:
ge sur me,
selon toute apparence pour apprendre à peindre des marines, et, en effet, celles qu'il a peintes ou gravées portent le caractère d'une observation assidue et la trace d'impressions reçues directement
de la nature. On raconte que, voyageant dans la Baltique, Everdingen fit naufrage sur les côtes de ( Vas € £
Norvège, et que le nav
brisé fût remis en état «
nombre de dessins d'a
ire qu'il montait manqua d'être englouti. En attendant que ce navire à demi
e reprendre la mer, le peintre naufre s'avança dans le pays et fit un grand
ès nature. C'est là qu'il vit ces tristes mélèzes, ces sapins aux rameaux
rigides, au feuillage sombre, qui donnent une couleur si austère à ses peintures; c'est là qu'il entendit la chute de ces torrents dont on écoute le bruit monotone en regardant ses tableaux; c'est
là qu'il put dessiner des huttes de pêcheurs grossièrement faites de planches, de pauvres cabanes 1 ( [ 5
dont la toiture est protégée par le poids de grosses pierres contre la force du vent, des chapelles gothiques ou des ermitages bâtis au sommet d'une colline escarpée sur laquelle on voit grimper des chèvres, enfin ces ponts de bois jetés entre deux rocs sur un précipice, et que passent des paysans
chargés de fardeaux où un chasseur suivi de chiens. Tantôt c'est une marine avec quelques vaisseaux
à voile, qu'on aperçoit au loin, à travers une montagne percée, formant voûte; tantôt c'est une
épaisse forêt dans laquelle s'enlfoncent des mineurs qui mènent un chariot, ou un pèlerin qui hâte le
ALDERT VAN EVERDINGEN (1621). 3
pas. Quelquelois c'est un rocher immense qui s'élève du sein d’une rivière formée par des cascades voisines, et pour en augmenter le caractère solennel, le peintre en fait le motif d'un effet de nuit. Autour du rocher serpente un chemin conduisant à une baraque construite à mi-hauteur, et au sommet se dessine une vive lumire qui indique l'aurore. Souvent aussi les données les plus simples lui suffisent pour composer un paysage plein de charme, j'entends de ce charme secret et inexprimable que procure la vue des choses agrestes. Un troupeau de cochons dans une rue de village, une grange à toit mouvant, une chaumière délabrée, entourée d'un palis, quatre pins dans l'eau, des pêcheurs raccommodant leur nacelle, tels sont alors les humbles sujets du paysage d'Everdingen, et de même que Pierre Molyn, son maire, il
sait leur prêter un intérêt imprévu, il
LA FORÈT
sait nous faire rêver à la vie que mènent ces hommes pauvres, ces bücherons, ces pêcheurs. On irait
soi-même en Norvège qu'on n'en rapporterait pas, j'imagine, une impression plus vive ni plus juste. J'ai voyagé dans le Danemark, pays voisin de la Norvège, et les peintures d'Everdingen me rappellent fortement le souvenir de ces contrées : j'y retrouve le froid de l'air et celui du vent, le frémissement ou, pour mieux dire, le gémissement des sapins, l'humidité des lieux bas, et cette odeur
ent les arbres résineux et le
aromatique et pénétrante particulière aux contrées du Septentrion où crois genièvre.
A son retour de Norvège, Everdingen s'arrêta en Danemark, et le roi de ce pays, Frédéric IV, instruit des infortunes du peintre, lui commanda les grands tableaux qui ornent aujourd'hui le palais de Christiansborg à Copenhague, où nous les avons vus. Par leur dimension comme par leur
beauté, ces morceaux peuvent être mis au rang des chefs-d'œuvre du maitre. Il en est un surtout
qui est d'un caractère surprenant et dont le souvenir nous a longtemps poursuivi : il représente ge. Il n'y à qu'un vrai peintre pour
d'énormes roes éboulés qui composent à eux seuls tout le pa oser une pareille chose, et il faut un amour profond de la nature et un rare talent, pour donner ainsi à une simple étude l'importance et la dignité d'un tableau. Ces rochers, du reste, c'est la nature qui les a détachés de la montagne : c'est elle qui les a jetés dans le ravin et heurtés comme à souhait pour le plaisir des yeux. Everdingen n'a fait qu'en saisir la rude beauté. Quoi qu'en dise le poète paysagiste Gessner, Everdingen est bien supérieur à Dietrich, son imitateur, même dans l'art de peindre des rochers. Ceux de Dietrich sont mieux arrangés peut-être, plus agréables aux regards, plus pittoresques ; ceux d'Everdingen sont plus sauvages, plus vrais, en harmonie avec le sol qui les porte,
et, dans sa manière de les grouper, l'artiste a suivi l'exemple de ce grand peintre qui est la nature, et que nous appelons souvent le hasard. Un torrent, des sapins, des cabanes dont le toit chargé de pierres se termine en flèche, forment les éléments d'un autre Everdingen de la même galerie. Le ton général en est, comme presque toujours, d'un vert olive, qui caractérise la couleur du peintre, tal des chutes d'eau
et dont la vigüeur, combinée avec un ciel couvert, fait si bien étinceler le €
et s'oppose si bien à leur blanche écume. Quant à l'exécution d'Everdingen, elle est ferme, serrée et
savante: sa touche, plus hardie que celle de Ruysdael, en diffère en ce qu'elle est frisée dans l'expression
des feuillages, au lieu d'être aiguë et, comme disent les vieux auteurs, persillée, c'est-à-dire imitant les
sil.
découpures du pe
Mais ce n'est pas seulement par ses peintures qu'Everdingen est célèbre, il l'est, et beaucoup plns
encore, par ses eaux-fortes. La première suite des estampes d'Everdingen, composée de cent {rois paysages, tous décrits par Adam Bartseh, n'est pas très difficile à trouver; mais il en est autrement de la seconde suite, celle des cinquante-sept planches gravées par Everdingen pour le vieux poème des Fourberies du renard. Une explication de cette rare et précieuse suite se lrouve dans un manuscrit de Mariette, relié avec le cahier des épreuves d'Everdingen qui lui ont appartenu et que possède le Cabinet des estampes
de Paris. Nous publions ici, à l'adresse des amateurs, ce curieux morceau, qui na jamais été livré à
l'impression et dont nous respectons l'orthographe.