LE CHARLATAN
Qui ne connait la fine estampe des Deux Mules? On dirait que cette eau-forte, publiée en 1652, a été faite d'après la fable de La Fontaine, imprimée dans ce temps-là, et que c'est une illustration
de la malice du conteur.
Deux mulels cheminaient, l’un d'avoine chargé, L'autre portant l'argent de la gabelle; Celui-ci, glorieux d'une chargé si belle, N'eût voulu pour beaucoup en ètre soulagé.
Il marchait d'un pas relevé Eu faisant sonner sa sonnette.
Il faut voir comme le plus huppé des deux porte avee orgueil les plumets de son harnachement. Mais au-dessous des glands, de la housse et des volettes de l'émouchette à filets, l'un n'a pas dans les jambes plus de finesse que l'autre. Ils sont, de par la nature, tout à fait semblables. Les franges de la mangeoire ont beau ennoblir le porteur de gabelles, ses genoux n’en sont pas moins noués que ceux de son compagnon. Plus il est chamarré par le haut, plus il est rustique par le bas. N'y a-t-il pas aussi quelque pointe d'ironie dans l’accentuation des moindres choses, telles que le retroussis du sabot et le poil qui le couronne, les houppes appauvries qui accompagnent et terminent le boulet, l'engorgement et la saillie des os du genou, et les clous brillants du bât, et les mailles du grand
panier que recouvrent des couvertures de laine
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enfin les vaniteuses plaques de cuivre qui protègent les yeux et le chanfrein du mulet ? Sur telle autre estampe de cette admirable suite d'animaux, on peut regarder en souriant la physionomie naïve des deux ânons bénins et mal peignés, rendue avec autant de grâce qu'en eût mit Berghem, et pourtant avee moins de malice. C'est la vérité saisie par l'œil d'un artiste, qui en eût deviné le charme indéfinissable, s'il n'eût trouvé plus simple de s'en rapporter à la nature.
Les gens du monde ne connaissent guère de Karel que ses tableaux de charlatans, si bien gravés, notamment par Boissieu. Celui du Louvre est le plus célèbre. Par un beau jour bien lumineux et bien doux, un marchand d'orviétan a élevé sa baraque auprès d'un village. Lui-même monté sur un tréteau, dans le costume d'il signor Scaramucio et hissé sur la pointe de ses pieds, exécute une parade
devant une douzaine de rustres qui dévorent ses paroles. Un paillass
e, portant un masque noir,
l'accompagne sur la guitare, tandis que le singe se livre à ses gentillesses. Une superbe enseigne
représente le personnage qu'on va montrer au fond de l'écurie qui sert de théâtre, et près du charlatan se voit, toute grande ouverte, la boite où sont rangés les élixirs, alcuni barattoli di unguenti ;
mais, sans attendre la fin du discours de Scaramouche, Polichinelle entr'ouvre le rideau et montre
son faux nez. Le caractère des rumes qu'on aperçoit au loin, le manteau que porte un des paysans et la chaude lumière qui anime l’ensemble, localisent la scène et rappellent le séjour que fit à Rome Karel Dujardin. On n'a pas plus d'esprit vraiment, et, comme dit M. Waagen, ce tableau est si fin
d'observation, si rempli de ce que les Anglais appellent humour, que Wilkie lui-même ne l'eût pas mieux conçu.
Considéré dans l'ensemble de ses œuvres, Karel Dujardin doit être placé en première ligne parmi les grands artistes hollandais. Paysagiste, peintre d'animaux, inventeur de compositions ravissantes, il marche l'égal de Berghem, de Van de Velde, de Paul Potter, de Pierre de Laër et même d'Albert
Cuyp. S'il est inférieur à chacun de ces maitres en quelques parties, sa supériorité dans toutes les
autres rétablit la balance et lui assure son’ rang. Sa touche intelligente, sûre et facile, rehausse à
propos les parties claires par des empâtements moelleux et modérés, et fait valoir les détails peu
nombreux dont se composent ses tableaux. Son coloris, quelquefois argentin, le plus souvent doré,
s'est conservé, après deux siècles, d'une fraicheur, d’une pureté rare, et s’est pour ainsi dire cristallisé sur la toile. Le clair-obseur est une des parties de l'art qu'il a le mieux entendues. Ordinairement, pour faire avancer ses figures, il se sert, comme Pynaker, de jours frisés, et ses eaux-fortes renferment le principe qu'a si bien mis en œuvre notre Boissieu. Je suppose un âne debout dans la campagne. Sil a nne tache blanche près du museau et que ses oreilles soient noires, la vigoureuse partie du
fond, composée de montagnes, pass justement au-dessus de la tache blanche et au-dessous de l'oreille noire, de façon que l'oreiile se détachera en brun sur le ciel et le museau en clair sur le
terrain. Fautil donner du relief à la croupe d'un cheval blanc monté par un mousquetaire, le peintre
prend volonüers pour fond une muraille aux teintes rembrunies. D'une porte pratiquée dans ce mur est sortie une servante qui offre à boire au cavalier. Une auge à cochons et un couple de chiens courants compléteront la scène. Je me trompe, par-dessus le mur on aperçoil la cime de quelques arbres et un beau coin de ciel. Mais quels adorables ciels ! Personne, je crois, ne les fit plus gais ni plus clairs, ni d'un ton plus charmant, ni plüs piquants dans leur suavité, ni plus harmonieux dans leur éclat. La lumière du Midi, fraiche et vive, y brille sans crudité; elle éblouit les yeux et ne les blesse point; elle réjouit doucement le cœur. Les ciels d'Adrien Van de Velde sont parfois d'un
bleu dur; ceux de Ruysdaël, toujours voilés par des nuages en mouvement, inspirent un sentiment de tristesse sombre; les ciels de Karel Dujardin, moins remués, moins déchirés que ceux de Berghem, font naitre une pensée de bonheur et de quiétude. Ses nuages — c'est par là surtout qu'il se distingue — sont presque toujours cardés comme des flocons de laine blanche; il les roule, les moutonne, les superpose élégamment et en pyramides arrondies, de manière qu'on les prendrait pour une chaine de petites collines s'abaissant peu à peu et venant mourir au bord du soleil, comme les montagnes au bord de la mer. En un mot, les ciels de Dujardin ont à la fois la lumière de l'Italie et la tranquillité du jour de la Hollande. Is sont assez chauds pour rappeler le soleil du Midi, assez doux pour qu'on se souvienne que le peintre naquit dans les brumes du Septentrion.