‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 109 sur 239 · LE BÉNÉDICITÉ · texte numérisé non relu

LE BÉNÉDICITÉ

les compétiteurs de la voix et du geste, semble dire : Voilà ce que c'est que d'être bien sage ! Car on peut répéter au sujet de Jean Sleen ce qu'en à dit sans exagération M. de Burtin, que non-seulement on voit

très-bien ce que pense chacune de ses figures, mais on croit entendre ce qu'elle dit !. Le plus comique

! Traité thévrique et pratique des Connaissances qui sont nécessaires à tout amateur de tableaux, par François-Xavier de

Burlin. Bruxelles, 1809, £. IL. M. de Burtin décrit cette fête de Saint-Nicolas, comme ayant fait partie de sa collection.

personnage de la composition est un garçon de neuf à dix ans, qui, nonchalamment appuyé contre la

cheminée, sourit, d'un air entendu et supérieur, à l'innocence de ses jeunes frères et semble tout fier de Savoir que saint Nicolas n'est pour rien dans cette affaire. I est vraiment bien difficile de mieux observer le jeu des physionomies, de les mieux rendre, et S'il fallait chercher parmi les maitres de l’école françaises celui qui, pour ces sortes d'expressions, à égalé Jean Steen, onne trouverait guère que Chardin. Aussi le Hollandais s'est-il assuré par là une célébrité durable. «Tant qu'il y aura de l'expression dans vos tableaux, écrivait « le pape Ganganelli (Clément XIV) à un peintre de ses amis, vous pourrez vous applaudir de vos ouvrages. « C'est Ià ce qui en fait l'essence et ce qui rend exeusables bien des défauts qu'on ne passerait pas à un « artiste ordinaire. »

Houbraken rapporte qu'il possédait et conserva longtemps dans sa maison un tableau de Steen qui fut

ensuite vendu au due de Wolfenbuttel. La signature d’un contrat de mariage en était le sujet. Toutes les

figures qui le composent ont des attitudes et font des gestes si naturels, si expressifs , que le spectateur

s'imagine être présent à l'action et y jouer lui-même son rôle. Les deux beaux-pères, tout entiers à leurs

prétentions respectives, s'expliquent avec vivacité au notaire, qui, la plume à la main et d'un air grave,

les écoute avec attention. Le fiancé, transporté de colère, jette son chapeau par terre avec les présents de noce. I hausse les épaules, lève les mains et regarde sa fiancée de manière à lui faire entendre qu'il ne prend aucune part à d'aussi grossiers calculs. Celle-ci en paraît touchée, el par un retour de tendresse elle jette sur son futur époux des yeux humides de reconnaissance et d'amour. Il faut l'avouer, dit Houbraken, ce tableau est admirable du côté de l'expression.

Au nombre des amis de Jean Steen était le chevalier Karel de Moor, célèbre peintre de Leyde. Dans les fréquentes visites qu'il rendait à son compatriote, il sut que Mariette Steen fourmentait depuis longtemps son mari pour avoir un portrait d'elle fait par lui. Steen promettait toujours et ne tenait jamais. Karel de Moor offrit à Marielte de lui faire la galanterie de ce portrait tant désiré. Celle-ci accepta avec joie et se fit peindre parée de ses plus beaux habits. Le tableau fini, Mariette le porta sur-le-champ à Jean Steen, qui le trouva fort à son gré. «Il y manque seulement quelque chose, dit-il, que je veux y ajouter.» Ayant pris alors sa palette et ses pinceaux, il peignit en quelques coups de brosse un grand panier rempli de têtes el de pieds de mouton, qu'il lui mit au bras. « Vous comprenez, dit Steen, que, sans ce panier, vous ne seriez pas reconnaissable. » La femme, aussi philosophe quesonmari, ne put s'empêcher de rire de cette plaisanterie, et son portrait ainsi complété, lui parut plus charmant que jamais.

Heureux les peintres qui ont brillé par l'expression, par l'esprit ! Ceux-là sont bien sûrs de la renommée et d’en jouir longtemps. Si le nombre est fort restreint, des amateurs qui apprécient les qualités de la touche, les empâtements délicats, la finesse etle bonheur des tons, ce qui constitue, en un mot, le technique de l'art, en revanche, presque tous les hommes un peu éclairés sont en état de comprendre les intentions qu'un artiste à traduites par le pinceau, et sont jaloux de paraître au moins s'y intéresser, Ce n’est pas à dire pourtant que le tour ingénieux de la pensée puisse suppléer, en peinture, à la faiblesse de l'exécution ; mais lorsque le procédé est suffisant, lorsqu'il est assez ferme pour satisfaire les yeux, il y a un grand avantage, pour la popularité de lartiste, à éveiller en nous des sentiments et des idées dont le succès est indépendant

des préjugés d'école, des habitudes nationales ou locales. À remuer l'esprit humain, partout si semblable à

lui-même, on gagne d’être goûté par les peuples les plus divers. Telle a été la fortune de Jean Steen, un des maîtres hollandais dont les ouvrages se paient aujourd'hui le plus cher. La Hollande et l'Angleterre surtout se disputent ses tableaux, qui, du reste, n’ont pas toujours besoin de l'indulgence que réclamerait

pour eux la verve comique du peintre. En effet, s'il est inégal dans sa peinture, si parfois elle est mince,

inconsislante et reprochable à cause de la sécheresse dufaire, souvent aussi ses tableaux sont peints solidement et finis avec soin, dans le goût de Gabriel Metsu. Ils sont alors accentués par une touche spirituelle, et les teintes en sont claires, pleines de charme et de fraîcheur. Je ne sais s'il est vrai que les habitudes d'ivresse et de désordre, auxquelles s'abandonnait Jean Steen, aient été cause de l'extrême négligence que l’on

remarque dans certaines parties de ces tableaux, et j'en donnerai pour exemple : la Jeune Femme malade,

RECHERCHES ET INDICATIONS. 15

qui fut reprise au Louvre en 1815 et dont il est parlé plus haut, mais il est certain qu'il eut deux manières. Tantôt il était preste, lâché, trop brun dans l’ensemble, el sa couleur semblait rude ef mal broyée ; tantôt il peignait d’un {on clair, avee des empâtements exquis, dans le faire précieux de Miéris, mais plus spirituellement que ce maître. Il me souvient d’avoir longtemps regardé et admiré, sous ce rapport, une Noce de campagne que possède le musée d'Amsterdam; c’est un petit chef-d'œuvre aussi bien ménagé pour la lumière qu'un Van Osfade et aussi perlé d'exécution. Quelquefois Jean Steen est corsé, profond comme Pierre de Hooch. el sa peinture prouve ainsi combien la pratique est subordonnée à l'intelligence, et que l'esprit conduit le pinceau pour le moins autant que la main.

Comme ceux d'Ostade, les intérieurs de Jean Steen sont pris d'un point de vue élevé, de manière que les figures qui sont au fond de la chambre ne sont pas cachées par celles du premier plan. Ordinairement une seconde fenêtre s'ouvre au fond pour éclairer d'un jour spécial les figures éloignées qui font écho à la

lumière principale. Le nombre des ustensiles y est moins grand que chez les autres peintres hollandais.

Jean Steen avait trop d'esprit pour les multiplier outre mesure et inutilement. Aussi ne voit-on rien de superflu dans ses tableaux, et si le peintre veut bien y introduire quelques chaudrons, une poêle à frire, un pilon ou d’autres objets mobiliers, c’est uniquement pour rappeler les familiarités de la vie intérieure. A l'exemple de Metsu, Steen aime à peindre des tableaux embordurés pour garnir les murailles de ses Collations, de ses Réumions joyeuses, et ce qui est remarquable, c’est que jamais ces cadres ne renferment que des sujets nobles, des combats de cavalerie, des paysages héroïques et des scènes de la Fable, comme,

par exemple, la rencontre des Centaures et des Lapithes.

neuf enfants dont l'avenir ne

Jean Steen mourut, en 1689, à l’âge de cinquante-trois ans. I] laissait l'inquiétait guère. Celui qu'il eut de sa seconde femme se nommait Thierry, el il exerça la sculpture à la cour dun prince d'Allemagne. On ne sait rien des autres.

Ce peintre, qui ne peignit jamais pour l'unique plaisir de peindre, a eu l'insigne honneur d'être cité comme un maître des plus éminents par Joshua Reynolds. Et si sa renommée lui a si longtemps survécu, ce n'est pas seulement à cause des anecdoctes plus ou moins plaisantes que les historiens hollandais ont racontées sur sa vie, c’est parce que ses tableaux, remplis de raison el de malice, remarquables par l'expression, amusants par l'intention comique, font du plaisir à tous ceux qui, ne voulant pas désintéresser leur esprit dans l'admiration des œuvres d'art, demandent à la peinture autre chose que le rendu d’un tapis, l'exécution

d’une robe de soie, ou la finesse d’un ton.

CHARLES BLANC

INDICATIONS

Jean Steen a traité (ous les genres, scènes d’intérieurs grotesques ou bachiques, sujets de conversation, pays: histoire et religion. On connaît de lui a Continence de

Sci pion, Jésus préchant dans le désert, les Noces de Cana, ete.,

etc.; mais, disons-le, le sentiment comique de l'artiste perce dans ces compositions mêmes.

Quoi qu'il en soit, les Musées nationaux et!les amateurs recherchent avec un empressement bien justifié les ouvrages du célèbre Hollandais.

Le Louvre n’en a qu'un, mais il est d’un qualité supérieure, n'en déplaise à M. John Smith, qui ne le regarde pas

comme un bon échantillon du peintre, et aux experts du

Musée qui, en 1816, l’estimèrent 800 fr. C’est un tableau qui

s’élèverait en vente publique à 30,000 fr. Il représente un Banquet de paysans mêlé de danses.

Le BELVÉDÈRE A VIENNE en compte deux : une Noce de paysans et un Ménage hollandais, tableau capital daté de 1663. Les figures ont un tiers de nature.

A LA PINACOTHÈQUE DE Municu, il y en a également deux: la Querelle des Paysans, et un Médecin tâtant le pouls à une jeune fenune malade.

LA GALERIE ROYALE DE DRESDE n'en a qu'un: il représente une Femme donnant à manger à son jeune enfant.

Le MuséE ROYAL D’AmsrERDAM est très-riche en tableaux de ce maître: on y en compte jusqu'à 8 : — le Portrait de l'artiste, — des Villageois revenant d'une fête, — une

Récureuse, — le Boulanger, — un Charlatan, — la Fête de saint Nicolas, tableau capital et d'une composition trèsspirituelle, — la Partie de trictrac, et une Noce de village.

A La Hay peintre, — Tableau de la Vie humaine, — un Médecin

six tableaux de Jean Steen : la Famille du

tâtant le pouls à une jeune fille, — un Dentiste, — une Meénagerie, — enfin, un Médecin allant rendre visite à une malade.

A L'ERMITAGE DE SAINT-PÉTERSBOURG : la Jeune Malade et le Médecin.

AU MUSÉE ROYALE DE BERLIN : une Scène familière.

Au Musée DE FRaNcrorr : l'Intérieur d'une Chambre, — un Médecin qui panse un homme blessé.

DANS LA GALERIE DE FLORENCE : des Paysans à: table sous une treille, — et le Jeune Violoniste.

Nous trouvons dans les Musées des départements de la France quelques beaux échantillons de Jean Steen

A MonrpELcier, le Repos du Voyageur et une Scène familière. Ts portent l'un et l'autre la signature du maître et ils proviennent d'un legs fait au Musée de cette ville par M. Valedeau.

A Nanres : des Buveurs à table.

A Roue : les

On trouve dans les col

{mours de Jean Steen.

ections particulières les plus belles pages de notre spirituel artiste.

Page 1