LA DANSE DU CHIEN
assez plaisant, c’est que les compagnons qui me l'ont pris, croient certainement n'avoir dupé, tandis qu'ils sont dupes eux-mêmes. De toutes les pièces d’or que tu m'as vues aujourd'hui, il n’en est aucune qui ne soit légère de poids. Or, je te laisse à imaginer la mine qu'ils feront demain, quand ils s’en seront aperçus. » Légère de poids! ce mot charmant, dans la circonstance, Jean Steen pouvait l'appliquer à la vie, à Ja sienne du moins. Rien ne lui pesait, en effet, de cette existence passée à observer les hommes, à rire de leurs travers et à les peindre en buvant. S'il en faut juger par ses tableaux, on peut croire que pas un nuage de
tristesse ne vint troubler la sérénité de son esprit, Ce n’est pas qu'il n’apereüt le côté décourageant des
choses d'ici-bas ; mais il n'eut garde de s'abandonner au découragement, et, inaccessible lui-même à la mélancolie, il n'en donna pas la teinte à ses compositions. Il existe de lui un tableau célèbre qui est précisément la représentation de la vie humaine. Nous l'avons vu au musée de La Haye et nous ne pourrions nous abstenir d'en faire ici la description, si nous ne l’avions trouvée simple, frappante et brève dans le catalogue raisonné de cette précieuse galerie, dressé par M. Van Steengracht Van Oostkapelle, et rédigé en français. « Le sujet, dit ce connaisseur, semble indiquer les différentes périodes de l'existence. Sur le premier plan, des enfants jouent avec un chat; plus loin, une femme est courtisée par un jeune homme ; irès du foyer, un vieillard est assis, tenant un enfant sur ses genoux: le vieillard et l'enfant s'amusent d'un perroquet. Une servante fait rôtir des huïtres ; dans le fond plusieurs personnes boivent, fument et Jouent. Un tableau, suspendu derrière elles, représente une potence, comme pour indiquer la fin réservée à ceux qui se livrent aux excès du jeu et de la boisson. Une ouverture pratiquée dans le grenier laisse apercevoir un jeune homme couché nonchalamment, ayant une tête de mort à ses côtés et soufflant des vulles de savon ; allusion consacrée, à la vanité et au néant de la vie. Un épais rideau, qui occupe tout le
haut du tableau, est suspendu au-dessus de ces divers personnages, et semble menacer de terminer, en
ombant, toute cette scène des actions humaines !. » Je ne connais rien de plus ingénieux et de plus saisissant en peinture que l'idée, d'ailleurs si simple, de ce vaste rideau qui sur-le-champ fait comprendre que la scène représentée est la comédie de la vie,
Jean Steen eut six enfants de Marguerite Van Goyen, qui mourut avant lui; mais, comme s'il n'avait pas assez de cette progéniture, il s’avisa de se remarier avec une veuve qui avait elle-même deux enfants, Mariette Herkulens. Toute cette famille ne cessa de fournir au peintre ses modèles. Il se plaisait à les représenter dans le désordre de leurs vêtements et de leur chevelure et avec toute la vivacité de leurs jeux, en observant les nuances de l'âge , depuis l'extrême naïveté de la petite fille qui joue de la crécelle ou qui
grandes
martyrise son chat, jusqu'à la gaieté comique du jeune garçon qui déjà se donne les allures des personnes. Ses vieux parents figuraient aussi dans ses tableaux toutes les fois qu'il s'agissait de mettre en scène la vieillesse, de sorte qu'en vrai philosophe, Jean Steen observa la famille humaine sans sortir de sa propre famille. Il n'est pas jusqu'à son chien tacheté qui ne fût admis aux honneurs de la peinture et jugé digne de représenter à lui seul toute sa race. Les Hollandais ont un proverbe qui signifie : Comme les vieux chantent, sifflent les jeunes *. Noulant illustrer ce dicton, et caractériser les plaisir de chaque âge, Jean Steen à fait le portrait de tous les siens dans un (ableau qui se voit au musée de La Haye, et qui est d'autant plus précieux, que l'artiste lui-même S'y est peint entre ses deux femmes, Marguerite Van Goyen et Mariette Herkulens. Ces deux personnes élaient assez jolies lune et l'autre, la première surtout, si l'on peut S'en rapporter au pinceau de leur mari, qui du reste n'était pas homme à les flatter ni à se flatter. Mariette Herkulens vendait au marché des têtes ef des pieds de veau et de mouton cuits. L'union de Steen avec elle n’était pas précisément un mariage de raison. Aussi le pauvre peintre vit-il sa famille ainsi accrue tomber dans la plus profonde misère ; mais il faut lui rendre cette justice, qu'il en témoigna peu de souci.
La Saint-Nicolas est, en Hollande comme partout, la fête des garçons, et l'on sait que ce jour-là les pères et mères sont dans l'usage de mettre dans les souliers des enfants toutes sortes de joujoux et de sucreries, en leur faisant croire que saint Nicolas est venu pendant la nuit jeter pour eux ces bonbons par la cheminée.
Jean Steen à traité plusieurs fois ce sujet, et il est clair qu'en bon père de famille il a souvent fêté la Saint-
Nicolas. A l'exception d'Hogarth et du moderne Wilkie, personne, peut-être, n’a poussé aussi loin l'expression des sentiments humains, tels qu'ils éclatent dans la vie intime et familière. Quelle variété de physionomies ! quelle justesse de caractère! Tandis que, d’une fenêtre du fond, la grand'mère, jouant le rôle du saint,
Jette des friandises dans la cheminée, les enfants se précipitent pour ramasser les cadeaux que le bon saint
! Les principaux tableaux du Musée royal à La Haye, gravés au trait avec leur description. À La Haye, de l'imprimerie
du Gouvernement, 1829.
? Zoo de ouden zongen. 00 piepen de jongen
JEAN STEEN (1636). 13 leur envoie. Ils se pressent, se poussent, renversent les chaises , se roulent à terre. Une pelite fille tend son tablier, l'œil plein d'espérance et de foi; un garçon, le chapeau à la main, demande l’aumône au bienheureux. Un nourrisson, les bras ouverts, semble réclamer sa part aussi, et la servante, animant