‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 126 sur 239 · PLACE D'UNE VILLE DE HOLLANDE · texte numérisé non relu

PLACE D'UNE VILLE DE HOLLANDE

grand talent pour les rendre et lui ôter cette verdeur monotone qui choque dans une imitation médiocre. »

Ce jugement n'est pas bien exprimé, mais il est fort juste. Il y faut ajouter que Van der Heyden a démenti par ses charmants tableaux les idées qu'on se fait en général sur le beau pittoresque, ou du moins il a montré qu'il n'y a point de règles, dans l'art, sans exception. Nous avons dit nous-même, en

parlant de Karel Dujardin, que la valeur pittoresque d’un objet (quand il s'agit de ce qu'on nomme

peinture de genre) réside dans une agréable disproportion, dans un ondoyant et beau désordre ; que les surfaces sont pittoresques à la condition de n'être pas unies ct de présenter, au contraire, un aspect

! Par cette mauvaise phrase, Descamps veut dire que Van der Heyden entendait très bien la valeur de chaque ton, c'est-à-dire le rôle que jouent les couleurs locales dans le clair obscur du tableau. Un ton jaune de Naples, par exemple, forme une masse claire, un ton terre d'ombre fait une masse obscure.

inégal et rugueux, c'est-à-dire des ressauts qui puissent produire des accidents de lumière; que les couleurs sont pittoresques à la condition de n'être pas monotones ; que les formes ne sont bonnes à peindre que lorsqu'elles présentent de la variété dans les parties correspondantes. Ainsi la symétrie des formes, la ressemblance des lignes et leur parallélisme, l'uni des surfaces et la monotonie des couleurs, qu'il ne fant pas confondre avec leur harmonie, sont les plus grands ennemis du pittoresque. Nous avons dit cela et ne devons pas nous en dédire. Mais il faut avouer aussi que Jean Van der Heyden, avec la supériorité d'un talent tout spécial, est venu prouver combien peu sont rigoureuses, sinon toutes les lois de l'art, du moins la plupart des lois secondaires. A l'inverse des autres peintres hollandais, tels que Dujardin, Wouwermans, Ostade, Berghem, celui-ci a été pittoresque sans affecter aucun désordre, sans

mettre du contraste dans les lignes et les formes, sans donner de la rugosité aux surfaces. « Un morceau

d'architecture, dit Gilpin‘, peut être élégant au plus haut degré ; les proportions de ses parties; le choix

des ornements et la symétrie du tout peuvent être extrêmement agréables ; mais si vous le mettez sur

a toile, il devient immédiatement un objet compassé et cesse de plaire. Pour lui donner des beautés ittoresques, ce n'est pas du ciseau, mais du marteau destructeur qu'il faudrait faire usage; il faudrait en renverser une moitié, déformer l'autre, et disperser autour ses membres mutilés ; en un mot, d'un bâtiment fini avec soin, faire une ruine agreste. Assurément aucun peintre n'hésiterait dans le choix à faire entre ces deux objets. » Cependant, je le répète, Van der Heyden a mis sur sartoile des bâtiments propres, réguliers, bien tenus, et là où d'autres eussent imaginé des dégradations pour accrocher

a lumière et amuser l'œil, il a osé lui, peindre de bons murs, des briques bien jointes, des surfaces

ranquilles, des pierres neuves. Et avee tous ces éléments qui paraissent et qui sont en effet si contraires à la peinture et si ingrats, il a fait des tableaux excellents dans leur genre et fort recherchés. Pour éviter l'égalité des lignes et sauver la plalitude des surfaces, il dessine d'ordinaire ses monuments en raccourci; pour rendre pittoresques des murailles en bon état, il en nuance les tons, il en distingue

toutes les pierres, loutes les briques ; il en démèêle de roses, de päles, de cendrées, de rougeûtres ; il

rachète l'uniformité du plan par les plus fines varié de la couleur. Pour accidenter sa composition dans ses vues de villes, il a soin d'introduire des canaux, des ponts, des écluses aux bras levés, dont les lignes se combinent heureusement avec les contours incertains des arbres qui bordent le canal; enfin, pour se faire pardonner l'ennuyeuse régularité du pavé des rues, il en compte avec une palience

inouïe tous les carreaux ; il y découvre des inég

lités imperceptibles, des brins d'herbe, de petits ourlets de verdure, et il intéresse un instant nos regards en faisant fuir ce pavé au moyen d'une perspective qui produit la plus étonnante illusion. Doué d'une vision extraordinaire et aussi clairvoyant, peut-on dire, que l'est aujourd'hui l'instrument du photographe, il aperçoit tout : les moindres gercures du crépi, les moindres cassures d'une brique, et dans les tuiles d'un toit, le côté humide et le coté sec. À voir tant d'exactitude dans ses représentations et tant de scrupules, on a jugé que Van der Heyden

point le mérite de sa merveilleuse exécution. La chambre claire et la chambre obscure sont depuis

servait de la chambre claire, et il est permis de le croire, mais cela même ne diminue

longtemps à la disposition de tout le monde, et cependant il n'y a eu jusqu'à présent qu'un Van der Heyden.

Adrien Van de Velde n'est pas le seul qui ait prêté le secours de sa collaboration à cet artiste modeste,

qui aima mieux ne jamais toucher aux figures de ses tableaux que de les peindre imparfaitement. Eglon Van der Neer et Guillaume Van de Velde, le fameux peintre de marine, ont aussi travaillé dans les Vues

à l'unisson du reste, les figures d'Eglon Van der Neer sont

de Van der Heyden. Précieusement finies

cependant moins agréables que celles d'Adrien Van de Velde, par la raison qu'une légère diversité dans

la touche d'Adrien produit un heureux effet, en laissant au fini délicat de Van der Heyden toute sa

valeur. Quant à Guillaume Van de Velde, il a aidé quelquefois son confrère en peignant au bord de ses

1 Essai sur le beau pittoresque. traduit de l'anglais par le baron de B* (Blumenstein). Br eslau, 1799

res, tantôt des canaux tranquilles qui font miroir, tantôt la mer, et en y ajoutant des barques

amarrées, des chaloupes chargées de monde, ou bien des navires en partance. On voit au musée du Louvre un tableau de Van der Heyden, la Vue d'un village au bord d'un canal, où Guillaume Van de Velde a peint l'eau et les barques, et Adrien les figures ; nul doute que l'association de ces trois artistes

ne rehausse de beaucoup le prix d’une pareille peinture aux yeux d'un amateur.

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