‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 125 sur 239 · VUE DE L'HÔTEL DE VILLE D'AMSTERDAM · texte numérisé non relu

VUE DE L'HÔTEL DE VILLE D'AMSTERDAM

l'air ambiant. Et comme le ciel est à la fois assez clair pour que le monument s’en détache, et assez

septentrional pour nous rappeler la Hollande ! Parlerai-je des jolies figures de Van de Velde, qui donnent si bien la date de cette peinture ? Nous sommes au temps de Louis XIV, époque où la ville d'Amsterdam élait remplie de Français. Là s'imprimaient tous les livres qui eussent été défendus en France, et notre langue était familière à la bonne compagnie, c'est-à-dire aux échevins, aux bourgmestres et aux gros marchands. Isolées ou groupées, les figures d'Adrien Van de Velde paraissent placées au hasard, tandis qu'elles sont arrangées très adroitement de manière à racheter l'ingratitude de certaines lignes, à rompre certaines symétries qui refroidiraient le tableau, et à lui donner du jeu, Rà où l'intention a besoin d'être

réveillée. Parmi ces hommes, ces femmes, ces enfants de tout rang et de toute profe

nn qui vont et viennent, s'arrêtent pour voir passer une chaise ou charger un cheval, je distingue deux graves personnages

qui s’abordent par un salut cérémonieux en inclinant leurs perruques :

Ah! puisque je vous vois, je me tiens trop content.

Mais, encore une fois, qui croirait qu'un tableau pareil peut être aussi intéressant qu'il l’est en effet ? Van der Heyden y attachait, lui, une grande valeur et jamais il ne consentit à le vendre. À sa mort, le chef-d'œuvre échut en partage à un de ses héritiers qui jouissait d’une fortune considérable, et qui par orgueil ne voulait pas s’en dessaisir. Sous le règne de Louis XVI, M. d'Angevilliers, directeur des bâtiments, arts et manufactures, ayant envoyé en Hollande un très habile expert, M. Paillet, avee la mission d'y acheter des tableaux pour le compte du roi, cet expert vit le tableau de Van der Heyden et mit tout en œuvre pour l'acquérir, sans pouvoir vaincre la ténacité du propriétaire. ILeut alors recours à un courtier, et celui-ci usa de stratagème. Il choisit l'heure de la Bourse pour parler au possesseur du tableau, et il lui dit qu'un étranger se présentait pour faire l’acquisition de son Van der Heyden, qu'il y mettait beaucoup d'in

istance, et que le seul moyen de se délivrer de ses importunités était de lui demander un prix exorbitant. Le propriétaire donna dans le piège et demanda six mille florins. Le courtier lui mit sur-le-champ dans la main une pièce d'or de quatorze florins, en lui disant : « Le tableau est à moi, les six mille florins vont vous Ôtre payés.» Ces sortes de marchés, faits à la Bourse, sont regardés par les Hollandais comme sacrés. Notre amateur, tout furieux qu'il était d'avoir été pris au mot, se crut donc obligé de tenir arole et il s'exécuta'. C'est ainsi que le chef-d'œuvre de Van der Heyden passa dans la galerie du Louvre.

Il est difficile de comprendre comment un peintre aussi assidu au travail, aussi amoureux de son art a ù trouver le loisir d'étudier les lois de la mécanique et de chercher le perfectionnement des pompes à incendie. [ne fut pas l'inventeur de ces pompes, comme le disent quelques écrivains hollandais, mais il en augmenta le produit et les forces, et il en diminua le frottement ; il les rendit même plus commodes à transporter. Les magistrats d'Amsterdam ayant reconnu l'effet de ses perfectionnements, gratifièrent ‘auteur d'une pension et lui donnèrent le titre de directeur des pompes à incendie. Depuis ce temps,

Van der Heyden fit moins de tableaux ; mais ceux qu'il fit, il les termina avec autant de délicatesse que

es autres et aussi précieusement. Bien que les édifices publics, les maisons de brique, et en général les

constructions de toute espèce fussent l’objet essentiel de ses fines peintures, il lui arriva de temps à autre de peindre les vertes prairies de la Hollande et de représenter, sur un plan éloigné, ces châteaux

d'une architecture moitié espagnole, moitié française, qui font si bien dans le paysage, lorsqu'on les aperçoit

au travers d’un bouquet d'arbres quiles cache en partie, et dont le ton vigoureux tranche sur les couleurs blondes des briques lointaines. Van der Heyden faisait les arbres comme les maisons, c'est-à-dire qu'il observait toujours la masse en même temps qu'il apportait tous ses soins aux détails. En regardant son paysage, on pourrait démêler chaque touche, retrouver chaque rameau, chaque feuille, et reconnaître

l'espèce de feuillé que le peintre a voulu imiter par le maniement du pinceau; mais, à l'œil, l'arbre

tout entier fait mass

et forme à propos une vigueur dans la composition, soit qu'il s'enlève sur les clartés de l'horizon, soit qu'il serve de repoussoir à une rangée de fabriques qui s'enfoncent dans le tableau,

éclairées par le soleil. Toutefois c'est plutôt comme peintre d'architecture que Van der Heyden est demeuré

célèbre, et le talent du paysagiste est chez lui purement accessoire. Ila été, du reste, fort bien jugé par

Descamps, et puisqu'il nous arrive quelquefois de sourire aux naïvetés de cet auteur, il est juste que

nous citions cette fois une de ses bonnes pages :

« Ce qu'il y a de plus surprenant dans les ouvrages de Van der Heyden, c’est le détail minutieux des matériaux et de tant de pelites parties distinctement aperçues. Sans nuire à l'accord du tout ensemble,

et sans être peiné ou sec, sa touche est précise et pourtant pâteuse. Un travail, en apparence servile,

devient aux yeux facile et précieux. Il poussait l'exactitude jusqu'à la diminution des briques des murailles,

suivant les lois de la perspective. Des tons gris et roussätres, mêlés ensemble, produisent des masses tantôt vigoureuses, tantôt vaporeuses et toujours dorées. L'intelligence de la couleur du clair obscur est

1 Musée Napoléon, par Fihol, t. VI.

observée dans ce qu'il a peintt. J'ai vu des tableaux de lui où il n'y avait pour tout qu'une petite maison, et on ne se lassait point d'admirer avec quelle magie il avait fait valoir un fond de paysage dont le plan uniforme n'avait nul intérêt : c’était un local exact, auquel on n'aurait pu rien ajouter ; ce n'était qu'un chemin ou tout autre objet aussi peu frappant, et sous son pinceau la représentation n'en est pas froide, il a si bien su répandre la lumière et opposer en même temps les ombres, que ses oppositions font le même effet que s'il y avait plusieurs plans. Une prairie a différentes couleurs dans la nature, mais il faut un

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