LA PLAGE
impossible que Ruysdael ait, par exception, fait usage de ce moyen commode, qui dispense de sortir de son atelier pour aller consulter la nature; mais dire que la plupart de ses arbres sont copiés d'après des morceaux de bois qui se trouvent dans les fagots et que le peintre grossissait outre mesure, c’est aller beaucoup trop loin. De tout temps, Ruysdael a été cité pour la vérité de ses arbres, pour l'accentuation du feuillé, qui permet de les distinguer les uns des autres, et enfin pour celte touche aiguë et ferme qui arrèle le profil des masses, précise le mouvement des branches et fait valoir, sur le ton vigoureux du feuillage, la couleur argentée des trones, par exemple l'écorce blanche et unie des bouleaux et des hêtres, qui brille au travers de la plus épaisse verdure. Si quelquefois Ruysdael est tombé dans le défaut que lui reproche Valenciennes, eest plutôt dans ses eaux-fortes que dans
ses tableaux. En effet, on peut remarquer sur l'estampe qui a pour titre la Chaumière au sommet de
1 Ph. Valenciennes, peintre, Eléments de perspective pratique, suivis de réflexions sur la peinture et particulièrement sur le
genre du paysage, ete. Paris, an VIIL.
la colline, et qui porte le n° 4 du catalogue de Bartsch, que l'arbre renversé qui se jette vers le bord droit de l'estampe et l'atteint presque de l'extrémité de ses branches inelinées ne parail pas en rapport avec les proportions des autres objets, et pourrait bien avoir été fait sur le modèle d’une branche. Mais, si une telle licence est pardonnable dans une eau-forte où le peintre-graveur a voulu plutôt exprimer pour lui-même, à la hâte et par un griffonnement rapide, le sentiment ou le souvenir qui l’obsédait, que tracer un modèle de correction, une étude précise, cette licence
serait, dans un tableau fini, une faute sans excuse. Heureusement, Ruysdael ne l'a-t-il point commise.
Mais, puisqu'il s’agit des
iwures de ce maître, on nous permettra de rapporter ici le jugement, si
reté extrêmes » de la main de leur auteur. On dirait qu'elles sont moins dessinées qu'écrites. Le feuillé est un
net et si juste, d'Adam Bartseh : « Ses eslampes, dit-il, démontrent la vitesse et la légè
» griffonnement spirituel et confus, composé de zigzags continués, qui servent à merveille à » représenter la vraie nature, dont toutes les formes ne doivent pas être trop clairement déterminées, » si l'on veut éviter de tomber dans ce qu'on appelle la manière. Il n'y a rien de ce qu'on nomme » méthode, mais partout règne un goût rare et la plus grande vérité! »
Houbraken nous apprend que Ruysdael voulut rester dans le célibat, et il ajoute qu'il sacrifia les
douceurs du mariage au désir d'assister son vieux père et de ne le quitter jamais. Ruysdael avait épousé la nature, et cel amour mystérieux suffisait à son cœur. Du reste, si. par piété filiale, il ne voulut pas même se marier, c’est, il nous semble, une preuve de plus, ou du moins une présomption, qu'il n'entreprit point de lointains voyages. L'azur éclatant du ciel d'Italie n’eût pas convenu, d’ailleurs, à son tempérament mélancolique; la lumière intense du Midi eût blessé son regard et sa pensée. Quelques biographes affirment cependant que Ruysdael se rendit à Rome avec Berghem. On raconte même qu'un jour ils dessinaient tous les deux dans la campagne de Rome, lorsqu'un des plus hauts dignitaires de l'Église les aperçut, s'approcha d'eux et, enchanté de leurs esquisses, leur promit sa protection. Nos deux artistes avaient, plusieurs jours de suite, continué leurs études dans ce lieu, qui leur avait porté bonheur; mais, au moment où, leur provision de dessins achevée, ils se préparaient à emporter leurs études, des voleurs les assaillirent et les dépouillèrent entièrement. Ils furent obligés de retourner à Rome en chemise, puisqu'il faut le dire, et de recourir à l'hospitaltié du cardinal, qui, leur ayant valu indirectement cette mésaventure, ne se montra point scandalisé du costume insuffisant de ses protégés, el les aida généreusement de sa bourse. Cette anecdote peut êlre vraie, mais elle se rapporte sans doute à quelque autre peintre que Ruysdael.
Ge maître immortel, dont les œuvres ont enrichi ant de spéculateurs, demeura pauvre {oule sa vie. Comment aurait-il poursuivi la fortune, lui qui courait après la poésie ? D'aussi belles natures sont ordinairement tout d'une pièce, et le désintéressement de Ruysdael se devinerait, s'il n'était prouvé. En vrai poète, ce grand peintre vécut pauvre, et il mourut jeune, le 16 novembre 1681.
Les amateurs qui, avant tout, regardent à la peinture, je veux dire à l'exécution du tableau, remarquent chez Ruysdael, je ne dis pas sa touche, car elle est fondue et peu visible, en comparaison
surtout de la manière pâteuse d'Hobbema, mais ces dessous bitumineux el chauds qui donnent tant de
vigueur à ses {ons et servent de base à leur harmonie ; puis son habileté à refroidir cette préparation par une teinte générale d'un gris bleuâtre et perlé, qui est plus d'accord avec la couleur de ses réveries; ils admirent la perfection de ses feuillés, qui, au lieu d'être arrondis et à peu près, comme ceux de beaucoup de peintres, sont rendus avec précision et d’une touche tremblée, imitant la feuille découpée du persil; mais ce qu'ils admirent surtout, c’est la transparence, la légèreté, la profondeur de ses ciels. On trouve à la fois dons les nuages de Ruysdael les plus belles formes de la nature, et ses plus fines couleurs, et son mouvement. Tantôt on les voit passer rapidement dans l'espace en
jetant sur la campagne leur ombre ambulante; tantôt ils traversent le firmament avec une lenteur
! Elles sont moins dessinées qu'écrites, mot spirituel et profond qui dit tout.
majestueuse. Toujours l'illusion est complète, le regard les suit et s'attend à les voir bientôt
disparaître. Ruysdael, à l'endroit des nuages, n'a jamais été surpassé ni égalé même, si ce n’est par Guillaume Van de Velde et par Karel Dujardin; surtout il excelle dans l'art de représenter ces moments d'éclaireie où le soleil disperse tout à coup les nues pluvieuses elles relègue à l'extrémité de l'horizon. Cette échappée de ciel entre deux orages, ce pâle et fugitif sourire de la nature ont
réjoui l'artiste; ils ont du moins adouci pour un instant les maladives amertumes de son cœur :
les a-f-il rendus avec génie. Dans ce genre, on ne peut rien voir de plus merveilleux que le