‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 147 sur 239 · LE CHAMP DE BLÉ · texte numérisé non relu

LE CHAMP DE BLÉ

son modèle. À deux lieues d'Amsterdam, où il s'était fixé, il trouvait le Zuyderzée , et au delà, toutes les côtes de la Hollande, baignées par l'Océan. L'école hollandaise compte plusieurs peintres qui ont brillé dans la représentation des scènes maritimes ; mais les marines de Ruysdael se distinguent aisément des œuvres du même genre : elles portent le cachet de son génie comme tout le reste. Ce n'est plus la mer unie et transparente de Jean Van Goyen, la grande vague savonneuse, la dramatique tempête de Bakhuysen, encore moins l'exacte finesse, la vérité charmante de Guillaume Van de Velde. Les flots, dans Ruysdael, sont profonds et sombres; menaçantes encore plus que terribles, les tempêtes ont, chez lui, je ne sais quoi de muet et de contenu dont l’aspect vous remplit d’une inexprimable angoisse et rappelle le génie de Rembrandt. Le Louvre possède une marine de ce maitre', où l’on voit quelques navires assaillis par un grain. Le rivage, désert, n'offre pour tout abri qu'une jetée de bois

, ébranlée par le choc des vagues. La couleur de Peau, qui jaunit à l'approche de l'ouragan, est d'une vérité admirable. En se brisant, les flots courbent de longs roseaux qui ont pris naissance

dans la vase amoncelée autour de la jetée. On les voit se tordre et se mêler dans l'onde encore

1 Ce tableau n'est pas le seul morceau de Ruysdael qui figure au musée du Louvre : Une forét, le Coup de soleil, sont des œuvres capitales du maître qui suffisent à le faire apprécier. La marine que nous citons est du plus beau caractère, et l’on ne peut assez déplorer que des repeints maladroits aient jeté dans le ciel des taches qui en détruisent harmonie,

transparente, quoique remuée. Des nuages plombés dérobent le jour...; c’est le pressen{timent plutôt que le spectacle d’une tempête : on ne voit pas le danger des navigateurs, mais on le devine, et l'imagination l'agrandit, frappée par la puissante émotion que lui transmet le génie du peintre. D'autres ont vu et peint des ouragans, des naufrages ; mais Ruysdael a donné à ces drames lugubres un pathétique sublime en y mêlant, pour ainsi dire, le cri de la sympathie humaine.

Une chose remarquable, c'est que Ruysdael à fait naître les mêmes pensées el produit les mêmes émotions à différentes époques, et qu'au temps de l'empire, par exemple, un homme qui appartenait par son éducation à une autre lillérature, à d’autres idées que les nôtres, Taillasson, jugeait Ruysdael et le comprenait comme le comprend et le juge la génération contemporaine et tout à fait dans le

même sentiment. Il faut l'entendre parler de ces asiles champêtres, « de ces prairies sauv

» qu'environne un bois sombre, où, séparés du reste des hommes, loin des fatigues de l'orgueil, » dans le silence et le repos, ils écoutent avec respect la voix sublime de la nature. Les paysages de » Ruysdael offrent souvent de semblables retraites, où l'on voit peu de figures: c’est pour cela que » limagination Sy promène peut-être avec plus de plaisir, el se plait à les peupler à son gré. Il

aimait à peindre ses coins de bois mystérieusement éclairés, favorables aux rêveurs amants et

» philosophes, où l’on se repose avec un livre, bientôt laissé pour les pensées auxquelles on se plait » à s'abandonner : ces lieux sont presque loujours divisés, enrichis par de limpides ruisseaux qui, dans leur marche lente, s’embellissent de l’image du ciel qui les éclaire, et de celle des terrains

» et des arbres dont ils entretiennent la fraicheur et qui les garantissent des feux dévorants du soleil.

Quelquefois des canards, des oies, des cygnes argentés viennent sur ces mers pacifiques, entreprendre des voyages qui ne sont pas de long cours.

» … On connait de lui de très belles marines, d'autant plus précieuses qu'elles sont rares. Il n'a peint que les environs d'Amsterdam; mais il les a copiés avec sentiment et fidélité, et l'on ne trouve point, dans les tableaux des peintres de son pays, une poésie aussi fouchante que celle

» qu'il à mise dans les siens; ils inspirent une douce mélancolie : cela vient, sans doute, de la

sensibilité de son âme, de son choix dans les objets qu'il initait, et peut-être de la couleur sombre

» de presque tous ses ver Plusieurs fois, il a peint les tombeaux des juifs d'Amsterdam : ces demeures silencieuses, environnées d'arbres, en portant l'esprit à la tristesse, plaisent aux veux » par l'unité, la simplicité de leurs formes, et par l'harmonie de leur couleur.

On ne voit point dans ses tableaux les sites fiers et terribles des pays de montagnes, on n'y voit point de pompeux édifices, ni les nobles débris d'une belle architecture; jamais de colonnes brisées, de chapiteaux renversés, de tristes souvenirs d'une grandeur évanouie: on y voit des terrains gras,

couverts d'herbes abondantes ; on y voit la couleur forte et harmonieuse de la nature, la vapeur

de l'air, l'éclat de la lumière ; on y retrouve les modestes habitations d’un peuple sage et riche

» par son industrie. »

I ne faut pas s'étonner que nous ayons insisté longuement sur ce ca

actère tout personnel, tout

subjectif, diraient les Allemands, de l'œuvre de Ruysdael. Cest là ce qui constitue essentiellement son originalité et son génie. C'est par là surtout qu'il mérite d'être regardé comme le premier paysagiste de la Hollande, c'est-à-dire comme le plus grand pour ce qu'on appelle, en termes élastiques, le style champêtre, de même que Claude Lorrain est le plus grand pour le paysage du style héroïque. C'est dans le sentiment qu'est la supériorité de ce peintre fameux. On peut dire qu'il a senti la nature plus encore qu'ilne la étudiée. Lebrun, dans sa Galerie des peintres flamands et hollandais, estime qu'Éverdingen est un meilleur peintre que Ruysdael, et peut-être a-til quelque raison au point de vue du procédé. Un autre juge compétent, Valenciennes, accuse ce grand paysagiste de s'être servi

du moyen qu'emploient certains artistes qui prennent pour modèles de petites branches d'arbres et

1 Observations sur quelques grands peintres. Paris, A807.

de petites pierres pour dessiner des arbres entiers ef de gros rochers. « Ces artistes, dit Valenciennes", croient faire ainsi leurs tableaux d'après nature, et certainement ils s'abusent; car, plus ils copient celle nature avec justesse, plus ils ajoutent à la fausseté de leur peinture. Et en effet, de même que les proportions d'un enfant ne sont pas semblables à celles d’un homme, de même la conformation d’une branche à un tout autre caractère que la structure de l'arbre entier. La contexture de son

écorce est aussi très différente et le moindre connaisseur ne saurait Sy tromper. » Il n’est pas

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