‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 15 sur 239 · NICOLAS BERGHEM · texte numérisé non relu

NICOLAS BERGHEM

En parcourant une galerie de paysages hollandais, on y reconnait au premier coup d'œil ceux de Berghem. Sur la teinte générale de mélancolie dont se couvre la nature représentée par les peintres du Nord, on distingue sans peine ces (ableaux vigoureux d'ombre, avisés par des coups de lumière et pleins de gaieté, qui vous appellent du plus loin qu'on les aperçoit; et aussitôt se détache, sur le fond brun d'un pays montueux, cette fermière accorte, réjouie, fraiche el

haute en couleurs, que Berghem se plait à peindre vers le

; milieu de sa composition, tantôt montée sur un bœuf el donnant des ordres à ses valets, tantôt filant ou lavant ses pieds au bord d'un étang, quelquefois ramenant ses troupeaux de Pabreuvoir. Tandis qu'Everdingen, les deux Ruvsdaël, Isaac Ostade, Van Goven,

ont le jour, ou plutôt le peignent attristé, grisâtre, assoupi, tel qu'il apparait

épargnent la lumière, amorti dans les contrées septentrionales, Berghem dispose à son gré d'un astre plus chaud, de clartés plus vives. Le ciel assombri déplait à son humeur, les sites sauvages mont rien qui Sharmonise avec la tournure naturelle de son esprit ouvert; la tristesse l'éloigne, la rêverie lui est inconnue, il aime les campagnes égayées par les jeux imprévus du soleil; il les veut riantes comme son génie et tranquilles comme son cœur.

Personne na eu, je crois, plus de maîtres que Berghem : personne peut-être n'en avait moins besoin

Et d'abord les premières lecons de peinture lui vinrent de son père, qui était un modeste peintre de sucreries, de poissons, de confitures et de desserts !. Pauvre école, assurément, pour un artiste qui devait s'élever à l'intelligence de la nature entière! Mais Berghem n'apprit dans l'atelier paternel que les rudiments de son art. Chez les divers maîtres qu’il eut ensuite, il étudia les diverses parties du paysage où lui-même il était destiné à servir un jour de modèle. Van Goyen lui enseigna les marines, l'allure des bâtiments sous voile, les moyens d'exprimer les clapotements de l’eau ; chez Pierre Grebber, bon peintre d'histoire et de portraits, il prit l'habitude de grouper des figures, de donner un peu d'expression aux physionomies; Nicolas Moyaert et Jean Willis firent de lui un excellent paysagiste, et l'exemple de Jean-Baptiste Weeninx, son oncle?, lui inspira le goût de peindre des bateaux, des marchandises déballées, des tapis de Turquie, des Orientaux, tout ce que peut offrir la vue d’un port de mer.

Quel était le nom de famille de Berghem, et comment s'est-il illustré sous un nom qui n’était pas le sien? Les auteurs varient sur ce point. Il paraît cependant, comme Descamps l’assure, que le vrai nom de Berghem était Van Haerlem, et son prénom Nicolas. Quant au changement de nom, on sait à cet égard la version du chevalier Karel de Moor. Il raconte qu'un jour Nicolas fut poursuivi par son père irrité, jusque chez Van Goyen, et que le maitre, plein d'affection pour son jeune écolier, arrêta le père en criant aux autres élèves : Berg-hem, Berg-hem, qui signifie en hollandais : cachez-le. Ces deux mots formèrent le surnom qui lui resta *.

Né à Harlem, en 1624, Berghem se trouva le contemporain des plus grands paysagistes de la Hollande, de Jacques Ruysdaël, de Jean Both, d’Everdingen, de Weeninx, de Wouwermans. Il fut leur ami, et on le devenait aisément de Berghem, homme doux, enjoué, amoureux de son art, philosophe d’ailleurs aussi gai, aussi charmant que ses tableaux. Il avait épousé la fille de Willis, un de ses maîtres, et rangé bientôt sous la discipline de cette femme qu'on nous a peinte volontaire, impérieuse, avare, il passait sa vie devant son chevalet, à composer des paysages dont sa femme touchait le prix; tableaux innombrables, infinies variantes d'un même aspect, la nature, d'un même sujet, la pastorale, Mais que d'art n’a-{-il pas fallu pour prêter un intérêt si soutenu et si puissant à de simples idylles sans cesse renouvelées? Prestige du clair-obscur. opposition des couleurs, esprit, grâce, touche facile, étonnante fécondité d'invention, que de richesses dépensées pour mener à bien ce naïf poëme des aventures du pasteur et de son troupeau? Pas de querelle , la fermiére ou le berger le prendra dans ses bras et lui épargnera les fatigues de la route. Voici la

dans la bergerie, pas de drame, pas d'autre accident que ceux du soleil. Si quelque agneau s'est blessé

troupe pesante des bêtes à cornes qui traverse un gué, pour aller brouter là-bas le trèfle d'un pâturage meilleur, Plus loin, vous les rencontrez à l’abreuvoir, sous la garde d’une fileuse, dans un espace étroit, mystérieux, fermé par des restes de constructions romaines #, ou bien à l'ombre de rochers qui s'élèvent à pie sur une nappe d'eau tranquille, dont la seule vue fait venir à la pensée l’idée de fraicheur. Quand le jour baisse, quand le brouillard transparent d’une soirée d'automne enveloppe les lointains d'un horizon

modé

vous arrêtez vos regards sur deux jeunes filles occupées à traire une chèvre, auprès du seau

qu'une vache immobile a déjà rempli de son lait. Béliers et brebis sont épars, distraits et couchés: le

berger lui-même, couché comme eux, songe à ne rien faire, en attendant le départ. Tout indique un

prochain retour aux étables; pas un mouvement qui ne promette le repos; et si vous apercevez une figure ! Descamps, la Vie des Peintres flamands, allemands et hollandais. t. I, p. 342. Paris, 1754.

* Lettre à un amateur de peinture, avec des éclaircissements sur un cabinet et les auteurs des tableaux qui le composent,

p. 105. Dresde, 1775. Cet ouvrage, imprin

> sans nom d'auteur, est de Hagedorn. (V. ses Réflexions.) Il est rare.

Puisque Nicolas se prononce en hollandais Ælaas, comme le remarquent M. de Burtin dans la Connaissance des Tableaux, et Bartsch dans le cinquième volume du Peintre-Graveur, ceux qui appellent Berghem Nicolas Klaas ne font que donner au peintre deux fois son prénom. Il faut croire que Berghem s'appelait Van Haerlem, du nom de sa ville natale, comme tant d’autres peintres, eL que son nom propre était tout simplement Nicolas, ou peut-être Berchem, suivant Houbraken et Winter: mais alors l'anecdote du chevalier de Moor serait controuvée.

* Voyez le paysage du Louvre qu'on appelle l'Abreuvoir.

NICOLAS BERGHEM (1624) à

dans l'éloignement, c’est celle d'un villageois qui chasse devant lui son âne. Encore une heure, et la

campagne sera déserte, le pay

ge aura passé des langueurs du soir au silence de la nuit.

S'il est moins naïf que Potter, Berghem est plus spirituel, plus varié, plus riche, et s’il ne touche pas autant, du moins il réjouit l'âme. On l'accuse d'avoir mis un peu du sien dans la représentation des animaux, et de s'être écarté parfois de la bonne et simple vérité qu'on aime rencontrer en un paysage du style champêtre ‘. Il est vrai de dire que ses animaux n'ont pas toujours la bonhomie flamande. Cà et là percent quelques

intentions de coquetterie et d'esprit, même chez les ânes. Mais après tout, pourquoi non ? Les ânes sont plus

fins qu'ils n'en ont l'air, et quant aux mulets, leur vanité est bien connue, Aussi Berghem les a-t-il frappés

OCCUPATION CHAMPÈTRE.

Juste; dans le temps où La Fontaine écrivait ses fables, le peintre de Harlem ne manquait pas de dessiner son mulet piaffant, glorieux et faisant sonner sa sonnette.

Si le mot pétloresque n'existait pas, il faudrait inventer pour caractériser le génie de Berghem. Héroïque ou familier, pas un paysage de ce maître qui n'ait le don de plaire aux yeux, de les charmer par cette disproportion agréable dont parle si bien Hagedorn?, et qui me paraît la plus savante des symétries. Berghem évite avec soin, peut-être le fait-il seulement par instinct, les figures parallèles, la continuation des mêmes lignes, les contours égaux. Si un troupeau de bœufs passe la rivière, comme on peut le voir dans le délicieux petit Gué du Louvre, la longue uniformité des croupes se trouvera coupée adroitement par un pâtre affourché, et par la direction capricieuse que prendront deux ou trois vaches vers l'autre rive : une paysanne

à cheval sur le rivage fera pyramider l'ensemble des figures, tandis que, dans les plans éloignés, la forme

bizarre des rochers et des collines balancera la composition, sans que l'œil puisse deviner le mystère de cel

heureux désordre ni en découvrir le secret. Les moindres compositions de Berghem, celles que son pinceau

! Voyez les Observations sur les quelques grands Peintres, par Taillasson. Paris, 1807.

> Réflexions sur la Peinture, par Hagedorn, traduites de l'allemand, par Huber, t. 1, liv, 11, chap. 19. Leipsig, 1775.

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