‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 152 sur 239 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Ce peintre s'appelait Gérard de Lairesse. Il était fils de Renier de Lairesse, bon peintre lui-même, au service du prince de Liège ; mais il devait surtout son éducation, ses idées et sa manière à un chanoïine de cette ville, Bartholet Flemael, qui était un artiste fort lettré et de la plus grande distinction. Bartholet avait vu l'Italie et ses monuments antiques et les fresques de ses maîtres : il s’en souvenait, il en parlait avec passion. Échauffé par ses discours, Lairesse éprouva un violent désir de connaitre l’antiquité, de lire les historiens et les poètes du paganisme, d'apprendre ces fables ingénieuses qui leur avaient servi de religion, de découvrir les grands principes qui avaient éclairé les auteurs de tant de chefs-d'œuvre. Il se livra donc tout entier à l'étude des médailles et des bas-reliefs. Il fit, lui aussi, le voyage de Rome, mais à travers les estampes ; il vit les statues antiques, les temples corinthiens, les péristyles, les métopes, les frises. Il apprit tout à la fois l'architecture, l'archéologie, l'art du graveur, l'histoire, la fable, les métamorphoses. ]l dévora tous les livres grecs ou latins. Dans Xénophon, dans Polybe, il lisait la forme des armures, des vêtements militaires ; dans Pausanias, la description des ouvrages d'art; Vitruve lui enseignait les cinq ordres; Ovide lui racontait les aventures des dieux, et Suétone les mœurs des Césars. Dans sa fièvre d'érudition, il consacrait à s’instruire les nuits et les jours, noctuque et interdiu, dit son biographe, Joachim Sandrart.

Cette parlialilé pour le côté noble de la tradition et de la nature, Gérard de Lairesse la porta de la région de l’art dans le monde. Aussi ardent au plaisir qu'à la recherche des beautés classiques, il eut l'ambition de briller dans la compagnie des femmes et de leur plaire, en dépit de sa laideur. Aussi était-il toujours magnifiquement vêtu et employait-il tout son argent — car il-en gagna de bonne heure — à suivre les modes et même à s'en créer de nouvelles. Il avait, par exemple, l'étrange fantaisie de revêtir des habits qu'il pût porter à l'envers comme à l'endroit. On le voyait sortir avant midi avec un pourpoint aurore, et rentrer le soir avec un pourpoint bleu azur. Il allait même, par un caprice tout à fait imprévu, jusqu'à peindre sur de la toile fine des broderies à dents de loup, ornées de guirlandes de feuillages et de fleurs, qu'il savait historier avec tant d'art que personne n'en pouvait égaler le luxe inimitable.

Son esprit, du reste, faisait oublier la difformité de son visage, et comme il chantait à ravir, il charmait ainsi les femmes que sa conversation n'avait pu séduire. Toutefois, non content de l'accueil quil recevait dans le monde, Lairesse donna dans toute sorte d’excès. Il eut des amours obscures et des passions qu'on n'avoue point. Il aima une femme étrangère, une courtisane de la plus grande beauté, et fut si bien pris dans ses filets, reibus adeo illaqueabatur, dit Sandrart, que bientôt, ne voyant aucun autre moyen de lui échapper, il quitta le pays pour quelque temps. Mais à son retour, il trouva l'amour qu'il avait fui changé en fureur, à ce point que la courtisane délaissée le poursuivit un jour un couteau à la main, le blessa grièvement à la gorge et l'aurait tué, s'il n'eût cherché un refuge dans l'officine d’un pharmacien.

Après deux mois passés à peindre dans la maison de Uylenburg, qui tirait un grand profit des ouvrages de Lairesse, ce peintre, qui s'était marié et avait épousé une de ses parentes, voulut avoir du talent pour son propre compte. Il devint donc son maitre, et il s'établit à Amsterdam. Qu'il y ait acquis en peu de temps une grande renommée, on n'en sera pas surpris, si l'on connait l'histoire de la peinture en Hollande, et l’on concevra aisément quelle sensation dut produire un artiste dont le talent ressemblait si peu à celui des autres. Sans savoir au juste en quelle année le peintre liégeois se fit habitant d'Amsterdam, on peut croire que ce fut environ vers l'an 1665. Rembrandt était alors retiré du monde et vivait tristement sur le Rosengracht. Les peintres originaux et naïfs qui ont à jamais illustré l'école hollandaise étaient pour la plupart sur leur déclin. Lairesse dut sans peine attirer tous les regards, d'autant que ses idées classiques et sa manière italienne tranchaïent avec celles des maîtres dont la Hollande admirait depuis si longtemps le génie indigène et prime-sautier. La mythologie païenne, il faut le dire, n'était guère en faveur à Amsterdam, ville moitié juive, moitié chrétienne et toute remplie des innombrables sectes du protestantisme. L'ancien et le nouveau Testament avaient

GÉRARD DE LAIRESSE (1640) 3

jusque-là défrayé la peinture, et il y avait près d’un siècle que le style étranger était tombé dans l'oubli. Ce fut donc une nouveauté pour les Hollandais que la peinture de Gérard de Lairesse. Né à Liège en 1640, Lairesse florissait en plein siècle de Louis XIV, et paraissait venu tout exprès pour importer dans sa patrie d'adoption la dignité et la pompe du style dont Charles Lebrun allait faire resplendir Versailles. Ses sujets renouvelés de l'antique, ses demi-dieux armés de casques, ses belles héroïnes, qui s'appelaient Stratonice, Cléopâtre, Sémiramis, Zénobie, avaient certainement de quoi surprendre après les

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