‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 153 sur 239 · SAGESSE DE JÉSUS · texte numérisé non relu

SAGESSE DE JÉSUS

patriarches de Rembrandt et ses rabbins couverts de fourrures. César allait remplacer Abraham. Au lieu de synagogues éclairées d'un jour mystérieux, Lairesse bâtissait dans ses tableaux de magnifiques palais inondés de soleil, avec des arcades séparées par des pilastres corinthiens accouplés, des tympans où volent des Renommées, des frises ornées de médaillons et de feuillages. L'Olympe s'ouvrait à deux battants pour laisser descendre toutes les déités antiques, reconnaissables à leurs attributs consacrés, à leur ajustement convenu : celui-ci revêtu de l'armure de Vulcain, celui-là couvert de sa peau de lion, ou armé de son trident, ou coiffé de son pétase ; Diane avec son carquois, Junon avec son paon. Jamais la Nord-Hollande n'avait vu, je crois, pareille invasion de divinités mythologiques. Les eaux de l’Amstel,

qui n'avaient porté que les navires de la compagnie des Indes et leurs marchandises, se voyaient avec étonnement traverser par des Tritons sonnant de la trompe et accompagnant la blonde Galatée sur sa coquille tirée par des dauphins. Vénus elle-même, une Vénus batave, sortit tout à coup de l’écume-des flots du Zuyderzée.

Tout ce que fit Lairesse, en peintures, dessins ou eaux-fortes, tant que durèrent sa jeunesse et son âge mûr, il serait impossible de l'énumérer. Pour l'électeur de Cologne, il avait peint le martyre de sainte Ursule dans l'église de ce nom, à Aix-la-Chapelle, et pour l'électeur de Brandebourg, la Pénitence de saint Augustin et son Baptême ; mais à Amsterdam, il ne fit guère que des tableaux mythologiques ou des sujets empruntés à l’histoire grecque et romaine, à la grande histoire. Ce fut une des plus constantes préoccupations de Lairesse que l'observation de toutes ces convenances historiques que les Italiens comprennent dans l'expression énergique de costume, et, comme l'a fort bien remarqué Houbraken, il aimait à faire briller son érudition, et il recherchait de préférence tout ce qui pouvait lui en fournir l’occasion ou le prétexte. Cette vanité d'archéologue, d'ailleurs bien pardonnable, elle se trahissait à chacun de ses ouvrages, et lorsqu'il peignit pour le bourgmestre Pancrace, «pud consulem Pancratium, sur une étendue de quatre-vingts pieds de long, une frise représentant /e Triomphe de Paul Émile, et quand il composa ce magnifique tableau où l'on voit Cléopätre faisant dissoudre devant Marc-Antoine un pendant d'oreilles d'un prix inestimable, afin d'accomplir sa promesse de lui donner un repas qui coûterait plus de six cent mille sesterces. Achetée par des Anglais, cette riche composition nous eût échappé sans doute, mais Lairesse en fut si content qu'il en grava lui-même une admirable estampe pleine de chaleur, de splendeur et de lumière. 11 ne faudrait pas croire pourtant que ce peintre si attentif au costume n'eût pas d'autre mérite, et que le talent plus élevé de l'expression lui fit défaut. Mais bien souvent cette expression lui venait précisément de la connaissance qu'il avait de l'antiquité. C'était les yeux sur Plutarque, et pour ainsi dire sous sa dictée, qu’il avait trouvé, par exemple, l'attitude de ce Marc-Antoine, chez qui la grossièreté du soldat se confondait avec le sensualisme raffiné du patricien. Quant à Cléopâtre, tout en consultant les médailles et les autres monuments antiques, Lairesse s’est bien gardé cette fois de la peindre exactement telle que la représente le philosophe grec, parce qu'il a senti qu'il entrait une certaine dose de convention même dans la vérité historique, et que, par exemple, il convenait, pour mettre en scène une héroïne dont la beauté tragique avait mis en mouvement le monde romain, d'ajouter quelque chose d'imposant et de puissant à la ressemblance réelle; car un livre en dit plus long qu'une peinture, et il serait difficile de produire une forte impression sur le spectateur si on lui montrait la reine d'Egypte sous les traits de cette petite et voluptueuse princesse à la mine provocante, qui un jour se fit porter dans un paquet de hardes sur les épaules d’Apollodore pour aller voir incognito Jules César, et qui la nuit, déguisée en marchande, courait les rues d'Alexandrie avec Antoine, lui reprochant ses allures de corps de garde et ses plaisanteries de centurion.

Employé à propos, le talent de Lairesse l’élevait parfois au premier rang. C’est ainsi que personne, au moins dans l'école de Hollande, n’entendait aussi bien que lui la décoration d'un édifice. Lairesse en eut le génie. Là, toutes ses qualités trouvaient à se faire jour : son savoir profond, son goût, son habileté prodigieuse dans le clair-obscur, la richesse de son imagination, dans laquelle venaient se fondre, pour ainsi dire, et se transformer les réminiscences les plus heureuses. Et, du reste, à ce moment de l'histoire, les riches particuliers d'Amsterdam commençaient à ne plus se contenter des tableaux de chevalet des Gérard Dow, des Metsu, des Miéris; sous l'influence du grand siècle, et à l'exemple du grand roi, chacun voulait avoir son petit Versailles. Alors furent bâtis sur le Heeregracht (quai des Seigneurs) et sur le Keïsergracht (quai des Empereurs) la plupart de ces magnifiques hôtels d'Amsterdam qu'on prendrait en effet pour la résidence de rois devenus citoyens, ou d'empereurs qui auraient abdiqué. Alors éclata une vérilable révolution dans l’art des Hollandais ; le style fut remis en honneur ; le pays entier devint académique. La nature, qui avait si bien inspiré le génie de Rembrandt et de Ruysdaël, prit elle-même des noms convenus et une couleur empruntée. La moindre fontaine eut

GÉRARD DE LAIRESSE (1640) 5

sa naïade ; le jour fut un dieu qui ne s'appela plus qu'Apollon, et la lune, que Van der Neer avait peinte avec tant de mélancolie, prit désormais la figure de cette indiscrète déesse qui, à travers le feuillage, allait troubler le sommeil d'Endymion.

On a dit que Lairesse était le Poussin de la Hollande ; pour moi, le peintre français auquel il ressemble le plus, c’est Charles Lebrun. Je parle surtout de ces pompeuses et savantes allégories dont il ornait les plafonds et les murailles des palais, ou, si l’on veut, des opulentes maisons des millionnaires d'Amsterdam. Celle de M. Philippe de Flines, qu'il décora de grisailles imitant la sculpture, élait

regardée par lui-même comme renfermant ce qu'il avait fait de plus beau. Il y représenta cinq grands

&G.DE LAIRESSE.E.

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