FÊTE RUSTIQUE
Les gamins du hameau, rassemblés autour, paraissent si charmés que le spectateur le plus grave s'oublie
volontiers quelques instants à considérer aussi ce naïf tableau, comme le docte Bayle s'oubliait à regarder
mugissement des vagues qui viennent se briser sur la grève. Eh bien, celui qui a vu la noble estampe de Woollett en a reçu
presque la même impression que s'il avait vu le tableau sublime de Claude, avec ses flots d'argent aux reflets ve
ts, et son incommensurable horizon.
Pour traduire le côté rustique des paysages de Dusart, Woollett emploie des procédés rugueux, des tailles brutes où se
distinguent pourtantune certaine régularité cachée, des travaux mâles et soutenus. La vigueur du ton estun descaractères de
sa gravure, qui est toujourstrès chargée, très couverte, et ne laisse voir que très peu de blanc pur. Aussi ne peut-on pas le
les marionnettes, se passionnant tantôt pour le commissaire, tantôt pour le chat. Un rayon de soleil vient Jjaunir les murs de la chaumière et y dessiner les ombres mobiles des féuilles de vigne. Rien ne manque à cette pittoresque habitation pour inspirer le désir d'y passer la vie champôtre, ni les arbres du verger, ni le pot de grès où viendront nicher les moineaux, ni la cage aux poules, ni le colombier ménagé dans les toitures.
On peut dire que si Corneille Dusart a été moins profond que Van Ostade, il a étendu davantage le cerele de ses observations, il a vu et connu plus de choses. Il a peint avec succès des chimistes dans leur laboratoire,
louer d'avoir produit beaucoup d'effetavec peu de moyens ; car son tre
ilest des plus compliqués, etsoneffetlaborieusement obtenu. Mais de cette grande vigueur des teintes et des ombres, il tire un avantage précieux : c'est la faculté de varier ses tons. L'énergie du noir dans la gravure, qui ne dispose après toutque du noir et du blane, est comme une octave de plus
ajoutée au clavier de l'artiste. Woollett l'a compris, et de l'extrême blanc à l'extrême noir, ila trouv
outes les transitions, toutes les nuances imaginables,
Mais la variété des tons n'estpas son unique ressource. Il a su particulièrement varier sestravaux, et c'estainsi qu'ilaeu le rare talent de faire reconnaitre les divers arbres, les diverses plantes deses paysages. Rien n’est plus charmant à voiret
plus ori
inal que les vues el paysages dela composition de Woollett. Les jardins, les maisons de plaisance, les pare des plus riches seigneur de l'Angleterre, exercentson burin et lui fournissentl’occasion de montrercetart merveilleux qu'il possède
mieux que personne d'exprimerles diverses natures d'arbres, l'allure de leurs branches, le caractère deleur écorce, l'accent
particulier de leur feuillage, aigu, arrondi, dentelé, redressé en tombant. Par exemple, la Vue du jardin de Carltonhouse, dans Pall Mall, et celle du Jardin d'Hamilton, que Woollett grava d’après son dessin, présentent toutes les différentes espèces
d'arbresetd’arbustes, parfaitementspécifiées. On y distingue l'acacia, le chêne, letilleul, l’if, le buis, le marronnier, le cèdre
du Liban, etles variétés du pin, particulièrement celle qui porte, je crois, le nom de lord Weymouth., Ce n'est pas tout : il fallait enlever les uns sur les autresles massifs de verdure, ce qui est loujours fort difficile; Woollett y estparvenu parsonhabileté à multiplier les nuances, etsurtout par la propreté de ses travaux. En revanche, leur irrégularité dans Je rendu des troncs
noueux, rudes, écorchés cà et là, et accidentés de taches blanches et de mous
es brunes, estsiadmirable qu’elle estdevenue classique et sert aujourd'hui de modèle dans les ateliers de graveur, Ajoutons qu'il y a dans les planches de Woollett une physionomie anglaise, un intérêt historique qui en double le charme
et le prix. Les six Vues de la terre du duc d'Argyle, à Whiton; et celles de la Maison de plaisance de si Francis Daskwood,
à West-Wycomb, dans le comtéde Bucks, sont autantde pages d'histoire ou plutôtde tableaux de mœurs. Onentredansces beaux pares, on y est, on s'y promène avec les dames, on mène la vie de château. Les jardins sont vastes, peignés, propres, rafraichis par des pièces d'eau, coupés de ponts rustiques. Ici on passe le cylindre sur le sable de l'avenue: là, des ladies
élégantes s'amusent à vérifier la portée d’une longue-vue. Plus loin, ces mêmes dames costumées à la Watteau et dont
quelques-unes portentdes paniers, s'arrêtent au bord du canal pour jeter des gâteaux à un bataillon de cygnes, et paraissent
attendre que le baronnet qu'on apercoit dans l'allée voisine ait fini sa conversation avec l'ami qui l'accompagne. Rien ne
manque à ces demeures enchantées : le goût du gothiques’ytrouve mêlé à l'architecture paienne, on y trouve des tours féodales
à créneaux et meurtrières ; on y voit aussi des palais Renaissance, où les premiers étages sonttaillés dans l'ordre toscan ; des
temples antiques; quelquefois une construction romaine qu'on prendrait pour le toit de Virgile ou la maison d'Horace, semire
dans une pièce d'eau qui baigne desilots ombragés et mystérieux, où les dames iront prendre le frais el causer des nouvelles
de la cour. Enfin, cesprincières résidences renfermenttoutce qu'on admirait alors dansnos
jardins de Versailles, des grottes
et des voûtes de rocailles, des statues de Neptune, des cascades, des cabinets de verdure, desgazons soigneusementtondus, des
cadrans solaires, destermes, des vases de fleurs. Là, les moutons ne sont pas relégués à l’étable : ils viennent familièrement
brouter l'herbe sous les croisées du maitre, à deux pas de ses orangers en fleurs. L'œuvre de Woollett est considérable et le nombre de ses planches est surprenant si l'on songe qu’elles sont presque toutes in-folio, et qu'illes a toujours gravées au
burinetentièrementcouvertes. Parmi ses pièces les plus estimées, il faut compter <
8 Chasses auchien d'arrétetau chien courant
d’après Strubbs, etaussi les deux paysages qu'il grava d’après lestableaux qui, en 1760, remportèrentles premier et second prix fondés par la Société d'encouragement de Londres. L'un de ces paysages qui représentent de riches vues d'Angleterre, contient sur le devant trois figures de peintres qui sont les frères Smith.
Levesque à très sagement apprécié ce graveur, quandil fait l'éloge de la manière dont il gravail les eaux,etqu'ilajoute:
« Ses roches sont traitées on ne peut mieux ; son feuillé, ses troncs d'arbres sont très pittoresques. Il se servait d'une forte échoppe pour graver les arbres, les terrasses et out ce qui demande un travail brut. On peut trouver que dans ces objets ses tailles sont trop larges et trop nourries pour s'accorder avec le travail des figures dont ses paysages sont accompagnés. Ce défaul a été outré par ses imilateurs !, » Levesque ajoute qu'ilne faut pas adopter sans réflexion la manœuvre de cetartiste.
Cela prouve que Woollettest resté un maitre original, tout en étant un maitre classique. . (Cu. BL.)
1 Voyez le Dictionnaire encyclopédique, article Gravures
et les Hollandais estiment particulièrement ses Æeurs. Le chirurgien de campagne éumulant ses fonctions avec des habitudes de sorcellerie, tour à tour arracheur de dents et diseur de bonne aventure, l coupeuse
d'ongles, le cordonnier du village mesurant du doigt et caressant de l'œil le bas de jambe de sa pratique, ont
exercé le pinceau de Dusart et sa pointe de graveur. Comme peintre, c'est-à-dire par les qualités de l'exécution,