LE PATURAGE
rares, qu'on est souvent heureux de se contenter des froides copies du chevalier de Claussin. Mais, du moment qu'il s'agit d'eau-forte, on nous permettra de céder ici la place au plus savant des iconographes, Adam Bartsch: « Paul Potter, dit-il, a gravé dix-huit estampes qui font les délices
le Vaches
(n° 44), et dix-neuf ans lorsqu'il fit le Berger (n° 15), on est élonné du génie extraordinaire de ce
de tous les connaisseurs. Si l'on considère qu'il n'avait que dix-huit ans lorsqu'il g
maitre, et on conçoit à peine comment à cet âge il a pu produire des ouvrages qui feraient la
gloire de l'artiste le plus ingénieux et le plus consommé dans la pratique. Correction parfaite dans
le dessin, vérité frappante dans le caractère des animaux, intelligence remarquable dans la composition, heureux effet de clair-obscur, joint à pointe sûre et moelleuse, tout enfin est réuni dans ses productions pour les élever au rang des véritables chefs-d'œuvre de l'art. Potter a gravé les peaux de ses vaches et de ses chevaux à petits traits courts qu'il n'allongeait guère que dans les ombres larges, et il savait en exprimer les raies du poil d'une manière admirable. Le travail de sa pointe est d'une grande netteté et très serré, de façon qu'on n'y découvre presque pas le burin avec lequel il l'a repassé en quelques endroits. Les petits fonds, dans ses suites d'animaux, sont faits avec
goût et légèreté, et les plantes sur le devant de l'estampe (n° 14), ainsi que Zubacaia (no 18),
démontrent une pratique dans la gravure à l'eau-forte, telle qu'on ne la rencontre que très rarement dans les estampes faites par des peintres.»
Bien qu'il n'ait gravé que des bœufs, des vaches, des chevaux et quelques moutons, Paul Potter à étudié et dessiné presque tous les animaux quadrupèdes, ceux du moins qui apprtiennent au domaine de l'art et n'intéressent pas seulement le naturaliste. L'œuvre de son contemporain, Mare de
Bye, qui fut élève de Jacques Van der Does, contient jusqu'à soixante et une pièces gravées d'après
Paul Potter. Ce sont des suites de lions, les uns couchés, les autres en mouvement ou en fureur : des léopards, des ours, des chasses au sanglier, des loups poursuivis par une meute, des cochons, des chèvres et des boues. Parmi les dix-huit estampes de la main de notre excellent peintre, une des plus belles et aussi des plus rares est celle qui porte le nom de Zubacaia. C'est un très grand arbre qui remplit les forêts du Brésil ; on en voit une superbe branche, chargée de feuilles et de fruits et sortant de la partie inférieure du tronc, se développer jusqu'au haut de la planche. Au pied de cet arbre, gravé de la pointe la plus intelligente et la plus fine, un singe est assis à terre, tenant dans ses pattes un fruit de ce même arbre, semblable à une grosse noix. Ce singe fut, au siècle dernier, l'objet d'une discussion sérieuse entre les plus célèbres naturalistes. Margrave en donna un dessin gravé en bois, exactement conforme à l'estampe de Potter, et appela ce singe un exquima du Congo: mais Buffon combatlit cette opinion et celle de Linnée, qui le désignait sous le nom de Diana, et recon-
nut dans le singe de Paul Potter un sapajou du Brésil. On conçoit maintenant, quand on connait les
amateurs, quel prix doit s'attacher pour eux à une estampe qui eut les honneurs d'un tel débat
C'est en regardant ce bel œuvre, ces dix-huit estampes si précieuses, qu'on retrouve dans le graveur toutes les qualités du peintre : ses connaissances profondes, son amour pour l'exactitude, sa recherche du contour allant jusqu'à la dureté tranchante du trait, et aussi son caractère naïf, son
sentiment, j'allais dire sa tendresse. Comme il fait bien sentir toutes les nuances ! Comme il écrit
nettement les différences de construction qui se remarquent dans une même race, par exemple entre le taureau et la vache! Celle-ci a généralement le visage long, le front ouvert et les sourcils d'un accent bénin ; le taureau, au contraire, a le regard farouche, la tète courte et frisée, le col
d'une épaisseur et d'une convexité frappantes, la poitrine lourde, les épaules effacées ou peu sail-
lantes, et une légèreté relative dans le train de derrière. Un traité d'anatomie n'en dirait pas plus long sur ce sujet que les eaux-fortes du maitre. Quant aux chevaux, personne ne les fit mieux que uts que Wouwermans mit en scène dans ses //alles de chasse,
lui. Je ne parle pas des chevaux fringé ni de ces fiers andalous à la tête busquée qui portent les héros de Van Dyck, ni des larges coursiers qui paradent sur es toiles de Lebrun et de Van der Meulen, comme dans les carrousels de Louis XIV, ni de cette monture fine, maigre et légère dont Carle Vernet fut de nos jours le peintre par excellence. Le modèle de Paul Potter, c’est le cheval laboureur, le cheval utile, patient et robuste, tel que l'a si bien compris notre Géricault. Toutefois il existe encore une nuance entre ces deux
eval des villes, celui qui traine le camion d'un pied vigoureux, ou qu'on
peintres : l'un a dessiné le altelle ruant au timon des diligences. Paul Potter à le plus souvent observé le cheval des champs,
le paisible compagnon des familles rustiques, la bête qui conduit les charretées de foin à la grange, qui porte les fils du fermier avec les provisions du hameau, qui, le soir, harassée de fatigue, fraternise à l'auge avec son camarade d'attelage, contente d'une botte de paille et du seau d'eau que le valet de ferme va lui apporter. Comme il est simple et comme il est touchant ce tableau des Chevaux
à l'auge dont nous donnons ici la gravure ! Il faudrait n'avoir jamais goûté le calme des lieux agrestes,
n'avoir jamais respiré l'odeur des campagnes, pour ne pas sentir le charme indicible de ce tableau sinaif, si hollandais sous son ciel humide, et ne pas deviner aux moindres détails sous quelle impression était le maître quand il le peignit. Ses dernières eaux-fortes sont de 1652. Il approchait
>s œuvres dernières portent la trace d'un senti-
alors de sa fin et peut-être la voyaitil venir, cars ment qui devient de plus en plus triste. Il y atteignit même à une sorte de réalité dramatique. « Je ne connais rien de plus poignant, dit M. Dumesnil-Michelet, que ce cheval mourant qui s'achemine résigné vers son compagnon tombé mort, que déjà des chiens dévorent'. »
Les bêtes du paysan, le cheval du peuple, ont fait un nom immortel à Potter, qui, à son tour, les à pris sous la protection de son génie. Jamais il ne fut donné aux animaux d'occuper ainsi la premiére
LES GHEVAUX À L'AUGE.
place dans les créations de la peinture et de former à eux seuls un tableau. Depuis la renaissance, personne n'avait osé départir une importance pareille aux animaux domestiques ; personne ne les avait introduits avec autant d'autorité dans le domaine de l’art. Les Hollandais eurent cet honneur, que pour la première fois ils donnèrent leur part d'intérêt et de lumière aux races inférieures de la nature. L'Orient avait nourri cette croyance que les animaux renfermaient des âmes endormies, peut-être des âmes humiliées et pour un temps captives. L'antiquité grecque leur prêta le bon sens d'Esope, elle les ennoblit daus des chefs-d'œuvre de sculpture. Virgile chanta les bœufs de labour et les brebis de Gallus. Le moyen àâge chrétien proserivit les animaux comme impurs et de connivence avec le malin esprit. Mais la tendresse populaire les réhabilila peu à peu, jusqu'à ce que La Fon-
taine les fit parler et que Paul Potter les peignit. Et tout récemment encore, un historien? — c'est
! Cette admirable estampe est connue sous le nom de la Mazette. Elle est décrite sous le n° 13 du catalogue de Bartsch
’est la dernière de la suite des Cinq chevaux. * M. Michelet, dans les Origines du droit.