‹ Histoire des peintres de toutes les écoles. Ecole hollandaiseChapitre 25 sur 239 · LA VACHE QUI SE MIRE · texte numérisé non relu

LA VACHE QUI SE MIRE

anatomie, leurs habitudes, leur caractère, mais il a mieux que personne observé l'allure que ce caractère leur imprime, le mouvement ou la posture qui trahissent l'agitation ou le calme de lew ètre. Quelle façon robuste et simple de faire sentir la construction de ses grands bœuls, d'accentuer les attaches de ses chevaux de labour! Et ici le triomphe de la masse n'est pas obtenu aux dépens des finesses du détail. A l'exception du ciel qui s'elface et fuit doucement, rien n'est sacrilié de ce

qui peut retenir curieusement l'attention. Le poil se ramasse et se divise sur le front de la vache, il

S'arrondit à la naissance des cornes; il est lisse sur les côtés du fanon et s'y termine en toulfes inégales: il se redresse sur l'épaule: il est crespé comme le crin sur l'épine du dos, il se rebrousse partout où l'animal à l'habitude de se lécher, et sur le ventre, là où il s'est frotté contre un arbre.

Les moindres accidents du pelage sont exprimés avec serupule : la laine des brebis, la toison nais-

sante de l'agneau sont rendues par la conduite même du pinceau, qui n'oublie ni le limon qui a crotté les pattes des animaux, lorsqu'ils ont traversé un marécage, ni le fumier mêlé de brins de

paille qui s'est attaché aux hanches du mouton quand il s'est couché dans la litière. Enfin le peintre

ä soin d'ajouter à la justesse de l'ensemble qui caractérise la race, certains détails d'expression ou

d'habitude qui caractérisent l'individu. C'est par là que Paul Potter est vraiment le premier de tous l I l l

les peintres d'animaux. Veut-on saisir le trait distinctif de ce maitre, il faut le comparer à ses rivaux, à Berghem, Van de Velde, Albert Cuyp, Karel Dujardin. Berghem a plus d'esprit et moins de naturel. Van de Velde n'a pas autant de précision que Potter, ni autant d'énergie, mais il a parlois plus de grâce, et, par exemple, il sait mieux peindre la tendresse de la brebis allaitant son agneau. Albert Cuyp est doué d'un génie supérieur: il embrasse la nature sous les aspects les plus divers:

il est élégant dans ses portraits lumineux et puis:

ant dans ses paysages; il dessine des chevaux fins sortant des écuries du gentilhomme aussi bien que les: animaux de la charrue: il colore de beaux ciels, peint les flots de la mer et les navires en mouvement, passe enfin du rendez-vous de chasse à la ferme rustique, et l'emporte évidemment sur Paul Potter par l'universalité de son génie; mais celui-ci, dans la spécialité des animaux, l'emporte à son tour par la perfection qu'il apporte à faire valoir ses modèles préférés. Karel Dujardin est si aimable, si charmant, qu'il est impossible de le placer autre part qu'en premicre ligne; toutefois, en mettant de côté la saveur agreste de ses paysages dorés, et à ne considérer chez lui que ses heureuses bêtes, Karel doit reconnaitre encore Paul Potter pour son maitre, celui-ci étant plus profond. plus complet.

Il est dans la nature beaucoup d'objets qui peuvent être rendus par des teintes plates et sans le secours de la touche, c'est-à-dire sans que la touche y paraisse. Les grands tableaux d'histoire surtout, quand ils sont traités dans le sentiment de la fresque, ne portent aucune trace de la touche. L'élévation de la pensée diminue ici l'importance du côté matériel de l'art et des coquelteries du métier.

Mais il n'en est pas de même des peintures qu'on nomme de genre, et de celles où se trouvent des

animaux, des végélaux, des terrasses: celles-ci ne peuvent se passer de touches visibles, non plus

que les métaux et autres corps reluisants, dans les parties claires. Non seulement la touche est

nécessaire pour exprimer le caractère de ces différents objets comme aussi pour traduire le sentiment

de fierté, de délicatesse ou d'amour qui animait le peintre, mais encore parce qu'il importe d'intéresser l'œil d'autant plus vivement qu'on s'adresse moins à l'esprit. C'est pour cela que la touche à eu toujours en Hollande une valeur décisive. Gelle de Paul Potter est ferme et décidée quand il reproduil les aspérités du pelage des bêtes et les menus accidents du terrain: elle est précieuse et brodée dans tout le reste. Ses ciels sont, il est vrai, mous et colonneux: ils n'ont jamais les moelleux empâätements qui, chez Karel Dujardin, font moutonner les nuages, ni ces fiers déchirements si bien sentis par

Joseph Vernet; à cela près, le paysage est touché juste en raison de l'éloignement des plans, et la

manière du peintre est parfaitement appropriée à son sujet et à l'effet qu'il veut produire.

L'amour de la nature se trouve le plus souvent chez ces hommes d'un empérament délicat dont

le corps doit dépérir avant l'âge. Comme Van de Velde, qui chérissait tant la campagne et peignait

Si bien les animaux, Paul Potter avait en lui le germe d'une mort prématurée. On attribuait à l'excès

lu travail l'alfaiblissement de sa santé: et, en effet, il travaillait, dit son historien, tout le jour sans

relche et le soir à la lampe. Les longues soirées d'hiver, illes employait à graver à l'eau-forte d'après

les études qui lui avaient servi à peindre, et jamais il ne sortait de chez lui que muni d'un portefeuille et d'un crayon. Mais cette continuelle application, dont on le blâämait doucement, et que l'on

regarde comme la cause de sa mort, n'était qu'une impérieuse loi de sa nature. Il est dans la des-

tinée de certains êtres, condamnés d'avance à une courte vie, de dévorer les heures, de consommer plusieurs existences en une seule, et, comme s'ils portaient en eux le pressentiment de leur sort,

on les voit se hâter d'accomplir leur tâche et d'user leur flamme jusqu'au bout. Il en fut ainsi de ce

erand peintre, l'humble courtisan des troupeaux et des prairies. Paul Potter mourut de langueur £ [ I Ê

en 1654, n'ayant pas encore vingt-neuf ans. Il fat enterré dans la grande chapelle d'Amsterdam. Il

laissait une petite fille de trois ans, et cette femme qu'il avait aimée sans doute, puisqu'il lui pardonna. Deux siècles se sont écoulés depuis, et les tableaux de Paul Potter n'ont fait qu'augmenter de prix de jour en jour. Les amateurs recherchent aussi ses belles eaux-fortes devenues si rares, si

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