LA HALTE
des vivres, on y radoube les voiles d'une frégate, on y calfate un bâtiment. Voici des débardeurs qui chargent
à dos de mulet les ballots de marchandises que les canots ont apportés sur le rivage. Là se promène un
gentilhomme dignement vêtu qu’un forçat poursuit de ses gémissements el de ses demandes d'aumône. Au loin on aperçoit des galériens qui portent un tonneau à deux, au moyen d'un joug qui pèse sur leurs épaules,
comme celui qui sert en Hollande à porter du lait. Le Chinois, le Nègre, l'Arménien, le Malais, le marin des
Amériques figurent sur sa toile avec toutes les différences de leur habillement, et Loutes les nuances de leur peau. La diversité des costumes est un élément que Lingelbach n'a garde de négliger. Ses matelots n'ont pas l'élégante désinvolture de ceux de Vernet: mais peut-être n'en sont-ils que plus vrais dans leur rudesse.
Il va sans dire que les fabriques jouent aussi leur rôle dans ces riantes compositions ; tantôt les devants sont
sent les mâts, les
occupés par un vieux môle qui sert de repoussoir aux lointains, et derrière lequel parai pavillons flottants, et les voiles carguées des navires mouillés dans le port ; tantôt c'est une tour en ruine, qui meuble le second plan et sert à enlever les figures sur son fond rembruni. Quelquefois le tableau est és
yé par une fontaine, dont les motifs rappellent souvent ceux des Aaltes de chasse de Wouwermans. Ce sont ordinairement les divinités marines, des tritons à la queue frétillante, qui font jaillir l'eau de leur conque, ou bien c’
st une statue en bronze de Neptune à cheval sur un dauphin. Quant au vaisseau,
Lingelbach se plait à faire voir de près les riches ornements du gaillard d'arrière, le luxe de la dunette et ses lanternes dorées ; les sculptures de la proue représentent des naïades lascives se lerminant en queue
de poisson, sirènes de l'art, penchées sur celles de l'océan.
Il n'est pas rare de rencontrer dans les pays
ages de Moucheron, de Wynants, de Hakkertet de Ruysduel, des figures de la main de Lingelbach, et l’on peut faire à ce sujet une remarque que déjà nous ont inspirée d'autres peintres de figures, c’est que le plus souvent le caractère des personnages n'est pas d'accord avec le sentiment du paysage qu'ils doivent orner. Que de disparates fâcheuses n'avons-nous pas relevées dans ce genre de collaboration ! Pour ne parler ici que de Lingelbach, il nous souvient d'avoir vu à Londres, dans la collection de M. Donnadieu, un petit tableau sublime de Ruysdael mal à propos animé
ar la figure d'un élégant cavalier au manteau écarlate que beaucoup attribuaient à Wouwermans, mais 6 k I I
qui élait certainement de Lingelbach. N'est-ce pas dommage, disions-nous au grand connaisseur qui poss
ait alors ce tableau, n'est-ce pas dommage, que Berghem et Wouwermans et Lingelbach aient si souvent
commis celle faute de déparer l'ouvrage d'un grand peintre, par des figures si peu en harmonie avec
sa pensée ! ou plutôt n'est-ce pas Ruysdael lui-même qui eut le tort d'appeler à son aide, sans doute
our complaire aux amateurs, des peintres qui allaient amener avec eux, dans ses sombres forêts, ou au
bord de ses étangs mystérieux, celui-ci de gais chasseurs, des amazones remplies de grâce et de coquetterie,
celui-là des villageois bavards, de jolies fermières, faisant retenir de leurs cris joyeux l'écho de ces so-
itudes mélancoliques de Ruysdael, qui ne devraient répéter que le cri des piverts ou le chant monotone
du kouhou.
Il paraît, au dire de l'expert Lebrun, que Lingelbach, sur la fin de sa vie, se fit une manière expédi-
ive, et que se voyant accablé d'ouvrage, il ne prit plus la peine de consulter la nature : il devint alors
lus incorrect et tomba dans un ton rougeâtre tirant sur la nuance chocolat. « mais lorsqu'on juge un « artiste, ajoute Lebrun, ce n’est pas sur les premiers lableaux de lui que l’on rencontre, c'est d'après
« l'ensemble de ses productions, et J'y vois un talent soutenu. Les ouvrages de ce maitre sont en grand
« nombre, et on n'en fait pas généralement assez de cas. Lingelbach a été un grand peintre. Le tableau « que nous avons fait graver, wne halte de cavalerie, a la finesse et la vérité de Wouwermans et de Karel « Dujardin. Les deux Parades et Foires qui ont élé successivement dans les cabinets de Lubline et de « Boïsset, où ils n'ont été vendus que 2,650 livres, quoique je les évalue 6,000 livres, envoyés depuis à « Londres, d'où ils sont passés à Amsterdam où ils sont restés, ct le Port de (iénes, que j'ai vu vendre
attache. »
«il y a dix ans 200 guinées à Londres, prouvent en faveur du prix que j} Lebrun va sans doute beaucoup trop loin, lorsqu'il dit : Lingelbach a été un grand peintre. Ce n'est évidemment qu'un maitre secondaire, fort agr
éable d'ailleurs, remarquable par une exécution qui est finie sans être fatiguée, et très habile à composer un tableau avec des groupes bien enchaînés, de riches accessoires el des souvenirs de voyage bien recousus. Lingelbach estun exemple frappant de l'utilité des voyages
pour un peintre quand il n'est pas créateur, primesautier, homme de génie. Né avec un esprit ouvert et le
talent de l'observation, Lingelbach étai pré
cisément le type de ces artistes auxquels il est profitable de voir
le monde, de parcourir les contrées classiques de l'art et de se faire un butin que ne leur fournirait pas le
JEAN LINGELPBACH (1625) 1
cru de leur propre génie. Otez-lui ses belles fabriques, ses ruines augustes, ses colonnes, les ares de triomphe dont le nom seul rappelle les héros qui ont éclairé l’histoire de Rome, et vous n’aurez plus qu'un imitateur incapable de soutenir la comparaison avec les originaux qui l'ont inspiré ; au lieu que par ses voyages, Lingelbach a étendu la sphère de son imagination, a pu meubler ses tableaux d'ornements quiles font reconnaître, et se faire, au moyen des accessoires de son œuvre, une physionomie qu'il n'aurait pu accentuer par le fond même. Toujours est-il vrai de dire avec l'abbé Dubos, que l'étalage des chefs-d'œuvre de l'art antique
dans Rome ressemble à
ces opulents magasins de bijouterie que chacun peut visiter, mais d'où l'on n'em-