LA CHAUMIÈRE RUSTIQUE
fragments d'aquedues, les statues, les vases qu'il jugeait devoir figurer avec honneur dans ses compositions à venir. Il prenait note, pour ainsi dire, de chaque ruine, non point, comme certains peintres, pour y trouver plus tard l’objet principal de son tableau, mais afin d'en encadrer ses petites scènes de la vie commune et d’en faire tantôt le fond, tantôt le premier plan de sa peinture, en les groupant à sa fantaisie, c’est-à-dire en rapprochant ce que le temps avait dispersé ou en dispersant ce que le temps avait réuni. Lingelbach savait tout le parti que l'on peut tirer de ces nobles accessoires, soit que le peintre veuille rehausser une action par
ce voisinage vulgaire, soit qu'il veuille fixer sur la toile la géo
raphie de ses souvenirs. « C'est aussi un
plaisir, dit Watelct, que de voir des assembla
es
objets qui ne doivent pas se rencontrer ensemble. Un
arbre qui est né et qui élève sa tête à travers les débris, fait évaluer le temps de ce désordre; les plantes
qui se font jour dans les fentes ou dans les joints des pierres énormes qu'elles désassemblent, par le seul
mouvement, si faible en apparence, d'une végétation progressive : les eaux qui, arrêtées par des débris
de colonnes, de voûtes, de statues, reflètent les couleurs de la verdure: les tons des matériaux vieillis
et enrichis d'une variété de teintes favorables à la peinture, voilà une idée ]
ère qui attache les peintres
à ces accidents, el les amateurs de la peinture à ces représentations. »
Après un séjour de six années en Italie, Lingelbach revint en Hollande en passant par l'Allemagne. Il emportait avec lui une ample collection de dessins, fruits de continuelles études qu'il avait faites sur les mœurs, les costumes, les figures, le paysage et les animaux du pays qu'il abandonnait. Ayant aussi visité les ports de mer, il avait fait une étude spéciale des objets et des personnages qui s'y rencontrent, et des actions qu'on y voit le plus ordinairement. Promeneurs insouciants, forçats à la chaine, matelots jouant aux cartes ou paresseusement couchés contre le fût d'un canon, débardeurs occupés d'un embarquement de vivres, muletiers chargeant sur leurs bêtes les marchandises qu'on a déposées sur le sable de l'atterrage, Lingelbach avait observé non seulement ces diverses figures et leurs divers mouvements, mais aussi la curieuse variété de leurs costumes asiatiques, européens ou barbaresques. Il s'était composé de la sorte une provision de talents pour toute sa vie. Ce fut le 8 mai 1650 qu'il partit de Rome emportant tous ces trésors.
Mais en dépit de tant de richesses accumulées, Lingelbach n'a fait aucun tableau, si j'en excep pourtant quelques-uns de ses ports de mer, où il n'ait été au-dessous d’un des grands maitres de Hollande.
caractère. J'y vois bien des dames et des pa
Ses chasses? elles ont moins de savoir que celles de Philippe Wouwermans, et moins €
des écuyers de main, des gentilshommes au feutr
emplumé et au riche pourpoint, des faucons chaperonnés, des valets de chiens, mais rien de tout cel: peintre de
lle
hätelaine
ne porte l'accent de la vérité. Ces gentilshommes ne sont pas d'aussi noble race que ceux du
Harlem; ces dames, bien qu'elles se penchent avec une certaine grâce sur le pommeau de leur se
pour caresser leurs fines levrettes, ressemblent plutôt à des fermières embellies qu'à des ce
véritables. Ses paysages? Ils n'ont pas le charme rustique de ceux de Karel Dujardin; on n'y sent pas JeTel
petite toile de ce maitre, où je ne vois qu'un âne dans un pré, vaquant à ses chardons, me touche infini-
ces agrestes parfums de la nature que respirent les naïves pastorales de ce maitre inimilab e
gination de Lingelbach, et à l'aide de ses tefeuilles.
ment plus que les campagnes arrangées par l'im
por
ce
Quand il ne s'agit pas de rêver la demeure des héros, le paysage senti vaut mille fois mieux que le pays composé. Les animaux? Lingelbach ne les voit pas non plus avec l'esprit de Berghem, la gräce de Van de Velde, l'attention profonde de Paul Potter ou la grandeur d'Albert Kuyp. Les bœufs, les vaches, les mou-
tons du peintre allemand, sont d'une espèce abâtardie, et tandis que chacun de ces grands artistes imprime
le cachet de sa personnalité à la représ int à la fois aux diverses
nlation d'un troupeau, Lingelbach, obé influences de tous ces maitres, aboutit à une œuvre sans caractère. qui ne fait que tromper l'œil un instant.
Dessinateur moins précis que Paul Potter, moins él
que Wouvwermans, il lui arrive souvent de man-
quer le contour des animaux, de les modeler faiblement aux articulations indécises. Le coloris de Lingelbach est Quant à sa touche, on peut dire qu'elle est vive, spiritue
elle accuse la variété des substances et la nature des ajus
légèreté et cette vaguesse qui exprime la vapeur aérier
Toutefois, comme nous venons dele dire, il ne serait pas juste d'appliquer à tous les tableaux de Lin
, de leur donner, par exemple, des jambes grêles aimable, malgré la teinte violacée qui y domine. le, appropriée aux objets; elle précise les formes, ements; dans les fonds elle est conduite avec cette ine de l'horizon et son prestigieux éloignement.
gelbach
la sévérité de cette appréciation, et il faut reconnaître qu'i
porain de Jean-Baptiste Weenix, Ling:
demande guère après tout que de l'observation, mais qui
a plus d'originalité dansles Ports de mer. Contem-
Ibach peut passer aussi bien que lui pour le créateur d'un genre qui ne
exige néanmoins au plus haut degré la science de
JEAN LINGELBA CH (1625) 5
l'arrangement. Bien avant Joseph Vernet, Lingelbach avait songé à mettre en scène les travaux des ports,
les actions des marins ou leur repos, l'animation d'un équipage en partance ou le calme d'un navire à
l'ancre, et chez lui ces sortes de tableaux sont toujours pleins d'air, de gaité et de soleil. On y débarque